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«Guerilla», le roman sulfureux qui raconte la pagaille de la France de 2016

Deux gendarmes dans le centre de la France le 26 octobre 2016
PASCAL LACHENAUD / AFP

Deux gendarmes dans le centre de la France le 26 octobre 2016 PASCAL LACHENAUD / AFP

Après «La France orange mécanique», Laurent Obertone se fait romancier avec «Guerilla, le jour où tout s’embrasa». Comment définir ce roman, situé dans une France proche? Sulfureux? Prophétique? Islamophobe? Le livre se vend très bien, grâce au bouche à oreille, les médias en parlant très peu. Il dit, c’est certain, quelque chose de la France de 2016.

Vous ne verrez pas forcément le livre en vitrine de votre librairie. Mais peut-être croiserez-vous cette image sur facebook.

 

«Tout le monde lit Guerilla», écrit l’éditeur de Laurent Obertone. A commencer par les forces de l’ordre. Quel est donc ce livre?

Guerilla raconte l’effondrement de la France, après trois jours de guerre civile, djihadistes et casseurs s’attaquant avec succès à tout ce qui bouge. La trame narrative est celle, efficace, que l’on observe dans les films-catastrophes. Une poignée d’individus, qui sont autant de caractères, pris isolément, vivent l’évènement dans sa chronologie, le subissant ou s’en trouvant transformés.

World War Z commence à La Courneuve

Le roman commence à La Courneuve, avec le meurtre sauvage d’un brigadier, vengé par son collègue (6 morts). C’est aussitôt l’escalade. De Paris à Marseille, en passant par Rungis, un bar à Lille ou des profs violentés à Saint-Etienne, on croise des tueurs, des policiers, des bien-pensants, des syndicalistes, des militaires et même des personnages ordinaires.

Même si le roman s’essouffle progressivement, Guerilla se lit sans difficultés, de la même manière que l’on regarde une série Z, attaque de zombies ou invasion d’extra-terrestres. Les massacres s’amplifient, accompagnés d’incendies, d’explosions… Des djihadistes reproduisent le massacre d’Oradour-sur-Glane. L’on attend en vain Brad Pitt. Les surprises sont rares et les personnages suffisamment stéréotypés pour que l’on navigue paresseusement d’un chapitre à l’autre de ce «roman météore ultra-réaliste», selon l’éditeur.

2005 et Bataclan

Car la dernière de couverture précise que les évènements décrits «reposent sur le travail d’écoute, de détection et les prévisions du renseignement français.» Il ne s’agirait pas vraiment d’une fiction, mais d’une anticipation. Et c’est bien ainsi que l’entendent ses lecteurs (145 commentaires sur Amazon le 25 octobre…).

Interrogé par Slate, Laurent Obertone indique n’avoir presque rien inventé.

«Beaucoup de policiers sont plutôt contents que je parle d’eux. Ils sont souvent scandalisés de ce qu’ils vivent et se confient à moi. Comme je protège bien mes sources, j’ai accès à beaucoup d’informations très intéressantes. La situation est très grave et ils aimeraient bien que l’information sorte. La principale menace est celle d’un embrasement social comme en 2005, sur lequel se grefferait le risque terroriste. Ils observent une porosité entre les terroristes et les délinquants. Enfin, si tout cela est connu, les yeux pour voir sont là, il y a une impossibilité totale d’agir, faute de moyens. On ne peut pas mettre un flic derrière chaque fiché S. La phrase qui revient le plus souvent, c’est: on a de la chance…»

Ce qui paraît parfois invraisemblable ou exagéré viendrait donc directement des services de renseignements. On apprend que les zones sensibles sont désignées sous les termes U 235 et U 238, c’est-à-dire «enrichies» ou «hautement enrichies.» Le massacre d’un villageois brûlés dans une église? «Ça existe. Et ça s’appelle le scénario Oradour…» De même, les scénarios de la grande crue centennale «intègrent désormais la menace terroriste» et personne ne saurait aujourd’hui comment procéder à une évacuation d’urgence de Paris.

Les questions qui fâchent

Alors? Posons les questions qui fâchent: islamophobie? Racisme? (faire le jeu du) Front national?

