France

Identité nationale: l'émotion ne dépasse pas le cadre national

Etre Français, c'est quoi? , mis à jour le 09.11.2009 à 18 h 53

L’identité nationale, c’est quand on écrit «l’accident a fait quatre morts dont un Français».

Une supportrice française pendant la coupe du monde de rugby en 2007, REUTERS/Charles Platiau

Une supportrice française pendant la coupe du monde de rugby en 2007, REUTERS/Charles Platiau

Dans un livre sur l'histoire du nationalisme publié en 1983, Imagined Communities, le politologue Benedict Anderson a popularisé l'idée selon laquelle le nationalisme est un construit social, fruit d'un long développement pour imposer le concept de nation comme allant de soi. Pour Anderson les nations sont des «communautés imaginées». Son questionnement initial est simple : comment se fait-il que les gens adhèrent à l'idée de nation, se sentent - dans le cas qui nous intéresse aujourd'hui - Français, alors qu'étant plus de 65 millions, ils ne rencontreront jamais, ni n'entendront jamais parler de l'immense majorité de leurs concitoyens?

La nation, une communauté imaginée

Pourtant le sentiment national existe bel et bien. On fait partie d'une nation alors même que cette communauté, entendue comme un ensemble d'interactions en face à face entre individus, n'existe pas. Ce sentiment est le résultat d'un travail à l'issue duquel la nation a gagné une évidence que nul ne saurait remettre en cause. De nombreux sociologues et historiens ont montré comment la création de la nation a permis de donner rétroactivement un caractère national à ce qui n'en avait pas: la tradition, le folklore, l'histoire, la géographie, l'art, la langue... Au point qu'on parlera même d'invention de la tradition.

Avec l'apparition des Etats européens, la dimension culturelle du nationalisme est devenue un enjeu primordial pour cimenter le sentiment d'appartenance. L'idée générale était de nationaliser tout un patrimoine (événements, héros, paysages, œuvres d'art), de lui donner une étiquette nationale avec une pression suffisante pour que l'image-nation s'impose peu à peu dans l'esprit d'un Breton, d'un Corse, d'un Parisien. Cette construction a si bien fonctionné qu'une simple carte postale suffit aujourd'hui pour identifier instantanément le pays concerné (le village français et son clocher, les collines toscanes...) Les symboles nationaux, les images représentatives de la nation, les clichés ont été si finement travaillés qu'ils sont à présent intégrés par tous. « Si les identités nationales allemande, italienne ou française ne font aujourd'hui aucun doute, c'est qu'un énorme travail de création identitaire et d'éducation au national a été accompli depuis deux siècles  » (Anne-Marie Thiesse, « La fabrication culturelle des nations européennes », Sciences Humaines, novembre 2000). Il y avait à l'époque tout un tas de talentueux Séguéla rompus à l'art de fixer l'identité visuelle de la nation, de « charter », comme disent les communicants, les contours nationaux.

En construisant ces communautés on a finalement créé des liens émotionnels forts entre individus du même groupe - qui pourtant ne se connaissent pas - tout en excluant ceux qui n'entrent pas dans cette culture nationale ainsi construite, labellisée.

Les émotions dépassent-elles le cadre national ?

Aujourd'hui les flux humains et économiques sont mondiaux. La culture se standardise et s'américanise au point que le monde pleure de concert la mort du roi de la Pop. Au point aussi que chacun tremble simultanément devant sa télévision en regardant s'effondrer les tours de Manhattan. Les émotions elles-mêmes seraient devenues universelles et instantanées...Dans la revue Ravages Paul Virilio écrit:

«Aujourd'hui la mondialisation et l'universalisation des écrans favorisent la synchronisation des émotions à l'échelle de millions de gens. Nous passons de la standardisation des opinions, qui correspondait à la communauté d'intérêts des classes sociales, à la synchronisation générale des affects. C'est-à-dire à une communauté d'émotions qui débouche sur un communisme mondial des passions.»

Oui, mais sommes-nous déjà à l'heure du communisme mondial des passions? De la synchronisation des émotions entre les habitants de toutes les nations ? L'imaginaire mondial a-t-il déjà remplacé le vieux sentiment d'appartenance nationale ? Les différentes couches d'appartenance se superposent sans doute dans la tête de chacun, en fonction de son histoire, de sa sensibilité... On peut se sentir plus ou moins Marseillais, Français, Européen, citoyen du monde, en fonction du moment, de l'humeur et de l'enjeu...

Mais il y a une limite à cette idée d'un lien émotionnel supranational. Du moins, tant que les médias continueront à se caler sur cette réalité imaginaire du fait national, les choses ne changeront pas beaucoup. Pourquoi ? Parce qu'on ne s'émeut pas avec la même intensité pour un Français que pour un être humain qui aurait le mauvais goût de porter une autre nationalité. Les médias, qui sont des outils d'intégration de masse par excellence, fonctionnent sur l'empathie, sur la peur, et sur la distinction entre un « Eux » et un « Nous » dont le cadre de référence est souvent national. Quand une prise d'otages a lieu dans quelque recoin troublé du globe, c'est par leur nationalité que les journalistes distinguent les victimes. Quand un avion s'écrase, le décompte se fait globalement, puis par statut occupé dans l'appareil (passagers / personnel naviguant), mais surtout par nationalité...

«Un Airbus A310 de la compagnie Yemenia, transportant des passagers en provenance notamment de Roissy et de Marseille, entre Sanaa (Yémen) et Moroni (Comores), a disparu dans la nuit de lundi à mardi entre le Yemen et les Comores avec 153 personnes à bord, dont 11 membres d'équipage et 66 Français» (20 Minutes).

