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La «théorie du genre» et le non à la paix en Colombie: autopsie d’un mensonge politique

Daphnée Denis, mis à jour le 24.10.2016 à 16 h 55

Une polémique sur la théorie du genre s’est immiscée dans le débat sur les accords de paix en Colombie, sacrifiant les victimes du conflit sur l’autel de l’homophobie.

Le 1er octobre 2016 I GUILLERMO LEGARIA / AFP

Le 1er octobre 2016 I GUILLERMO LEGARIA / AFP

Le 2 octobre dernier, je m’attendais à fêter le début de la fin du conflit en Colombie, le pays de ma mère. Le gouvernement de Juan Manuel Santos et la guérilla des Forces armées révolutionnaires colombiennes avaient signé un accord historique, célébré par la communauté internationale. Bientôt, les Farc abandonneraient la jungle et les armes, pour devenir un parti politique légal. Ce serait le premier chapitre de la réconciliation. Les autres groupes rebelles, comme l’ELN, suivraient.

Évidemment, pour cela, il manquait l’aval du peuple colombien. Un «oui» décisif à l’accord, après plus d’un demi siècle de guerre interne. Mais le 2 octobre, donc, lors du référendum national sur l’accord de paix, c’est le «non» qui l’a emporté, alors que 62% des Colombiens se sont abstenus.

Ma famille a voté. Certains ont dit «non». Ils n’étaient pas prêts à pardonner les Farc, qui ne s’étaient d’ailleurs pas pressés pour demander pardon à leurs victimes. Ils n’aimaient pas Santos. Ils trouvaient que l’accord était mal fait. Et puis, l’un d’entre eux était convaincu que l’accord aurait imposé l’«idéologie» ou la «théorie du genre» en Colombie (une invention dont la Manif pour Tous n’a malheureusement pas le monopole).

-«Il paraît que l’accord parle d’implémenter un troisième genre, m’a-t-il écrit le soir du référendum. Je pense qu’on doit être inclusifs et tolérants, mais le fait qu’on enseigne à nos enfants qu’ils peuvent explorer leur sexualité et choisir leur genre, c’est discutable… Je pense qu’on doit être fiers du genre avec lequel on est nés, et beaucoup de ceux qui avons voté “non n’acceptons pas qu’on change la manière d’éduquer nos enfants. C’est non-négociable.»
 

-Ma réponse: «????????????????!!!!!!!!!!!!!!!!!»

C’était pourtant vrai. L’un des arguments de la campagne du «non» aux accords de paix a bien avancé que «voter oui à la paix, c’est voter pour l’implémentation d’une perspective de genre qui détruira la famille, c’est voter oui à l’avortement». Le soir de la victoire du «non», l’ex-président Alvaro Uribe, leader de l’opposition au gouvernement de Santos, martelait «la nécessité de stimuler les valeurs de famille… défendues par nos leaders religieux et nos pasteurs moraux».

C’est un peu comme si les Britanniques en faveur du Brexit avaient, par leur vote, voulu s’opposer au mariage gay. Certes, Farage, Johnson et compagnie ont menti pendant leur campagne anti-européenne, mais leurs mensonges étaient quand même vaguement liés à l’inclusion, ou non, du Royaume-Uni dans l’Union européenne. Ici, en revanche, rien à voir. Comment la Colombie en est-elle arrivée là?

La «perspective de genre», ou la paix pour et par les femmes

L’accord de paix entre les Farc et Bogota ne touche bien évidemment pas à la manière dont les petits Colombiens sont éduqués. Il ne cherche pas non plus à légaliser l’avortement (qui n’est actuellement autorisé que dans trois cas, si la grossesse met la vie de la femme en danger, si le foetus souffre d’une déformation et ne survivra pas, et si la femme a été victime d’un viol), ni le mariage homosexuel (qui est déjà légal).

Pourtant, le document signé par la guérrilla et le gouvernement de Santos contient bien ces trois mots, «perspective de genre» («enfoque de género»), qui ont enragé les communautés évangélistes et catholiques extrémistes. En réalité, cette expression n’a rien à voir avec la «théorie du genre», l’avortement ou la communauté LGBT. Il s’agit d’un principe orientateur pour que les points principaux de l’accord «reconnaissent les femmes comme victimes mais aussi comme constructrices de la paix», selon Angelica Bernal, professeur de sciences politiques à l’université Jorge Lozano de Bogota.

Pendant les pourparlers de paix à La Havane, une «sous-commission du genre» a donné la parole à des organisations de femmes spécialistes de l’égalité des sexes pour informer et influencer les accords. Côté Farc, les femmes ont souffert de violences sexuelles perpétrées par les acteurs du conflit (paramilitaires, guérrilleros, armée) mais elles ont aussi obtenu des postes à responsabilité dans les rangs de la guérrilla. Beaucoup des associations de victimes sont dirigées par des femmes. La perspective de genre cherche dont à intégrer leur… perspective à la paix.

