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On peut être heureux en maison de retraite

Dans une maison de retraite à Clermont-Ferrand, le 17 mars 2015 | THIERRY ZOCCOLAN / AFP

Dans une maison de retraite à Clermont-Ferrand, le 17 mars 2015 | THIERRY ZOCCOLAN / AFP

Pour le père de notre blogueur Laurent Sagalovitsch, la maison de retraite, c'est le retour à la maternelle.

Mon père est le plus heureux des hommes. Depuis quelques mois déjà, il a pris ses quartiers dans une maison de retraite toute proche de Paris. Mon père n'est plus de la première jeunesse. L'année prochaine, on fêtera son quatre-vingtième anniversaire. Il est veuf.  Ces dernières années, il a essayé tant bien que mal de vivre seul, d'affronter le quotidien sans l'aide de personne, mais avec le temps, la fatigue, la maladie, il n'a plus été en mesure de s'occuper de lui-même. La solitude lui pesait. Le fait de vivre sans personne avec qui partager son existence, de rester toute la journée cloîtré entre quatre murs, de mener une vie sociale réduite à sa plus simple expression, l'accablait de trop. 

Il était arrivé à un stade où vivre ne l'intéressait plus vraiment. Son corps a commencé à le trahir, il a effectué un long séjour à l'hôpital et quand il a fini par se rétablir, il a été décidé, avec son plein accord, qu'il ne retournerait plus à son appartement et s'installerait en maison de retraite. Le prix demandé était plus que considérable, astronomique même, surtout en regard de sa confortable mais finalement modeste pension, si bien que c'est mon frère, heureusement cent fois plus fortuné que moi, qui a dû s'engager à verser chaque mois la somme manquante.

Sans son recours, mon père n'aurait eu d'autre choix que de réintégrer à regret son appartement ou de s'exiler dans un établissement quelque part en France, loin, loin de tout, peuplé de vieillards arrivés au bout du bout, en un endroit si reculé que personne ne lui aurait jamais rendu visite, si ce n'est le fossoyeur en chef du cimetière municipal. Aujourd'hui, mon père semble aller très bien et à dire vrai, on ne voit pas pourquoi il en serait autrement.

La belle vie

Il a une chambre individuelle qui, si elle n'a rien d'autre à proposer hormis une salle de bains, un lit et une table de chevet, n'en demeure pas moins un endroit agréable et fonctionnel, parfaitement adapté aux besoins finalement limités d'une personne âgée. Tous les matins, un membre du personnel lui apporte son petit-déjeuner. À midi et le soir, il prend ses repas dans le «restaurant» de l'établissement avec les autres pensionnaires, où selon ses dires et le détail des menus que j'ai pu consulter lors de mes trop rares visites, la variété et la recherche de plats élaborés sont convoquées.

Le reste du temps, il le passe à jouer au scrabble ou aux cartes, à regarder la télévision, à bavarder, à participer à des animations proposées par la maison de retraite, à se reposer dans sa chambre quand il ne se promène pas en ville ou ne se trouve pas au café du coin à lire son journal. Il n'a plus aucune responsabilité, il n'a rien d'autre à penser que de ne pas manquer l'heure de ses repas. Aussi étrange que cela puisse paraître, il a la belle vie si, en pareille circonstance, quand la vie touche ainsi à son automne, cette expression peut avoir un sens.

Il peut recevoir des visites, il a des camarades de jeux, une aide-soignante s'occupe de lui donner ses médicaments une fois par jour, il mange à sa faim, il s'occupe l'esprit, il lit, dort, noue des amitiés, parvient à mener une existence qui, si elle n'est pas d'une gaieté folle, possède toutefois assez d'attrait pour mériter d'être vécue. 

L'autre jour, une pensionnaire l'a abordé en lui demandant s'il était juif. L'étant, il a répondu que oui. La dame lui l'a alors confié, «moi aussi mais je vous en supplie, par pitié, ne le répétez à personne. À personne, vous m'entendez». Rien que pour entendre cela, il eût été dommage qu'il finisse sa vie dans la solitude de son appartement parisien.

Tranquilité

Mon père, par certains aspects, est redevenu un petit enfant qui n'a plus à s'occuper de rien si ce n'est de se distraire du soir au matin. De se perdre dans la tranquille routine d'une existence où, débarrassé de tout souci d'ordre matériel, il peut appréhender la fin de sa vie dans une relative sérénité. 

Il a évidemment beaucoup de chance. En s’intéressant aux possibilités qui lui étaient offertes à sa sortie de l’hôpital, je me suis rendu très vite compte que notre société ne se souciait guère du sort de ses aînés : les maisons de retraite sont rares, coûteuses à en perdre le sens commun et, finalement, ne proposent des solutions décentes qu'aux plus fortunés d'entre nous. Les autres peuvent toujours aller voir si les cimetières sont plus verts ailleurs. 

À l'accueil, j'ai demandé si par hasard, ils acceptaient des adultes bien portants, encore dans la fleur de l'âge, silencieux et discrets, cherchant la tranquillité d'esprit pour écrire des romans et tenir un blog. Le réceptionniste, pour seule réponse, a alors appelé l'hôtel d'en face pour savoir s'il leur restait des chambres.

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