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Vladislav Sourkov, le précieux et trouble conseiller de Poutine

Vladislav Sourkov, Raspoutine discret, ici en 2013

Vladislav Sourkov, Raspoutine discret, ici en 2013

L'idéologue de Poutine est en charge des conflits plus ou moins gelés que la Russie a suscités sur ses marches.

S’il fallait une preuve du mépris dans lequel Vladimir Poutine tient les sanctions individuelles décidées par l’Union européenne à la suite de l’annexion de la Crimée en 2014, elle a été donnée une fois encore à l’occasion de la rencontre dite «format Normandie», le 19 octobre à Berlin. Le président russe y a rencontré la chancelière Angela Merkel, François Hollande et le président ukrainien, Petro Porochenko. Il était accompagné de son «conseiller spécial», Vladislav Sourkov, qui fait l’objet d’une interdiction de séjour dans les pays de l’UE. Poutine a contraint l’Allemagne à demander à l’administration bruxelloise une autorisation spéciale, par ailleurs prévue par les décisions européennes.

C’est que Vladislav Sourkov n’est pas n’importe qui. Ce quinquagénaire, qui parait dix ans de moins, peut-être rajeuni par la fréquentation des groupes de rock dont il est le parolier, est l’homme à tout faire du Kremlin. Actuellement, il est en charge des conflits plus ou moins gelés que la Russie a suscités sur ses marches. Quand il est question de l’Abkhazie ou de l’Ossétie du sud que Moscou a arrachées à la Géorgie en 2008, c’est à lui qu’il faut s’adresser.

En deuxième rideau

Le «conseiller spécial» a connu ses heures de disgrâce, pour excès d’habileté, convictions à géométrie variable ou absence de conviction

 

Mais Sourkov est surtout actif depuis 2014 en Ukraine. Il était derrière les manifestations des russophones, prétexte à l’intervention des «petits hommes verts» en Crimée et il conseille en sous-main les séparatistes du Donbass, dans l’est de l’Ukraine. Pendant la négociation des accords de Minsk, il a fait la navette entre les quatre négociateurs -Merkel, Poutine, Hollande, Porochenko– et les chefs rebelles. En reconnaissance du devoir accompli, il a reçu le «prix Crimée», une vieille décoration datant de Catherine II relancée en 1942 «pour la défense de Sébastopol»

Le «conseiller spécial» a connu ses heures de disgrâce, pour excès d’habileté, convictions à géométrie variable ou absence de conviction. Il n’est cependant pas le seul à avoir servi plusieurs maîtres, de Boris Eltsine à Vladimir Poutine, en passant par Dmitri Medvedev. Sa biographie officielle ne le dit pas mais il est né Aslambek Doudaïev en 1964, du nom de son père d’origine tchéchène. Après la séparation de ses parents, alors qu’il a cinq ans, il prend le patronyme de sa mère et le prénom Vladislav. Il interrompt ses études supérieures au début des années 1980 pour faire son service militaire en Hongrie où il coopère avec le service de renseignement militaire soviétique. A la chute de l’URSS, il travaille dans une banque avec Mikhaïl Khodorkovski. S’il ne devient pas aussi riche que l’oligarque, il assure son avenir.

L'idéologue du régime

Sa carrière prend un tour nouveau quand il entre dans l’administration présidentielle avec l’arrivée de Vladimir Poutine. Il est au centre du pouvoir, dans une administration de quelque 2.000 bureaucrates, logés sur la Vieille Place à Moscou, dans les bâtiments qui abritaient jadis l’appareil du Comité central du Parti communiste soviétique. Il devient l’idéologue du régime. On lui doit les concepts de «démocratie souveraine» ou «démocratie dirigée», de «verticale du pouvoir», qui justifient le tournant autoritaire après le chaos des années Eltsine. Il ne se limite pas aux idées. Il crée les instruments du pouvoir, le parti officiel Russie unie et son organisation de jeunesse, Nachi (les Nôtres), sur le modèle du Komsomol soviétique, et le parti Juste Russie, également fidèle au Kremlin mais qui doit donner l’illusion du pluralisme.

Vers l’extérieur, Sourkov est un «grand Russien», thuriféraire de «l’espace russe» qui va bien au-delà des frontières de la Russie elle-même. Un de ses anciens collègues de l’administration présidentielle, Boris Rappoport, se souvient l’avoir entendu défendre «l’expansion, comme la tendance naturelle de tout Etat digne de ce nom».

Pour que «l’imitation de la démocratie» soit parfaite – selon l’expression de la politologue Lilia Chevtsova --, l’inventeur de la «verticale du pouvoir» entretient ses relations avec l’opposition «hors système», les formations et personnalités politiques qui ne rentrent pas dans le moule. Au moment des grandes manifestations contre la fraude aux élections de l’automne 2011, il plaide pour des concessions à l’opposition. Il soutient les velléités libérales de Dmitri Medvedev qui assure l’intérim de Poutine à la présidence du pays. Il est un des promoteurs du projet de Silicon Valley à la russe, dans la banlieue de Moscou. Il est nommé vice-premier ministre chargé de l’innovation, poste qu’il quittera deux ans plus tard en butte à des accusations de corruption.

L’architecte du pouvoir poutinien est-il tombé en disgrâce? On le croit, avant de le revoir dans les coulisses derrière Viktor Ianoukovitch, le président ukrainien, qu’il essaie en vain de sauver de la révolution de Maidan.

Un grand cynique

L’architecte du pouvoir poutinien est-il tombé en disgrâce? On le croit, avant de le revoir dans les coulisses

 

Plus encore qu’un opportuniste, Vladislav Sourkov est surtout un grand cynique, très représentatif de la classe dirigeante russe, qui ne se distingue pas de son ancêtre soviétique. Sa vision de la Russie, «congelée pour qu’elle ne pue pas» comme dit l’écrivain contestataire Viktor Erofeiev, il l’a dévoilée dans un livre publié en 2009 sous le pseudonyme de Nathan Doubovitski, tiré du nom de sa deuxième femme, tellement transparent que le tout-Moscou n’a pas été long à l'identifier. Proche de zéro (non traduit) est une sorte de roman policier qui, sans atteindre les sommets de la littérature, dénote quelques qualités reconnues au-delà des cercles courtisans. Il décrit comme un état naturel l’omniprésence de la corruption dans la vie russe :

«La criminalité et la corruption jouent le même rôle dans la construction sociale que l’école, la police et la morale, écrit Doubovitski-Sourkov. Vouloir les éliminer mène au chaos.»

Ce mépris social ne tient pas seulement à la «vilénie des riches ou à l’impuissance de l’intelligentsia, a souligné Viktor Erofeiev dans un commentaire sur le livre, il touche le point le plus sensible du mythe russe : le peuple aussi est contaminé par le même cadavre».

Conclusion de Doubovitski-Sourkov : la Russie a besoin d’un homme fort. 

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