Quand une jeune femme est emprisonnée en Amérique latine (comme Florence Cassez, mais aussi Samantha Ziegler, libérée cette semaine, à qui Le Parisien consacrait une page dans son édition du mercredi 4 novembre), on s'apitoie sur son sort plus que si elle était autochtone. Elle est française, donc elle a grandi avec une certaine idée de la justice et du respect de l'homme, donc pour elle une incarcération dans un pays moins préoccupé par les droits de l'homme doit être d'autant plus difficile à supporter...

Un décès de Français compte toujours plus

Dans tous ces exemples, l'importance relative donnée aux victimes est uniquement fonction de leur appartenance nationale. Dans ces exemples le téléspectateur, le lecteur ou l'auditeur vibre avec la nouvelle, le reportage ou l'article parce qu'il est mis en position d'empathie. Il s'identifie à la Française ou au Français dont il est question. Ce que les journalistes appellent avec un cynisme justifié la «Loi du mort / kilomètre». En gros, en cas de décès, un Français vaut médiatiquement toujours plus qu'un autre être humain.

Mais les termes de l'équation ne se limitent pas à un «nous» Français contre un «eux» étrangers... Dans le cas de la presse locale un habitant de la ville, du territoire vaut plus que quelqu'un qui vient de l'autre côté de la départementale. Au niveau international un Européen vaut plus qu'un non-Européen, un Nord-Américain plus qu'un Asiatique ou un Africain, etc. Un train qui déraille et fait deux morts en France, c'est la une d'un journal. Le même train en Allemagne passe dans les pages internationales, et en Bolivie il devient une courte brève... Et si c'est en Chine, il est probable que le sujet saute purement et simplement. On pourrait se demander combien de morts l'accident devrait causer pour remonter en une en fonction de l'éloignement culturel et géographique des êtres concernés: 10, 25, 50, 210 ?

D'où un principe de hiérarchisation toujours difficile à admettre: la une est accordée au drame le plus lourd en pertes françaises. Un peu comme si les nouvelles du front étaient toujours aussi populaires en temps de paix. Un Français moyen, disons vous ou moi, a grandi dans ce conditionnement émotionnel qui lui fait craindre et regretter ce qui arrive aux «siens» plus que ce qui advient des «autres»... La «communauté imaginée» est tellement bien installée dans les consciences qu'elle peut nous dicter nos sentiments à l'égard des autres.

On pourrait objecter que cette différence de traitement est liée à un devoir d'information publique: si des Français meurent soudainement dans un accident ou un attentat, s'ils disparaissent, le rôle des médias est de prévenir les autres Français qui pourraient connaître les victimes. Or, dans le cas des accidents, je doute que ce soit par la presse que les familles apprennent le décès d'un proche. Ni que ce soit pour elles que les télés dépêchent des caméras sur place pour filmer la carcasse de l'avion, la queue flottant dans l'océan... Ces images ont plutôt pour fonction de créer un frisson de crainte et un soulagement. Crainte que cela nous arrive. Soulagement que ce soit tombé sur le voisin, qui nous ressemble pourtant au point qu'on aurait pu être à sa place... De nombreuses expressions populaires soulignent cette ambiguïté: «C'est arrivé près de chez vous», «ne croyez pas que ça n'arrive qu'aux autres», etc.

Et l'Europe dans tout ça ?

Notre capacité à nous émouvoir du sort réservé aux autres est limitée. On ne peut pas pleurer tout le temps, pour tout le monde. Avoir des partenaires économiques avec qui nous sommes en interaction quotidienne ne fait pas de nous des mondialistes comme par enchantement. Si elle pacifie les relations entre les nations, l'économie ne créera jamais à elle seule des liens subjectifs forts, dépassant le cadre national. C'est pourquoi, même si les gens peuvent éprouver une réelle solidarité transnationale, ils réservent souvent leur émotion la plus grande à ceux qu'ils pensent être leurs semblables. Tout l'espace médiatique fait en réalité persister cette illusion nationale. Elle semble naturelle à force d'avoir été utilisée comme cadre de référence. On peut souhaiter le bien des gens au-delà de nos frontières, notre empathie profonde est réservée préférentiellement à nos compatriotes.

Je ne nie pas qu'il existe une citoyenneté européenne, un sentiment de faire partie d'un héritage culturel et historique, d'être dans un espace qui ne soit pas seulement un lieu d'échanges matériels, mais aussi une communauté de destin. Mais il y a une adhésion très rationnelle au projet européen qui n'est pas de nature à susciter l'élan d'empathie national, l'émotion pure ressentie vis-à-vis des membres de cette communauté (avec tous les dangers, tous les excès que cela suppose aussi). Je peux soutenir l'O.M. et l'équipe de France: je ne peux pas vibrer pour l'équipe de foot d'Europe, ça n'existe pas. En fait il faudrait inventer un événement culturel qui favorise l'apparition d'une émotion européenne... Quelque chose comme l'Eurovision, mais en mieux.

Jean-Laurent Cassely

Si vous avez aimé cette contribution, vous pouvez lire les autres, de chroniqueurs ou de lecteurs. Vous aimerez peut-être aussi «Jean-François Copé: Identité nationale, réussir le débat», «L'Europe fait partie de l'identité française» et «Refuser ce débat», par Tzvetan Todorov. N'hésitez pas à participer au débat en nous envoyant vos contributions: etrefrançais.slate @ gmail.com

Image de Une: Une supportrice française pendant la coupe du monde de rugby en 2007, REUTERS/Charles Platiau

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte