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Nous n'avons pas encore retenu les bonnes leçons de l'essor de la phobie scolaire

Phobia | JD via Flickr CC License by

Phobia | JD via Flickr CC License by

Ce mal avéré, qui n'est pour l'heure pas reconnu comme une maladie, suscite inquiétudes et scepticisme au sein de la communauté scolaire. Comment peut-on tous apprendre à mieux y faire face pour le bien des élèves qui en souffrent?

Lors des réunions parents-professeurs, il est de plus en plus fréquent d’entendre des parents évoquer la «phobie scolaire» de leur fils ou de leur fille, là où je parlerais plus volontiers de détestation des réveils sonnant avant 11 heures du matin ainsi que des efforts physiques et intellectuels. S’il y a mille raisons plus ou moins bonnes de ne pas aimer aller en cours, la phobie scolaire ne doit pas être un terme passe-partout, puisqu’elle désigne un mal avéré et persistant, qui peut conduire des élèves de tous profils à refuser un beau jour de mettre le pied au sein d’un établissement scolaire. 

Peur de l’éloignement vis-à-vis des parents, pression trop forte de la part de la famille ou des enseignants: les raisons pouvant mener des élèves à la phobie scolaire sont nombreuses, mais ce trouble est d’autant plus terrible qu’il peut aussi sembler n’avoir aucune origine, ce qui le rend d’autant plus difficile à soigner. J’ai retrouvé l’une de mes anciennes élèves, J., qui a accepté de revenir sur la phobie scolaire qui l’a touchée lors de ses deux dernières années de collège, il y a maintenant six ans:

«Je ne saurais toujours pas expliquer ce qui s’est passé. J’avais de bons résultats sans trop forcer, de bonnes relations avec mes camarades et mes professeurs, des parents pas trop envahissants. Tout ce que je sais, c’est que ma grande sœur a été atteinte de phobie scolaire quelques années avant moi, et que ça a pu laisser des traces dans mon inconscient. À cette époque, tout semblait tourner autour d’elle, parce qu’il fallait la préserver, faire preuve de mille attentions avec elle, s’assurer qu’elle ne décroche pas scolairement malgré son refus d’assister à la moindre heure de cours. D’une façon ou d’une autre, quelque chose a dû me pousser à reproduire ce mécanisme.»

Un sentiment de mal-être

La définition la plus fréquemment employée de la phobie scolaire vient de Julian de Ajuriaguerra, neuropsychiatre et psychanalyste qui, dès 1974, décrivait ses victimes comme des «enfants qui, pour des raisons irrationnelles, refusent d’aller à l’école et résistent avec des réactions d’anxiété très vives ou de panique, quand on essaye de les y forcer». Contrairement au résumé qui en a été fait çà et là, les phobiques scolaires ne sont pas mus par une envie absolue de faire l’école buissonnière: sécher les cours ne leur procure aucun sentiment de satisfaction ou de liberté, mais au contraire un sentiment croissant de mal-être.

«Plus les jours passaient, plus je culpabilisais de foutre ma scolarité en l’air, raconte J. C’était en tout cas mon sentiment, car avec le recul, rater quelques semaines de cours, ça n’est pas si grave pour une collégienne d’un niveau satisfaisant. Mais c’était une spirale: moins j’allais au collège, moins je voyais de raisons d’y retourner un jour. J’avais l’impression d’être de moins en moins digne de réintégrer ma classe.»

Souvent difficile à diagnostiquer –on la confond parfois avec un simple mal-être dû par exemple à une situation de harcèlement–, la phobie scolaire ne peut être traitée qu’à condition que tous les adultes se trouvant autour de l’élève travaillent main dans la main pour apporter des solutions. Cela peut commencer par plusieurs semaines d’arrêt maladie, comme le suggère le document édité par l’association Phobie Scolaire, qui mise sur trois semaines d’arrêt des cours afin de permettre aux ados de faire le point sur eux-mêmes et aux adultes (parents, personnel d’éducation de l’établissement, pédopsychiatres) de s’organiser.

Après des mois sans aller en cours, l’une des raisons qui me poussaient sans cesse à reporter mon retour en classe était la peur du regard des autres, de leurs questions bienveillantes ou non sur ma période d’absence

«D’instinct, c’est ce qu’on a fini par décider: expliquer à notre fils qu’il n’irait plus en cours pendant une poignée de semaines, raconte Béatrice, mère d’un ancien phobique scolaire. Ça débarrasse de cette horrible peur du lendemain, qui empêche toute discussion et donc toute avancée.» 

Affronter le scepticisme

Le fils de Béatrice, qui avait commencé à développé des troubles du comportement alimentaire à cause de sa phobie scolaire, en a profité pour reprendre une alimentation quasi normale. «On a alors pu tenter de comprendre ce qui lui arrivait, et de proposer des solutions.» C’est par la mise en place d’un Projet d’accueil personnalisé (PAI) qu’est venu le salut, même si une rechute a eu lieu au bout de quelques mois. Un PAI, c’est un document qui régit les conditions d’accueil de tout(e) élève connaissant des troubles de santé quels qu’ils soient. Un contrat qui permet d’aménager les allées et venues de l’élève: dans le cas des phobiques scolaires, on peut par exemple engager l’élève à revenir au collège ou au lycée sur telle ou telle demi-journée qui lui semble moins traumatisante que les autres, avant d’augmenter peu à peu les doses et tout en lorgnant à long terme sur un retour à une scolarité «normale».