Guerilla cultive parfois l’ambiguïté. Certes, les gangs ou les hordes ne sont pas toujours identifiés. Chacun peut mettre sur les visages cagoulés, masqués, la couleur qui le rassure ou l’inquiète. Mais la teneur générale du livre, et son ancrage initial à La Courneuve, conduisent à voir des agresseurs issus de l’immigration. Certains s’expriment «dans un sabir incompréhensible», d’autres sont identifiés comme «de jeunes subsahariens», ils s’appellent Jawad, Djibril ou Aboubakar[1]. Le doute n’est guère permis. Déjà dans La France Orangé mécanique, l'auteur s'attachait à lier immigration et délinquance.

Dans Guerilla, le cynisme des élites est affligeant. Renaud Lorenzino, «un des plus grands éditorialistes du pays», agite la menace de l’ultradroite mais prépare son départ à l’étranger. Il représente le politiquement correct (l’extrême-droite en est friande) des médias, qui se refusent à montrer ou nommer le réel. Les télés ne montrent pas d’images, elles font de la diversion.

Quand un personnage, Marcel, cheminot retraité, ancien syndicaliste, pilier de bar, parle de «bougnoules», ne s’opposent à lui que de «belles âmes», dont, on l’a vu, l’auteur fait peu de cas. La repentance va de pair avec le racisme «anti-blanc», également agité par l’extrême-droite. Ainsi de Zoé, sur le point d’être attaquée par des casseurs dans le RER B:

«Elle était blanche, aisée, elle faisait partie des oppresseurs. Mal à l’aise, elle pensait payer là une sorte d’impôt sur sa couleur.»

De même, l’angélisme voisine avec la peur du «grand remplacement», théorisé par Renaud Camus. Le Président se flatte d’avoir «accueilli plusieurs millions d’itinérants» et les manifestations vibrent d’enthousiasme:

«Une foule brandissait des pancartes «Refugees welcome» et scandait: «Remplacez-nous! Remplacez-nous!»

Les féministes apprécieront cet appel de l’une d’entre elles à ouvrir cœurs et «cuisses à l’Autre», seul moyen efficace lutter contre le racisme, étrange Kermesse héroïque. De même, en campant un activiste gay caricaturalement «efféminé», Laurent Obertone ne cherche pas à arrondir les angles. Tout comme, en renommant ironiquement rues et places (Cité Taubira, rue Gayssot, rue Méric, rue Kurdi, place Merkel ou rue Traoré…), il ravit un lectorat de droite et fait hurler (ou non) à gauche.

Manichéisme apparent?

Mais il y a aussi la description sans concession d’un fasciste, «débris d’humanité, un hybride de haine, de revanche et de folie, un sauvage dégénéré», qui tue froidement. Et voici un camp de réfugiés attaqué par un fermier blanc. On peut y voir une ruse de l’auteur, on peut aussi s’interroger sur un manichéisme qui ne serait qu’apparent.

Où se situe l’auteur? Pour FranceTV infos il est le journaliste fétiche du FN, notamment parce qu’il établit ce lien entre délinquance et immigration. Interrogé par Rue89 (un «auteur à thèses racistes»), il estime d'ailleurs qu’on ne peut pas «tout expliquer par des causes sociales. L’ethnie ne peut pas être ignorée. Je ne suis pas sûr que notre société soit compatible avec toutes les cultures.» Dans cet article (admiratif? ironique?) consacré au passage de flambeau chez les Le Pen, il cultive l'ambiguïté.

Et c’est aussi ce que l’on observe dans son livre où les personnages ne sont pas tous figés dans des représentations manichéennes.

Ainsi d’Idriss, d’abord. Idriss se vante «de baiser des blanches, pour se venger de l’esclavage». Radicalisé, il massacre des civils. Puis se retrouve face à une femme en détresse. Faisant preuve d’une étonnante humanité, il l’aide à accoucher, bouleversé. Quelques heures plus tôt, il aurait pu la tuer… Sans doute, découvrant cet «autre lui-même», vient-il de s’extraire de la gangue djihadiste.

Un gaulliste obsolète?

