Partager cet article

Pourquoi il ne faut pas croire la police à propos des manifestants blessés

Le 15 septembre 2016 à Paris I Greg Sandoval / AFP

Le 15 septembre 2016 à Paris I Greg Sandoval / AFP

Il vaut mieux se fier aux chiffres des street medics.

À chaque mouvement social, impossible d’échapper à la sempiternelle bataille des chiffres entre syndicats et police à propos du nombre de participants aux manifestations... Si vous y avez évidemment encore eu droit lors du dernier mouvement contre la loi El-Khomri, vous avez également pu assister à une autre discorde qui a, cette fois-ci, tournée autour du nombre de manifestants blessés lors de ces sept mois de mobilisation…

Du 9 mars au 15 septembre dernier, des centaines de manifestations se sont déroulées un peu partout sur le territoire pour protester contre la loi El-Khomri. Durant ces défilés, des affrontements ont fréquemment éclaté entre manifestants et gendarmes et policiers, provoquant des blessés de chaque côté. Le 31 mars, l’Agence France Presse faisait état de 77 interpellations et 33 blessés sur l’ensemble des manifestations qui s’étaient déroulées dans le pays ce jour-là. Sur les 33 personnes touchées, 31 étaient présentées comme membres des forces de l’ordre. Le 28 avril, le site internet du quotidien Le Figaro annonçait 24 blessés chez les gendarmes et policiers rien qu’à Paris tandis que la préfecture de police et le ministère de l’Intérieur parlaient de 15 nouveaux blessés dans les rangs de la police le 26 mai.

Du côté des manifestants blessés en revanche, pas grand-chose à signaler au premier coup d’œil hormis quelques affaires qui ont fait du bruit comme ici ou … Une situation aberrante aux yeux de David*, salarié de 25 ans non-syndiqué mais présent à presque toutes les manifestations parisiennes contre la loi Travail:

«Honnêtement, je ne comprends pas comment les médias ont pu se fier aux chiffres sortis par la police pour comptabiliser le nombre de blessés dans ce mouvement… À la manifestation du 14 juin à Paris, j’ai vu qu’on parlait de 29 policiers et gendarmes touchés contre 11 manifestants. Or, à moi seul, j’ai pu observer au moins une grosse vingtaine de personnes se faire soigner!»

Indispensables street médics?

Pour trouver des chiffres qui «correspondent vraiment à la réalité», David invite les rédactions à se fier à ceux qui sont communiqués par les street médics. Ces militants organisés pour rassurer les manifestants et pour effectuer des gestes de premiers secours étaient présents pendant toute la mobilisation contre la loi El-Khomri. Et force est de constater que le nombre de personnes qu’ils assurent avoir pris en charge est sensiblement différent de celui annoncé par le ministère de l’Intérieur. Sur le site paris-luttes-info, l’un d’entre eux a par exemple recensé les cas sur lesquels il s’était arrêté durant la manifestation parisienne du 31 mars:

«En tout, ce sera une grande majorité d’interventions bénignes, liées aux gaz lacrymogènes ou à des contusions peu graves. Peut-être une vingtaine concernait des contusions plus importantes ou des plaies ouvertes, dont 3 vraiment inquiétantes et 2 à la tête. À cela, il faut bien sûr ajouter tous-tes ceux-celles que je n’ai pas croisé ou qui ne se sont pas manifesté-es.»

Les policiers ne prennent en compte que les manifestants blessés qui portent plainte ou ceux qui sont évacués par les pompiers

Les 28 avril, les street médics parisiens affirmaient, toujours sur le site paris-luttes-info, avoir «soigné de multiples coups de tonfa au visage, sur les tibias, au crâne. Deux plaies ouvertes au crâne dont une nécessitant des points de suture. Un coup de genou d’un policier au visage d’un manifestant. Au moins trois brûlures aux mains, une au dos, une au niveau de l’oreille et la nuque avec lésions au bras et jambe gauche. Nombreux palets et grenades ayant touché les membres, peut-être une dizaine. Au moins 5 tirs de LBD 40 (similaire à un flashball, ndlr) au visage et au moins autant aux membres inférieurs, trois au torse, un au niveau du bassin. Un manifestant a eu un le nez cassé parce que sa tête a été écrasée sur un arbre par un flic. Nombreuses crises d’asthmes et malaises provoquées par les gaz, ainsi que crises de stress et panique.»

Le 26 mai, on pouvait compter au moins 56 blessés dans les rangs des manifestants à Paris plus «énormément de personnes victimes des gaz lacrymogènes» selon un communiqué de la coordination des Street Médics Paris publié sur sa page Facebook

Ces blessés non-comptabilisés

Street médic parisien, Max*, qui précise parler en son nom propre, estime que les chiffres livrés par les manifestants semblent refléter ce qu’il a vu sur le terrain. «J'ai participé à 5 manifestations en tant que médic, indique-t-il. Et le nombre de blessés sur lequel j'ai dû personnellement intervenir est très variable, de deux à trois en fin de cortège à une prise en charge en continue le 14 juin ou j'ai vidé 3 boites contenant chacune une centaine de compresses avec mon binôme.»

Lors de ces manifestations, Max explique avoir «secouru des gens pour des plaies et des hématomes sur toutes les parties du corps, vraiment toutes. Des pieds à la tête en passant par les parties et la gorge. J'ai également aidé des personnes en état de choc asthmatique ou juste choquées par la violence de la situation et incapable de bouger.»

Alors pourquoi de tels écarts avec les chiffres donnés par le ministère de l’Intérieur ou la préfecture de police ?

«Tout simplement parce que les policiers ne prennent en compte que les manifestants blessés qui portent plainte ou ceux qui sont évacués par les pompiers, assure David. Ce qui n’est pas du tout logique puisqu’on peut très bien avoir été blessé sans forcément être directement amené à l’hôpital ou avoir la volonté, ou même l’envie, d’aller dans un commissariat pour porter plainte.»

Porter plainte, ça ne servirait à rien

Des affirmations auxquelles le ministère de l’Intérieur n’a pas répondu (ainsi qu’aux demandes concernant les types de blessures subies par les policiers), mais qui font penser au cas de Yoann*. Membre d’aucun groupe politique ou d’aucun syndicat, ce jeune homme de 27 ans fait partie de ces nombreux blessés anonymes soignés par des street médics mais jamais comptés par les autorités. Il détaille ce qui lui est arrivé:

«C’était lors de la manifestation parisienne du 31 mars. À 300 ou 400 mètres de la place de la Nation et de la fin de la manif, il y a eu un face-à-face avec les CRS et ils ont lancé une grenade de désencerclement qui a explosé un peu en dessous du genou. Ça a traversé mon jean. J’avais trois gros cratères dans la jambe. J’ai difficilement réussi à quitter la manif aidé par des potes puis par des street médics qui m’ont donné les premiers soins... Arrivé chez moi en banlieue, j’ai remarqué que ma jambe avait doublé de volume alors j’ai pris la direction l'hôpital le plus proche.»

Résultat des courses : des brûlures au deuxième degré, un hématome interne allant de la cheville au genou et deux semaines d’arrêt… A-t-il porté plainte? «Non, répond Yoann, ça ne servirait à rien.» Le 15 septembre dernier, des nouvelles manifestations étaient organisées dans toute la France pour continuer à protester contre la loi El-Khomri. À Paris, la préfecture déclarait en fin de journée que 12 personnes avaient été blessées à l’issue de la manifestation dont 4 manifestants. Du côté des street médics, on en comptait 60…

* Les prénoms ont été changés

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte