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À Calais, la fin de «la Jungle», une lueur d'espoir?

Dans la "jungle" alors que les policiers font attendre les migrants avant l'embarquement dans des bus, le 24 octobre 2016 / PHILIPPE HUGUEN - AFP

Dans la "jungle" alors que les policiers font attendre les migrants avant l'embarquement dans des bus, le 24 octobre 2016 / PHILIPPE HUGUEN - AFP

À Calais a commencé le démantèlement de la Jungle, ce bidonville géant où échouaient, des quatre coins du monde, les candidats à un avenir meilleur en Angleterre. Un déplacement de population sans précédent.

Au moins, un hiver au chaud. Des douches dignes de ce nom et un vrai lit. La promesse d’être nourri, soigné, informé, et peut-être guidé vers une nouvelle vie, au bout d’un déplacement de population digne de la Bible. Ce n’est pas rien pour les 6.000, peut-être 8.000 réfugiés et migrants de «la Jungle» de Calais, qui dormaient encore souvent sur de la terre battue gorgée d’eau, avant l’aube de ce 24 octobre. «C’est un jour historique», s’est écriée, à la première heure de l’opération, Fabienne Buccio, la préfète du Pas-de-Calais, que le ministère de l’intérieur a chargée d’organiser le transfert humain le plus impressionnant de mémoire nationale récente, du bidonville de la lande vers quelques 280 centres d’accueil et d’orientation (CAO), ouverts depuis le début de l’année et jusqu’à ces dernières semaines, parfois, dans la précipitation, ces derniers jours, dans tout le pays.

Une évacuation humaine

Non, ce n’est pas rien, et la préfète a raison de se féliciter. Tout le monde va pouvoir souffler, après une année de toutes les tensions, pour les étrangers en mal d’un passage vers l’Angleterre, pour les associations humanitaires qui les entourent, comme pour les forces de l’ordre, la préfecture et les habitants de Calais, las les uns et les autres de vivre dans l'obsession sécuritaire, dans les faits divers et les malentendus de toutes sortes générés par l’anomalie que constitue «la Jungle», excroissance humaine pour cause de frontière close. Dans le contexte de l'élection présidentielle, propre aux surenchères ouvertement xénophobes, et face à l’augmentation inquiétante du nombre d'étrangers présents à Calais - jusqu’à 13.000 -, en raison des traversées de la Méditerranée, de plus en plus nombreuses, le gouvernement ne pouvait plus retarder cette opération d’évacuation.

Mais il paraît choisir d’y mettre la manière. Il opte pour un détour par des aires de repos. On évacue et démantèle, mais avec l’offre d’une longue saison de tourisme régénérateur pour les expropriés. Un trimestre, et sans doute plutôt deux - jusqu’aux beaux jours et au passage de la présidentielle – de mise à l’abri de tous les présents à Calais, et ceux qui squattent à Paris ou «zonent» à la frontière italienne, et ce, quelque soit leur situation, leur nationalité, ou le niveau de leurs droits à prétendre à l’asile en France. Le «deal» avec le gouvernement demeure inchangé. Comme les Anglais ne veulent définitivement pas d’eux, les étrangers n’ont pour choix que de déposer une demande d’asile en France ou d’«avoir vocation», en langage technocratique, à quitter le territoire. Sauf que, cette fois, les uns et les autres vont se donner du temps, dans des conditions de confort relatif et de dépaysement –  de nombreux CAO se sont ouverts en zone semi-rurale. Ne devraient, dans un premier temps, risquer des embarras que les migrants qui, à la fin de la semaine de démantèlement, refuseront de quitter Calais, accrochés à leur rêve d’Angleterre, et aux camions en partance.

Les étrangers n’ont pour choix que de déposer une demande d’asile en France ou d’«avoir vocation» à quitter le territoire

Sous haute surveillance

En février, l’évacuation de la partie sud de «la Jungle» avait été marquée par les soupçons croisés des migrants, des associations et des autorités, et Bernard Cazeneuve, le ministre de l’intérieur, comme sa préfète, avaient subi les critiques de «la gauche humanitaire», laquelle s’était lancée dans une très contradictoire défense du maintien du campement sur place, de ses petits commerces et de son humanité métissée, entre étrangers et bénévoles. «La Jungle, ville-monde», avait-t-on même entendu. L’Etat, en cet automne, pour la disparition complète du bidonville et le refoulement de ses occupants, a décidé d’agir avec plus d’élégance, et un sens appuyé de la pédagogie. On peut même parler d’une grande opération de communication, au-delà de la maestria logistique. Plus de 700 journalistes ont été invités à venir observer et filmer en direct la semaine finale de «la Jungle».