Autre personnage ambigu: le colonel Fourreau. Ce retraité sort un fusil à pompe dès qu’éclatent les émeutes. Prêt à se défendre. Facho? Il ne fera pas usage de son arme. Sauver miraculeusement une enfant métisse lui vaudra d’être désavoué par son petit-fils, lui résolument d’extrême droite. Le sauvetage réduit ses chances de survie. Il n’hésite pourtant pas. L’enfant incarne-t-elle un avenir possible, une France métissée? «Il n’y aura plus que des purs et des impurs. Ce sera sans moi. Je ne renoncerai pas à la nuance, je ne renoncerai pas à mon âme.» Dans ce monde qui «ne peut être que celui des ultras», le colonel se définit comme «l’obsolescence à visage humain.»

De tous ses personnages, c’est celui dont Laurent Obertone se dit le plus proche:

«Même si c’est un personnage assez éloigné de moi à la base, il est traversé par un conflit moral, un trouble d’identité. Plutôt gaulliste, il a une vision très légaliste, institutionnelle, du service de la France. Son petit-fils, parti dans une vie à la Breivik, le rejette. Il symbolise ce monde qui lui échappe.»

Le livre, cet effondrement soudain, reflètent-ils sa vision de la France? Il estime que «l’effondrement a déjà eu lieu. La France tient encore par l’économie et la bien-pensance, mais les structures qui assuraient la cohésion culturelle, l’Eglise, le gaullisme, ne sont plus là.» Et le communisme?, lui souffle-t-on? «Oui, aussi.» Tout est donc prêt à s’effondrer? «Ce sera chacun pour soi. L’individualisme est tel que personne ne mourra pour sauver la République.»

Des ventes et des médias plus ou moins silencieux

Le livre se vend. L’éditeur a fait un tirage initial de 125.000 exemplaires et estime en avoir déjà écoulé 25.000 à 30.000 en librairies, depuis le 22 septembre. Chez Amazon, il est en têtes des ventes (environ 10.000 selon l’éditeur). Les statistiques d’Edistat (qui minore les ventes) s’établissaient à 14.946 ventes le 16 octobre.

Outre la notoriété de l’auteur, l’actualité donne à Guerilla, une troublante résonance. Ces dernières semaines, entre les policiers attaqués à Grigny, Mantes-la-Jolie ou Vénissieux, les tabassages d’enseignants, l’appel à une «vraie offensive anti-racaille» de Malek Boutih, l’apparition d’un «collectif pour désarmer la police», la signalisation d’agressions violentes et gratuites, peu s’en faut que l’on n’imagine une répétition générale de ces jours d’embrasement. #Guerilla en direct commente l’auteur sur facebook.

Or, la presse en parle peu, très peu: «les médias classiques sont réticents à parler de mes ouvrages. Le contexte est favorable mais ils ont peur d’en rajouter. J’ai beaucoup de retours off me disant que le livre est très bon mais qu’on n’en parlera pas.» Etre proscrit est aussi un argument de vente… Son éditeur ne s’en prive pas, relayant par exemple les propos de Bernard Morlino :

«Il n’y a qu’en France que l’on voit ça: un écrivain carrément interdit de presse car il dérange le Landerneau littéraire. Et quand on l’invite, on lui fait passer un interrogatoire gestapiste pour savoir s’il ne serait pas un sous-marin du FN!»

Et, sur le blog police et réalités, on dénonce le «boycott des grands merdias.»

Sur le web, Guerilla en tenue martiale

La campagne web fonctionne bien. Avec sa page facebook, l’auteur dit relayer des photos de fans («J’en reçois plein», souligne-t-il). Notamment des policiers et militaires qui posent incognito, mais en uniforme, avec le livre.

 

Parfois, le roman s’expose avec des insignes

D’autres clichés posent question. Souvent le livre voisine avec des armes, comme si une «alter droite» voulait montrer qu’elle se prépare à cette guérilla prévue (et désirée?).

Un roman du «malaise policier»?