Les femmes ont transformé leur expérience de victimes en action politique. Elles n’avaient pas été invitées, elles ont dû beaucoup lutter pour être entendues

«Ce qui a été accompli en termes de droits de la femme à La Havane n’est pas gratuit, poursuit Bernal. Les femmes ont transformé leur expérience de victimes en action politique. Elles n’avaient pas été invitées, elles ont dû beaucoup lutter pour être entendues.»

Concrètement, la perspective de genre signifie que les violences sexuelles ne seront pas amnistiées, mais également que les femmes feront partie de la réconciliation, qu’elles aient été membres des Farc ou militantes pour la paix. «Pour simplifier, la perspective de genre cherche, entre autres, à éviter que les anciennes membres des Farc troquent leur fusil pour un balai», alors que leurs compagnons d’armes deviennent députés au parlement, résume Bernal.

Si la communauté LGBT n’avait pas été victime, elle ne figurerait pas dans l’accord

L’accord parle aussi de la communauté LGBT en tant qu’il affirme la nécessité d’enquêter sur les violences subies par les homosexuels et les transsexuels pendant plus de cinquante ans de conflit armé. Il existe des cas documentés de déplacement forcé, de menaces et d’homicides liés à l’orientation sexuelle ou de l’identité de genre des victimes.

Selon Amnesty International, entre 1998 et 2002, les Farc ont par exemple imposé aux habitants des départements de Meta et de Caqueta de se faire tester (à leurs frais) pour détecter le virus du HIV. Dans le village de Vistahermosa, ils ont lancé une campagne massive pour détecter les séropositifs. «Les coiffeurs et les homosexuels ont été forcés de sortir de leurs habitations ou de leurs établissements», affirme le rapport.

«Si les membres de cette minorité n’avaient pas été victimes du conflit, il n’y aurait pas eu de raison de les intégrer à l’accord», soutient Marcela Sanchez, directrice de l’organisation de défense de droits LGBT Colombia Diversa. Ils ne figurent dans l’accord que dans la mesure où il est nécessaire, durant la période de post-conflit, de déterminer la manière dont ils ont été affectés par la guerre.

Historique d’une manipulation

 Revenons-en à l’étrange amalgame entre l’accord de paix avec les Farc et cette obscure «idéologie du genre». «C’est l’une des plus grandes stratégies de manipulation politique de l’histoire de la Colombie», m’explique Mauricio Albarracin, avocat et militant pour les droits LGBT. Pour comprendre, il faut revenir sur les progrès sociaux de la Colombie depuis 2007. «On est passés d’une situation ou les gays n’avaient aucun droit à une situation d’égalité complète», continue Albarracin. Mariage gay, check. Adoption pour les couples de même sexe, check.

Avec ces mesures surgit un mouvement de contestation mené par les églises évangéliques et catholiques ultra-conservatrices. Ces groupes cherchent actuellement à réunir les signatures nécessaires pour un référendum qui remettrait en question l’adoption par les couples homosexuels approuvée en 2015.

En parallèle, la Colombie a droit à son scandale sur l’enseignement de la théorie du genre à l’école. Après le suicide d’un adolescent homosexuel, la Cour constitutionnelle colombienne ordonne une révision des manuels scolaires de cohabitation à l’école afin d’éviter la discrimination. C’est la panique. La droite de la droite colombienne fait un scandale sur les dits manuels, qui «appredraient aux petits garçons à être des petites filles». De fausses images pornographiques sont diffusées comme s’il s’agissait du matériel distribué dans les écoles. Une manifestation géante est organisée le 10 août, quelques jours avant que l’accord final de paix entre les Farc et le gouvernement colombien soit dévoilé. À ce moment-là, la ministre de l’Éducation, Gina Parody, est lesbienne, proche du président Santos, et en faveur du «oui» au référendum. Vous voyez où je veux en venir?

L’ex-président Uribe, leader de la campagne du «non» à l’accord de paix, se joint à la manifestation contre la ministre Parody et l’enseignement de la théorie du genre. «Son gouvernement a pourtant appuyé les couples de même sexe» en leur garantissant des droits patrimoniaux, remarque Marcela Sanchez de Colombia Diversidad. «C’était de la simple manipulation politique, il a utilisé le pouvoir électoral des chrétiens évangélistes.»

«Dire que l’on ne naît ni homme ni femme, mais que c’est la société qui définit cela est un abus contre les mineurs, un manque de respect à la nature et la famille.»

De la perspective de genre à la théorie du genre

Deux semaines après la manifestation contre l’enseignement de l’«idéologie du genre», l’accord final de paix entre le gouvernement de Santos et les Farc est publié. Les églises évangéliques décident de chercher combien de fois le mot «genre» figure dans le document de 300 pages. Réponse: 114 fois. CQFD. Commence alors une violentissime campagne de désinformation.