Depuis un mois, Emmanuelle Cosse, ministre du logement, et Bernard Cazeneuve s’efforcent de forcer la main aux Britanniques, afin que ceux-ci accueillent «les mineurs isolés» qui avaient été source de polémiques, au début de l’année, entre le gouvernement et les associations d’entraide. La règle du regroupement familial est prévue par les textes. Mais les Anglais en ont une interprétation limitative, et réclament toujours plus de preuves du lien entre les familles déjà installées outre-Manche et leurs enfants, bloqués à Calais. 1.300 jeunes ont été comptés dans le camp. Moins de deux cents auraient eu la possibilité jusqu’ici de gagner Londres légalement. Ceux qui attendent leur tour, en s’impatientant, resteront sur place, dans un CAO prévu à leur seul usage, sous le parrainage de l’association France Terre d’asile.

Ne devraient, dans un premier temps, risquer des embarras que les migrants qui, à la fin de la semaine de démantèlement, refuseront de quitter Calais

 

Les humanitaires s’inquiètent aussi du sort des «dublinés» - des accords dits de Dublin - , migrants ayant, selon les conventions européennes, été priés de déposer une demande d’asile en Italie, en accostant, et qui, de ce fait, seraient contraints d’être ramenés dans la péninsule. Le gouvernement a, pour eux, décidé de contourner la règle, et devrait leur permettre de déposer une nouvelle demande d’asile en France, qui annulerait la première.

Ne pas fâcher sa gauche

Un chapitre après l’autre, le gouvernement prend soin de ne pas fâcher sa gauche et les milieux humanitaires. «La Jungle» est devenue une icône pour beaucoup de militants chrétiens et progressistes, un peu comme les arpents de terre de Notre-Dame-des-Landes. Calais, une autre ZAD – Zone à défendre. Et ce, dans une fièvre collective d’autant plus vive qu’elle était aussi preuve, déjà au début de l’année, du découragement que les bénévoles partageaient avec les étrangers à ne jamais voir la frontière s’ouvrir. D’où, cette fois, les précautions prises, le souci du détail bienveillant, le battage de transparence; et ce Grand Eloignement d’un port, d’une rocade, de grillages symboliquement mortifères.

Cet adieu à Calais, que la préfète Buccio et son ministre espèrent ferme, a été rendu possible par l’épuisement général des acteurs du drame chronique de la frontière externalisée. «La Jungle» a fêté son premier anniversaire. Elle avait été autorisée par le gouvernement lui-même, pour vider les squats et mini-campements du centre-ville, dont la population calaisienne réclamait la fermeture. Mais la saga remonte à Sangatte, aux années 90 et 2000. Ceux qui se pressent aujourd’hui vers les cars sont les descendants directs des Kosovars, Afghans, Kurdes du siècle dernier. Leurs points commun: l’entêtement et la désespérance.

Les forces de l’ordre n’auront d’autre solution que de les appréhender

 

Un surcroît de demandes d'asile

C’est cette dernière qui sauve peut-être aujourd’hui le ministère. Toute l’année 2016, les agents de l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) ont noté que les demandes d’asile émanant d’habitants de la lande, ou de Paris, étaient plus nombreuses, notamment que l’année précédente, quand tous les réfugiés, faute d’Angleterre, avouaient préférer l’Allemagne ou la Suède à une installation en France. La raréfaction de l’accueil en Allemagne, à l’automne, et plus encore le Brexit ont achevé de convaincre les familles et les célibataires afghans, érythréens ou soudanais qu’il était peut-être temps de poser leurs sacs là où l’errance les avait entrainés.

La publicité gouvernementale faite à l’idée de «mise à l’abri» des migrants pour la mauvaise saison doit beaucoup au fait que les enquêtes ont fait apparaître le score élevé de demandes d’asile que les CAO pourraient recueillir. De l’ordre, peut-être, de 65-70%. Les Afghans, en particulier, la communauté la plus représentée dans le bidonville, donnent l’impression, malgré leurs liens familiaux avec la diaspora de Londres, d’avoir renoncé à l’Angleterre. Les Erythréens et les Soudanais, qui se savent minoritaires, face aux Syriens, parmi les réfugiés européens, ont compris qu’ils avaient intérêt à contourner à la fois les Syriens et les pays recevant en priorité ces derniers. Va donc pour la France.

