France

Identité nationale: Vive les mauvais Français

Etre Français, c'est quoi? et Quentin Girard, mis à jour le 08.11.2009 à 14 h 49

Faut-il être un rebut de la société pour devenir un symbole de l'identité nationale française?

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Le débat sur l'identité nationale, lancé par Eric Besson, encore violemment hué à Sciences Po, interpelle. Une nouvelle fois, les mêmes idées sous-jacentes ressurgissent: il y aurait des bons et mauvais Français et l'on pourrait le définir dès maintenant. Mais si l'on regarde les Français d'hier dont nous sommes fiers aujourd'hui, cela semble un peu plus compliqué. Impossible, pour caricaturer, de savoir qui du ministre de l'Immigration ou du jeune qui fuit un contrôle de police en scooter, sera au final le plus vanté et admiré par les générations suivantes. En littérature, par exemple. Parce que la France aime se vanter de son talent culturel, surtout de ses écrivains. (N'est-ce pas le seul domaine du prix Nobel où ce ne sont pas les Américains les premiers ?) Voici six exemples choisis subjectivement.

Bonjour, je m'appelle François Rabelais. Je suis né à la fin du XVe siècle et je suis mort au milieu du XVIe. J'aimais manier la satire. J'ai écrit notamment Gargantua et Pantagruel. A mon époque, mes livres ont été très critiqués par les instances religieuses. J'ai été condamné pour apostasie puis absous. Certains de mes livres ont été mis à l'Index librorum prohibitorum qui est la liste des ouvrages que les catholiques romains ne pouvaient pas lire. Des écrivains, des savants ou des philosophes comme Copernic, Diderot, Pascal, Rousseau, Descartes, Laurence Sterne, Voltaire, Daniel Defoe, Balzac, Larousse, étaient aussi dans cette liste. Aujourd'hui, on loue mes qualités d'écrivain, mon humour, la richesse de ma langue, mon humanisme. Je suis un symbole de la France.

Bonjour, je suis le Marquis de Sade. Je suis né en 1740 et mort en 1814 à l'asile de Charenton. Un néologisme a été créé à partir de mon nom: le sadisme. La plupart de mes écrits mêle domination, érotisme, violence et tortures. Mon oeuvre a été censurée jusqu'après la deuxième guerre mondiale. Dès ma jeunesse, j'aimais jouer de l'argent et fréquenter les bordels. La police me surveillait. J'ai été douze ans en prison, treize ans chez les fous. Mes écrits faisaient autant peur par le côté subversif qu'érotique. Je dérangeais. Il a fallu attendre 1990 pour que j'entre dans la bibliothèque de la Pléiade. Aujourd'hui, dans le monde occidental, si l'on parle de la culture française, si l'on mêle littérature, érotisme et subversion, à un moment ou un autre de la conversation, on parlera de moi. Je suis un symbole de la France.

Bonjour, je m'appelle Charles Baudelaire. Je suis né en 1821 et mort en 1867. Vous me connaissez bien, vous m'avez forcément étudié un jour ou l'autre. En primaire, au collège, au lycée, en prépa, à l'université. Tout le temps, finalement. J'ai renouvelé la poésie, j'ai été le passeur entre l'ancienne et les modernes, Rimbaud et les autres. Quand j'étais jeune, j'ai été renvoyé du Lycée Louis-le-Grand et mon beau-père trouvait que je menais une vie «scandaleuse». Mon recueil le plus célèbre, les Fleurs du Mal, a été poursuivi peu après sa parution pour «offense à la morale religieuse» et «outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs». J'ai été refusé à l'Académie française, je me suis exilé un temps en Belgique où j'ai écrit Pauvre Belgique, un pamphlet contre ce pays, caricature miniature de la France à mes yeux. Je suis un des poètes mondiaux les plus célèbres. En France, même quelqu'un qui n'a jamais lu de poésie dans sa vie, connaît mon nom. Je suis un symbole de la France.

Bonjour, je me nomme Victor Hugo. Je suis le XIX ème siècle à moi tout seul. Je suis un écrivain, un dramaturge, un poète, un homme politique, un académicien. Vous m'avez tous étudié un jour en classe, même juste un extrait. Presque tous, vous pouvez citer les noms de plusieurs de mes romans. A ma mort, des funérailles grandioses ont été organisées. J'ai été transféré directement au Panthéon, un million de personnes ont suivi mon cortège funèbre à travers Paris. Pourtant, après le coup d'État de Napoléon le petit en 1851, je me suis exilé, ne pouvant accepter ce «crime». Dans mon oeuvre Les Châtiments, j'ai vertement critiqué le Second Empire. J'ai dû attendre la Troisième République pour retourner en France. Je suis plus qu'un symbole, je suis la France.

Salut, je m'appelle Arthur Rimbaud. Je suis né en 1854 et mort en 1891. De mon temps, j'ai été très peu connu. Je viens de Charleville. J'ai détesté là-bas la morale bourgeoise et l'ordre établi. J'ai fui à Paris, j'ai dormi en prison car je n'avais pas payé mon billet de train. J'ai rencontré des artistes alcooliques et j'ai couché avec Verlaine alors qu'il était marié. Nous nous sommes aimés, nous nous sommes battus. Très jeune, j'ai écrit des poésies qui sont encore très lues aujourd'hui et qui ont inspiré des peintres, des cinéastes, des poètes, des écrivains, des chanteurs et même des hommes politiques. Oui, une fois, Jacques Chirac a utilisé un de mes néologismes dans un de ces discours: abracadabrantesque. A chaque commémoration possible, on en fait des tonnes sur mon talent, on me célèbre à tout va, du prof au ministre de la culture en passant par les journalistes. Pourtant, je n'ai rien fait pour. J'étais homo alors que c'était interdit, j'ai arrêté jeune d'écrire, je me suis moqué des institutions, de la morale établie et de l'armée. J'ai même trafiqué des armes au loin, à Aden. Et pourtant, qui l'on citera quand dans une Ambassade, lors d'une réception chic, l'on vantera les talents de la France, la fronderie et le génie littéraire ? Moi, évidemment. Pour vous servir. Je suis un des symboles de la France.

Je m'appelle Louis-Ferdinand Céline.... De cette liste, je suis sans doute le plus polémique... Et pourtant, quel talent!... J'étais médecin et écrivain... Aujourd'hui, je suis dans la Pléiade et l'un des Français du XX ème siècle les plus traduits... après cet homosexuel de Proust... Je suis né en 1894 et mort en 1961... Mon style exprime une époque... Passage d'un monde paysan à l'industriel... L'horreur de la guerre.... Mon oeuvre la plus connue est Voyage au bout de la nuit... Dans un Château l'Autre, je préfère juste dire Le Voyage... J'étais antisémite, j'ai soutenu l'Allemagne nazie et publié des pamphlets contre les juifs...au débarquement, j'ai fui... J'ai été condamné à un an de prison et à une forte amende... Personne ne l'oublie mais cela n'empêche pas beaucoup d'auteurs de me citer ou de déclarer que mon style les a inspiré.... Je fascine... Pour les commémorations, il faudra attendre encore un peu mais on m'étudie en classe déjà... S'il ne doit rester que cinq écrivains français au XXème siècle, je suis le premier de ces cinq... Vous ne le voulez sans doute pas, mais vous n'y pouvez rien, je suis un des symboles de la France.

Quentin Girard

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