Monde

Les croyants et la chute du mur

Henri Tincq, mis à jour le 07.11.2009 à 18 h 50

Les Eglises ont joué un rôle dans la chute du mur, mais depuis font un aprentissage difficile de la liberté et de la démocratie

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Qui pourrait contester la part prise par les croyants dans les événements qui ont provoqué la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989? A Berlin-Est, la contestation pacifique n'aurait pas été possible sans l'engagement des pasteurs de l'Eglise évangélique allemande qui non seulement militaient de longue date pour des réformes démocratiques, mais qui ont su accueillir dans leurs églises - Saint-Nicolas à Leipzig, Gethsemani à Berlin - les manifestants de l'automne 1989. Du côté catholique, grâce à Jean-Paul II, le pape polonais élu en 1978, l'«Eglise du silence», écrasée par la persécution communiste des années d'après-guerre, va non seulement retrouver une voix puissante, mais devenir actrice des événements qui précéderont la chute du mur et le retour à des régimes libres et démocratiques.

Les trois voyages de ce pape dans la Pologne communiste - il visite son pays natal en 1979, 1983 et 1987 - vont former la trame d'une résistance politique et spirituelle, préparer les esprits à l'alliance des intellectuels dissidents, des ouvriers et des catholiques qui, dans ce pays et, par effet de contagion, dans les «pays frères» de l'Est, va lézarder le système, avant de lui donner le coup de grâce. Leur retentissement a touché tous les pays de l'orbite soviétique. A travers ses voyages et rencontres avec les dirigeants de Solidarité, ses écrits et de multiples signaux adressés aux peuples de l'Est, Jean-Paul II, a contribué à la déstabilisation du bloc communiste par le rappel constant de convictions morales qui, en quarante-cinq années, avaient été occultées: le droit à la vérité face au mensonge; le respect de la conscience et de la liberté religieuse, érigée en liberté fondamentale; le droit pour les croyants à avoir toute leur place dans la société.

Le1er décembre 1989, Mikhaïl Gorbatchev et Raïssa (son épouse aujourd'hui décédée) faisaient leur entrée au Vatican où ils étaient reçus par Jean-Paul II. Revanche de l'histoire? Deux hommes, deux systèmes, deux «Eglises» se faisaient face, pour la première fois, après soixante-dix années d'athéisme planifié et d'ignorance mutuelle. Cette visite du leader d'une URSS déclinante fut une sorte de reconnaissance du rôle joué par les croyants et spécialement le chef de l'Eglise catholique dans les pays communistes. Mikhaïl Gorbatchev dira en 1991, dans une interview au quotidien italien La Stampa: «Tout ce qui s'est passé en Europe de l'Est, au cours de ces dernières années, n'aurait pas été possible sans la présence de ce pape, sans le rôle éminent qu'il a joué, y compris sur le plan politique, sur la scène mondiale.»

Rester croyant derrière le Mur

Après ces événements, le bilan des persécutions montre assez le prix payé par les croyants derrière le rideau de fer. Des centaines de prêtres ou pasteurs, évêques, religieux ont été déportés, voire assassinés. Des milliers d'églises ont été fermées, abandonnées, rasées comme en Roumanie, en Albanie, ou transformées en musées de l'athéisme comme en Russie. Des millions de fidèles ont été livrés à eux-mêmes, sans clergé, ni formation. Une lente normalisation succède à la chute du mur et au démantèlement de l'empire soviétique. Les censures frappant la liberté de culte, d'enseignement religieux, d'édition, d'association sont levées, y compris en Albanie qui connut le régime le plus dur. De nouvelles lois garantissant la liberté de conscience sont votées en Hongrie, en Tchécoslovaquie, en Russie, etc. Autrefois chassés, interdits de séjour, les ordres religieux font leur rentrée. Les Eglises se voient restituer leurs biens et propriétés qui avaient été confisqués.

Une nouvelle carte religieuse de l'Europe se dessine. Le Vatican noue ou renoue des relations diplomatiques avec tous les pays de l'Est, y compris la Russie. Dans ce qui était encore la Tchécoslovaquie, puis en Roumanie, dans les pays baltes, en Russie, en Sibérie, au Kazakhstan où Staline avait déporté des populations polonaises et allemandes, nombre de diocèses catholiques, longtemps vacants, sont pourvus d'évêques librement nommés. Des Eglises entières que l'Occident avait presque oubliées, comme les baptistes en Russie ou les gréco-catholiques «uniates» (unies à Rome, de juridiction catholique, mais de rite byzantin orthodoxe) en Ukraine et en Roumanie, sont sorties de quarante-cinq années de persécutions et de clandestinité. Dans ces pays, les gréco-catholiques talonnent des Eglises orthodoxes majoritaires qui, comme en Russie, jouissent de la liberté retrouvée, mais sont minées par des tensions nationalistes, des tentations autoritaires, divisées par des schismes, affaiblies par leurs compromissions passées avec le régime communiste.

La revanche de Dieu n'a pas eu lieu

Mais l'après-communisme n'a pas ouvert cette voie royale à la «rechristianisation» que pronostiquaient, à l'époque, les prophètes de la «revanche» de Dieu. Les Eglises protestante et catholique ont fait un apprentissage douloureux de la liberté, du pluralisme et du débat démocratique. Elles ont souffert d'abord (sauf en Pologne) d'une crise d'encadrement: les prêtres et les religieux sont peu nombreux, âgés, marqués par les épreuves, crispés sur le passé. Les universités et les séminaires manquent de théologiens formateurs. Les adultes en sont restés à une foi traditionnelle et les jeunes sont dépourvus de toute référence religieuse. Ces Eglises sont restées longtemps divisées entre les prêtres collaborateurs et le clergé sorti de clandestinité. En Hongrie par exemple, la hiérarchie épiscopale qui, moyennant des compensations libérales, avait collaboré avec le régime, s'est coupée à la fois des nostalgiques du catholicisme autoritaire d'avant-guerre et des communautés de base qui ont incarné la résistance au communisme.

Ensuite, avec l'ouverture des frontières, les anciens pays socialistes sont passées d'une sécularisation de type marxiste à une sécularisation de type occidental ou matérialiste. Il reste quelques solides bastions de foi à l'Est: la Pologne, où 90% de la population se déclare encore catholique et où la pratique religieuse reste la plus élevée du continent européen. La moitié de la Pologne va encore à la messe et les séminaires sont restés bien remplis, malgré une érosion, après la chute du communisme. En Slovaquie, en Lituanie, en Slovénie, en Croatie, le sentiment national reste aussi identifié au catholicisme. Parfois de manière inquiétante: face à la Serbie orthodoxe, la Croatie catholique a vu ses démons nationalistes se réveiller lors des affrontements des années 1990 dans les Balkans. Pour sa part, la Hongrie compte encore plusieurs millions de réformés et de luthériens et de catholiques, légèrement majoritaires.

Mais partout, l'influence sociale et morale des Eglises reste déclinante. Un néo-cléricalisme a bien tenté de se manifester, à la pointe de la critique des modes et des valeurs de l'Occident. Des oppositions se sont manifestées - pas seulement en Pologne - contre les lois nouvelles libéralisant les mœurs, notamment l'avortement. Des polémiques ont éclaté entre des gouvernements laïques et des Eglises autrefois puissantes à propos de la restitution des biens au clergé ou de l'introduction de cours de religion à l'école publique. Mais cette sécularisation de type occidental s'est surtout traduite sur la scène post-communiste par ce que les sociologues appellent une «recomposition du champ religieux»: déclin des Eglises historiques, dispersion des croyances et des pratiques, formes de réveil charismatique, évangélique, explosion des sectes. Tout se passe comme si des Eglises qui, hier, avaient joué leur rôle dans l'effondrement du communisme se trouvaient, vingt ans après, en situation d'avoir à payer le prix de leur succès.

Henri Tincq

Image de une: Nicolaï church à Berlin, Reuters

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