Monde

La science a changé d'avis: finalement, les requins ne choisiront pas le président des États-Unis

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 25.10.2016 à 15 h 42

Deux chercheurs contestent l'hypothèse selon laquelle une communauté touchée par des attaques de requins choisit de sanctionner le pouvoir en place.

«Les Dents de la mer», de Steven Spielberg.

«Les Dents de la mer», de Steven Spielberg.

Jusqu'ici, on avait pensé à beaucoup de choses qui pourraient avoir un impact sur l'élection présidentielle américaine du 8 novembre prochain, mais pas aux requins. Un oubli réparé grâce à Anthony Fowler et Andrew B. Hall, deux chercheurs en politiques publiques et en sciences politiques des universités de Chicago et de Stanford, qui viennent de publier une étude sur cet important sujet, en réaction à un travail réputé publié il y a une dizaine d'année.

En 2002, deux autres chercheurs en sciences politiques, Christopher H. Achen et Larry M. Bartels, avaient en effet écrit une étude, très citée depuis, analysant l'impact d'attaques de requins sur l'élection présidentielle de 1916. Pas moins de quatre attaques mortelles, dont une sur un enfant de onze ans, avaient eu lieu lors de la première quinzaine de juillet sur les plages du New Jersey, État dont le président sortant, Woodrow Wilson, avait été le gouverneur et où il avait présidé l'université de Princeton. Cette série d'attaques, d'une ampleur inédite dans l'histoire américaine et qui est citée dans le film Les Dents de la mer, avait déclenché une véritable panique et ruiné la saison touristique locale. L'industrie du tourisme avait demandé que le gouvernement fédéral réagisse, mais celui-ci avait fait comprendre qu'il ne pouvait pas imaginer grand-chose, aussi bien pour prévenir les attaques que pour en traiter les conséquences, à une époque où l'intervention sociale de l'État n'avait rien à voir avec aujourd'hui.

Des caricaturistes montraient alors Wilson entouré de requins ornés de l'inscription «défaite». Vainqueur dans le New Jersey en 1912 avec un score proche de sa moyenne nationale, le président sortant y avait cette fois-ci été battu en recueillant huit points de moins que son score national (mais avait été réélu quand même). En se fondant sur une analyse quantitative des résultats de l'élection au niveau de chaque comté, Achen et Bartels concluaient que les attaques de requins y avaient fait perdre en moyenne trois points au président, avec des baisses spectaculaires dans certaines des villes directement touchées par les attaques.

«Les attaques de requins sont des désastres naturels»

Une conséquence injuste de ces drames, affirmaient les auteurs: «Les attaques de requins sont des désastres naturels dans le plus pur sens du terme, et n'ont pas de solution gouvernementale. Les électeurs ont pourtant sanctionné.» Une conclusion qu'ils reformulent dans un livre qui vient tout juste de paraître, Democracy for Realists: Why Elections Do Not Produce Responsive Government, où cette étude est republiée. Dans une interview publiée en mars, ils expliquent aussi que cette analyse vaut pour un grand nombre d'épisodes naturels, citant en exemple la façon dont des inondations et des épisodes de sécheresse ont selon eux coûté cher à Al Gore lors de la présidentielle 2000.

C'est à cette analyse que s'attaquent Anthony Fowler et Andrew B. Hall. Ceux-ci ont cherché à répliquer les résultats de l'étude sur le long terme, en se fondant sur les résultats dans chaque comté du parti au pouvoir, sur les années 1872-2012, et sur les attaques de requins sur cette période. En testant différentes hypothèses, ils arrivent à la conclusion qu'une attaque mortelle de requin fait varier le score du parti au pouvoir dans des dimensions qui ne sont «statistiquement pas distinguables de zéro», et s'interrogent sur certains choix méthodologiques de leurs confrères, avant de conclure:

«Les preuves de l'impact des attaques de requins sur une élection présidentielle ne sont pas assez fortes pour justifier un désarroi envers le processus démocratique.»

Car si elle s'avérait valide, cette analyse fournirait deux bonnes nouvelles. Une éventuelle attaque mortelle de requin d'ici le 8 novembre (la dernière remonte à avril 2015, à Hawaii) n'aura pas d'impact sur le résultat de l'élection. Et surtout, il se pourrait bien que l'électeur ne punisse pas forcément de manière irrationnelle le pouvoir en place pour quelque chose sur lequel ce dernier n'a pas prise: en d'autres termes, qu'il soit parfois sévère, mais juste.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (939 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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