Puisqu’il y a autant de situations différentes que d’élèves victimes de phobie scolaire, il serait difficile de mettre en place un plan de grande ampleur, qui serait probablement mal adapté. Cependant, si beaucoup de familles saluent l’engagement du corps enseignant ainsi que du personnel de direction de l’établissement de leur enfant, d’autres se sont cassées les dents sur des principaux et proviseurs d’un scepticisme assez scandaleux.

Voyant le nombre de cas augmenter d’année en année (1 à 3% des élèves de notre pays seraient touchés), certains chefs d’établissement ont tout simplement tourné le dos à des parents démunis, arguant que les diagnostics posés par les médecins étaient trop complaisants et que la phobie scolaire n’était de toute façon pas reconnue comme une maladie (ce qui est pour l’instant tout à fait exact, même si l’association Phobie Scolaire a pour projet de faire évoluer les choses dans le bon sens).

«J’aurais peut-être pu contacter le Rectorat pour sommer le principal du collège de mon fils de mettre en place un dispositif spécial pour lui, raconte Hugues, père d’un adolescent de 14 ans. Mais j’avais franchement autre chose à faire que de perdre mon temps dans des formalités administratives et des pérégrinations juridiques. J’ai préféré aller frapper à la porte des autres établissements de ma ville pour expliquer la situation de mon fils, et j’ai opté pour le plus accueillant et le plus bienveillant.» 

Si l’on essaie de voir le verre à moitié plein, un changement de collège ou de lycée peut parfois servir de déclic positif.

«Je pense que ça aurait pu me remettre en selle plus vite, assure J. Après des mois sans aller en cours, l’une des raisons qui me poussaient sans cesse à reporter mon retour en classe était la peur du regard des autres, de leurs questions bienveillantes ou non sur ma période d’absence. Avec de nouveaux camarades, je n’aurais pas eu cette crainte-là. Même si en fin de compte d’autres appréhensions seraient peut-être nées.»

L'impératif de sensibiliser

Ailleurs, ce sont parfois les camarades de classe, voire leurs parents qui ont fini par faire preuve d’un assez mauvais esprit en affirmant qu’il était injuste que des élèves souffrant de phobie scolaire (celle-ci étant souvent mise en doute) puissent faire l’objet d’une attention toute particulière (au détriment des autres, disent-ils) et bénéficient d’aménagements confortables de leur emploi du temps et de leurs conditions de travail. C’est ce que raconte Barbara, mère d’une adolescente en détresse.

«On a dit à ma fille qu’elle était une assistée et que c’était dégueulasse qu’elle ait le droit de sécher les cours à sa guise alors que les autres élèves sont sanctionnés à la moindre heure ratée sans raison. En ce sens, il y a un vrai manque d’information et de communication: tous les élèves devraient être sensibilisés à la phobie scolaire comme ils commencent à l’être sur le harcèlement. Cela leur permettrait d’être plus tolérants, de mieux accueillir celles et ceux qui reviennent d’une traversée du désert en solo, et peut-être même d’appréhender au plus tôt la phobie scolaire qui pourrait un jour s’emparer d’eux.»

Accueillir quelqu’un chez qui l’école est source de crises d’angoisses, de nausées permanentes et de terreurs nocturnes, ça se prépare

Si les campagnes contre le harcèlement à l’école semblent parfois dérisoires face à l’ampleur du phénomène, ces actions de masse peuvent finir par se montrer efficaces à condition d’être accompagnées d’initiatives locales et de prises en charge fermes (à l’encontre des coupables) et humaines (à l’égard des victimes). Il en va de même pour la phobie scolaire, qui n’est certes pas simple à définir face à des écoliers et écolières, mais qu’il est moins inconfortable d’évoquer étant donné qu’elle ne provient généralement pas d’un rapport entre oppresseurs et victimes.

Une campagne de sensibilisation destinée aux parents, aux élèves et au corps enseignant constituerait sans doute une riche idée. Il suffirait pour cela de former des référents dans les établissements ou de faire intervenir les associations déjà existantes. On ne dispose pas de statistiques nationales sur le sujet (preuve qu’il est sans doute pris à la légère par les hautes instances de notre système éducatif), mais si je dresse un petit bilan personnel sur les élèves dits phobiques que j’ai pu croiser dans ma carrière, une immense majorité a fini par retourner en classe après un délai variant de deux mois à un an.

Principale cause des rechutes: un retour mal préparé, avec des camarades de classe qui ne comprennent pas (même si une partie fait toujours preuve de bienveillance) et des enseignants et enseignantes que personne n’a songé à briefer en détail. Or, accueillir quelqu’un chez qui l’école est source de crises d’angoisses, de nausées permanentes et de terreurs nocturnes, ça se prépare. Sur ce thème comme sur tant d’autres, la communauté éducative a elle-même besoin d’être éduquée.

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