«Ils se sont mis à dire que l’accord légaliserait l’avortement, en finirait avec les églises, que ce serait le début d’une “dictature homosexuelle”, se souvient Mauricio Albarracin. Une partie de l’accord établit qu’après le conflit, l’état garantira la sécurité de personnes parmi lesquelles les enfants, les indigènes et la communauté LGBT, face aux groupes armés. Ils en ont déduit que le gouvernement commencerait à poursuivre les églises qui ne reconnaissaient pas l’homosexualité. C’était absurde. Le niveau de paranoïa était tel que beaucoup d’églises évangéliques ont prêché pour le “non convaincues que cet accord changerait la sexualité de leurs enfants.»

Un pasteur évangélique affirme à ses fidèles que le président Juan Manuel Santos est l’«antéchrist». Dans une étonnante vidéo publiée sur son compte Youtube, l’ex-procureur général de la Colombie Alejandro Ordoñez, l’une des figures de proue de l’ultraconservatisme, affirme:

Il ne s’agit plus de l’idéologie de genre imposée à nos enfants par des manuels, elle nous sera imposée à tous dans la Constitution

«Le président Santos a dit que le gouvernement ne développerait jamais cette politique d’idéologie du genre, et là, surprise, dans les accords de La Havane, elle réapparaît, avec une intensité démesurée. Il ne s’agit plus de l’idéologie de genre imposée à nos enfants par des manuels, elle nous sera imposée à tous dans la Constitution.»


L’église catholique colombienne ne prend pas parti avant le vote, mais la conférence épiscopale reconnaît après coup que les accords ne parlent pas d’«idéologie de genre».

Un vote «énervé»

«On voulait que les gens aillent voter énervés», a révélé le directeur de la campagne du «non» Juan Carlos Velez dans une interview avec le journal La Republica.

«Pour les classes moyennes-hautes, on s’est basés sur l’impunité et l’éligibilité [des Farc]. Pour les classes basses, on s’est centrés sur allocations [que les Farc recevraient]. Notre stratégie a consisté à ne pas expliquer les accords et à nous baser sur l’indignation. Ça a été la campagne la moins chère et la plus efficace de l’histoire.»

Une approche qui a «très bien marché pour des secteurs qui ont, par exemple, dit: “moi je ne vote pas pour cet accord parce que je suis contre l’avortement», analyse Juan Carlos Garzon, chercheur de la fondation Ideas Paz, un think tank colombien.

La campagne du «oui», de son côté, était trop certaine de gagner, pour Angélica Bernal, de l’université Jorge Lozano. «On n’a pas vraiment cherché à démonter les mensonges. On s’est dit “qui va croire ça?” Mais certaines personnes y ont cru… Et ces personnes sont allées voter.»

Et maintenant?

L’outrage lié à la soi-disant «idéologie du genre» n’est qu’un des arguments à avoir poussé un peu plus de 50% des votants colombiens à dire «non» à l’accord de paix avec les Farc. Malgré tout, aujourd’hui, les groupes ultra-conservateurs derrière ce faux message ont voix au chapitre. Ce sont eux qui ont soumis le plus de suggestions pour modifier l’accord, certains demandant à faire disparaître toute mention de la communauté LGBT, ou à effacer le mot «genre», ce qui reviendrait, comme l’explique Mauricio Albarracin, à «discriminer pour faire la paix».

«Dans ce pays, les droits des femmes sont toujours en danger, ajoute Angélica Bernal. Certains groupes ont essayé de faire tomber la décision de la Cour constitutionnelle qui permet l’avortement dans certaines situations. Mais au final, je pense que l’idéologie du genre est une carte qu’ils vont sortir quand cela leur sert politiquement.»

Car si le référendum de paix représentait l’espoir pour les populations en première ligne du conflit, qui ont voté en majorité en faveur de l’accord, pour les leaders de la campagne du «non» ce vote a surtout été une manière de réaffirmer leur poids politique avant la présidentielle de 2018. L’ex-procureur Ordoñez sera probablement candidat. Tout comme l’ex-président Uribe, qui a maintenant prouvé avoir une base toujours forte, prête à le suivre envers et contre tout… Y compris contre la paix.

«Pour lui, la fin de la guerre, ça veut dire que son discours s’écroule, explique Angelica Bernal. Si les Farc abandonnent les armes, il n’a plus de plateforme politique. Il se fiche de ce que l’accord dit sur les femmes, la communauté LGBT ou la participation politique de la guérrilla. Il ne veut simplement pas que Santos soit le protagoniste de la fin du conflit, avec un accord de paix qu’il n’a jamais réussi à passer.»

 La Colombie s’apprête à lancer des négociations de paix avec un autre groupe armé, l’ELN, en Équateur. Le président Juan Manuel Santos a prolongé le cessez-le-feu bilatéral avec les Farc jusqu’au 31 décembre, dans l’espoir de trouver une solution pour la paix d’ici là. Reste que la fin du conflit n’est plus qu’une hypothèse incertaine. Et qu’une partie de ceux qui l’ont compromise, par leur vote, l’ont fait pour des raisons erronées.

Daphnée Denis
Daphnée Denis (114 articles)
Journaliste
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