Chez les policiers, le phénomène est-il marginal? Nous avons interrogé les syndicats. «Ce n’est pas notre métier, au syndicat», lâche curieusement l’UNSA. Au ministère de l’Intérieur, on esquive: «les choix littéraires des policiers leur sont personnels.» «Inconnu au bataillon», indique Cédric Michel, président du SDPM, qui n’a pas entendu parler du livre. Observant les diverses photos publiées, il estime que peu proviennent des rangs des forces de l’ordre: «aucun policier n’affiche des couteaux ou de la bière… Personne n’a trois pistolets! Ce casque de CRS a 30 ans… Je ne crois pas qu’il s’agisse de policiers. Il s’agit peut-être de fans de la police. En fait, ça me fait penser aux survivalistes.» A l’inverse, Jean-Luc Taltavull (SCPN), a effectivement vu «sur les réseaux sociaux des policiers poser avec ce livre», ce qui «n'est pas fréquent!» Mais il ne l’a pas lu.

En revanche, la «base» a lu Guerilla. Interrogés par Slate lors d’un rassemblement (et demandant l’anonymat), presque tous indiquent que «des collègues l’ont lu» ou qu’ils l’ont «vu passer sur internet.» Et plusieurs d’entre eux ont lu –et apprécié- Guerilla. Le terme «réaliste» revient souvient : c’est «une fiction réaliste», c’est «assez réaliste, c’est ce qu’on vit», une «fiction réelle» ou encore «lire des vérités, ça fait du bien.» C’est documenté: l’auteur doit avoir «pas mal de policiers dans son entourage.»

Je pense qu’il a une très bonne partie de sa clientèle dans la police

Un policier anonyme

L’impossibilité d’agir ou de se défendre («On sort l’arme mais on sait très bien qu’on ne s’en servira pas») revient plus d’une fois: «Ce qu’il décrit à la Courneuve arrive souvent. On est pris à partie par quelques individus, on gère comme on peut. On essaye de sécuriser le périmètre et si on n’y arrive pas, on repart.» L’un d’entre eux fait le parallèle avec les émeutes de 2005, tandis qu’un autre déplore «la volonté politique de ne pas intervenir.» Oui, Guerilla, comme La France orange mécanique, est lu par les policiers. «Je pense qu’il a une très bonne partie de sa clientèle dans la police.» Un seul déplorera un roman «polémique. Je suis pas fan. Il dit des choses vraies, mais c’est très, très politisé.»

Peu visible en librairie, Guerilla se vend bien

Et dans les points de vente? Je suis allé voir dans une dizaine de librairies et Relay à Paris et Toulouse (observation non scientifique donc). Dans les librairies, il n’est pas toujours exposé. Alors, on le sort lorsqu’un client le demande. Il est plus visible dans les Relay. A chaque fois, l’on m’a indiqué avoir commandé des exemplaires supplémentaires. «On en q vendu 3 ou 4 maximum. Attendez, je vérifie. Ah non: 14!», constate un libraire du centre de Paris. Selon l’éditeur, ce manque de visibilité expliquerait aussi les ventes chez Amazon.

A Grenoble, la librairie Decitre a choisi de mettre l’ouvrage en avant… avant de retirer son tweet.

Que s’est-il passé?

Gérard Miltzine, directeur de la librairie, explique à Slate que «cette mise en place était celle réservée à une grosse sortie parmi les polars de la rentrée.» Or, cette photo a été largement reprise «par des groupuscules.» Proches de l’extrême-droite? «Voilà. Decitre ne souhaite pas être associée à des récupérations politiques. Nous ne faisons que notre travail de libraire.» La mise en place a donc été retirée et le tweet supprimé, «pour couper court à tout débordement.» Fin octobre, 12 exemplaires avaient été vendus.

Un livre qui témoigne de la France en 2016

Qu’il soit beaucoup lu par les forces de l’ordre, que celles-ci (ou leurs imitateurs) l’affichent, cela relève d’une «forme d’acte militant», estime Laurent Obertone. Les manifestations de policiers de ces derniers jours seraient un autre symptôme d’un ras-le-bol et de «courage face à une situation qui n’est plus tenable. Cambadélis (qui voit dans les manifestations la «patte du FN», ndlr) ne tiendrait pas cinq minutes dans leur monde…».

Ce roman, par bien des aspects, est un instantané des conflits, réels et intellectuels, qui minent la France de 2016. Guerilla n’aura pas de prix littéraire, mais il ne faut pas pour autant l’ignorer.

1 — C’est là que se situe le piège. La littérature populaire, dont Guerilla fait partie, a souvent désigné des ennemis, aisément identifiables. Retourner à l'article

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