Ils seront privés de liberté, avant d’être, en principe, renvoyés dans leurs pays d’origine

 

Leurs demandes d’asile recevront selon toute vraisemblance des réponses favorables. Il n’en est pas de même pour les Irakiens, souvent originaires de Bagdad, que les instances européennes veulent voir comme les ressortissants d’un pays ayant à peu près recouvré la paix, sauf au nord. Ou des Africains de l’Ouest, Maliens, Ivoiriens, considérés comme des migrants économiques, mais qui tenteront leur chance tout de même, en espérant se faire oublier dans le nombre des «Calaisiens». Dernière population en danger: les occupants du bidonville qui refuseront de monter dans un car pour une région française, espérant toujours passer la Manche. Au dernier jour du transfert, quand les bulldozers passeront au nettoyage physique de la lande, les forces de l’ordre n’auront d’autre solution que de les appréhender, déjà pour que les caméras des télévisions puissent témoigner d’une opération proprement achevée.

La crainte d'une survivance

Lundi 24 octobre, dans la soirée, il se disait à Calais que 2000 personnes environ seraient dans cette situation, et que leur présence dans le camp ou dans Calais, à la fin du processus, vaudrait refus de déposer une demande d’asile en France. Ils seront donc hors la loi, de fait. Hors d’une nouvelle loi, ou d’une nouvelle période de la loi, le démantèlement et l’évacuation inaugurant une séquence vierge dans l’accomplissement des obligations pénales. Ces migrants-là seront alors très visibles. La maire LR de Calais, Natacha Bouchard, proche de Nicolas Sarkozy, ne manquera pas de les désigner. Comme Nicolas Sarkozy lui-même. Sans parler du Front National, qui entend, en outre, compromettre l’éparpillement des réfugiés en France par des manifs devant les CAO. Même réduite à 2000 personnes, la survivance d’une «Jungle» serait une aubaine pour l’opposition.

Le démantèlement de «la Jungle» peut s’assortir d’une trouée faste dans le ciel de l’immigration

 

Il est donc probable que les migrants jusqu’au boutistes seront dirigés vers les CAO dans un premier temps, déjà pour leur permettre, sur place, d’officialiser administrativement leur refus de solliciter le droit d’asile. Eux aussi pourraient gagner des mois de répit, aux moins quelques semaines. Mais quand leurs camarades gagneront les Centres d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA), ouverts à ceux qui ont déposé un dossier, eux devraient être dirigés vers les Centres de rétention administrative (CRA), où ils seront privés de liberté, avant d’être, en principe, renvoyés dans leurs pays d’origine. Il est à parier que les candidats à la présidentielle seront vigilants quant à la surveillance des mouvements, parmi les ex-occupants de «la Jungle».

Obligation française

L’OFPRA et les associations spécialisées dans le droit d’asile vont devoir faire œuvre de persuasion. Expliquer que 2016, de par l’immense bidonville de la lande, et sa célébrité de par le monde, sera comptée comme une année exceptionnelle. Que même Eric Ciotti, député LR des Alpes-Maritimes, et analyste tâtillon des chiffres de l’asile, aurait du mal, en une telle année, à critiquer une augmentation, même conséquente, du nombre des demandeurs et de celui des octrois de l’asile. En 2015, de mauvaise grâce, la France s’était engagée à accueillir 32.000 réfugiés, conformément à la décision de répartition établie par la Commission de Bruxelles. En fin d’année, le gouvernement, pétrifié par les assauts de l’opposition sur la question des étrangers, avait à peine commencé son recrutement.

En fait, ces 32.000, introuvables en 2015, mais qui gagneraient haut la main maintenant leur droit à l’asile, ce sont les 8.000 du transfert et les 7.000 déjà répartis dans des CAO; les squatters parisiens, qu’on attend toujours, mais qui retournent encore à leurs trottoirs; le trop-plein des CRA, dont le nombre est trop faible, et qui connaissent une crise de surpopulation, et pour les occupants desquels on pourrait fermer les yeux. Oui, de quoi faire entrer tous ceux qui rêvaient de traverser la Manche, tous ceux qui errent dans le pays, hésitant entre la Suisse et l’Allemagne, ou qui tentent actuellement de contourner Vintimille, dans l’engagement non tenu du gouvernement. De quoi sauver l’honneur de la gauche, tout en ayant un argument d’obligation à opposer aux adversaires politiques de celle-ci.

Le démantèlement de «la Jungle» peut s’assortir d’une trouée faste dans le ciel de l’immigration en France. A prendre tant que la gauche est là. Une occasion, qui sera close au moment de la présidentielle. A saisir, pour le prix du renoncement à l’Angleterre, et évidemment à condition de trouver quelque charme au pays qui entoure Calais.

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