Monde

Mur de Berlin: de la Réforme à la Révolution

Daniel Vernet, mis à jour le 08.11.2009 à 15 h 04

La RDA démocratique n'a existé qu'un bref moment... quand elle a disparu.

Une: le 9 novembre 1989 à Berlin Fabrizio Bensch / Reuters

Une: le 9 novembre 1989 à Berlin Fabrizio Bensch / Reuters

Vous avez vous-même pris des photos du mur de Berlin? Envoyez-les nous à [email protected], nous les publierons à l'occasion de l'anniversaire de la chute du mur.

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Chacun de nous qui avait quelque conscience politique à la fin des années 1980 se demande aujourd'hui: où étais-je le 9 novembre 1989 quand le mur de Berlin s'est ouvert? Retenu à Paris par la direction de la rédaction du journal Le Monde, je n'étais pas, contrairement à beaucoup de mes confrères, à Berlin. J'étais, en revanche, quelques jours plus tôt, le samedi 4 novembre, à Berlin-Est quand avait eu lieu la première grande manifestation dans la capitale de la RDA. Elle avait été autorisée et même, dans une certaine mesure organisée, par les autorités pour tenter de canaliser le mouvement contestataire mais les slogans en faveur de la démocratie avaient vite échappé aux plus machiavéliques des chefs de la Stasi.

Le 9 novembre au soir, je dînais à Paris avec des hommes politiques ouest-allemands, des anciens conseillers de Willy Brandt. Parmi les convives, Alfred Grosser, un des meilleurs spécialistes français de l'Allemagne, est arrivé en retard. Il avait un cours à Sciences-Po, raconta-t-il, brusquement interrompu par le directeur de l'Institut d'études politiques de l'époque qui avait fait irruption dans l'amphithéâtre en agitant ses bras et en criant: «Alfred, Alfred, le mur est ouvert, le mur est ouvert».

Nos interlocuteurs allemands l'avaient appris quelques instants auparavant, en même temps que nous, et tout le monde se perdait en conjectures sur la suite des événements.

Le lendemain, j'écrivais dans Le Monde un commentaire intitulé «De la Réforme à la Révolution». Comme beaucoup alors, y compris dans tous les recoins de la classe politique allemande, je pensais que l'hypothèse d'une réunification rapide de l'Allemagne était la moins probable et peut-être la plus dangereuse pour la stabilité de l'Europe, étant donné l'état d'inachèvement de l'intégration à l'Ouest et l'hostilité toujours perceptible à l'Est, où Mikhaïl Gorbatchev, le secrétaire général du PC de l'Union soviétique, avait besoin de calme pour réussir la perestroïka.

Mais par le titre de mon article, je voulais insister sur deux composantes fondamentales de l'histoire allemande. D'une part, la Réforme religieuse au XVIè siècle, essentiellement de Luther, avait privé l'Allemagne d'une révolution bourgeoise à l'image de la Révolution française. Les Allemands avaient essayé de se rattraper en 1848 mais la révolution avait échoué. D'autre part, le mouvement de 1989 était une authentique révolution, populaire, non-violente, démocratique, la première révolution réussie en Allemagne. C'est un fait essentiel qu'il est bon de rappeler au moment de toutes ces commémorations car il pourrait disparaître derrière les spéculations sur les «histoires secrètes de la chute du Mur», les conciliabules des chancelleries et les complots des services de renseignements.

Le paradoxe est que les Eglises de la Réforme ont joué un rôle important dans la Révolution de 1989. Les contestataires est-allemands ont trouvé dans les églises protestantes le lieu de leur liberté. Bien que les liens entre les dignitaires des Eglises et l'Etat aient toujours été très forts en Allemagne, y compris dans la RDA communiste, les églises étaient des lieux relativement protégés des incursions de la police politique. Les Eglises protestantes de RDA ont retrouvé leur vocation de la Réforme. Elles ont appris aux Allemands de l'Est, qui étaient loin d'avoir tous la foi, à affirmer leur liberté individuelle, à la proclamer publiquement et pas seulement à l'intérioriser, à défendre leur libre arbitre face à l'Etat. Elles leur ont donné le courage de ne plus avoir peur des autorités et des interdits. Et les églises, non pas comme institutions mais comme bâtiments, ont été les lieux de rassemblement des contestataires et le point de départ des manifestations silencieuses et pacifiques qui, d'abord tous les lundis puis tous les soirs de la semaine, faisaient le tour du centre des grandes villes, pour réclamer la liberté et la démocratie.

Les manifestants, dans leur grande majorité, ne voulaient ni le capitalisme, ni l'unité de l'Allemagne, mais un socialisme qui ne soit plus aux couleurs de la Prusse, un socialisme démocratique, fraternel, joyeux... Dans les mois qui ont précédé la chute du Mur et dans les semaines qui ont immédiatement suivi, l'opposition est-allemande ne voulait pas passer à l'Ouest, elle voulait changer le monde où elle vivait!

Elle a été déçue. Comme souvent la révolution a mangé ses enfants. Un des intellectuels protestataires, Jens Reich, a dit plus tard que la RDA démocratique n'a existé qu'un bref moment... quand elle a disparu. Les élections de mars 1990, les premières élections libres dans l'Est de l'Allemagne depuis 1946, ont accéléré le processus de réunification et le gouvernement démocratique qui en est sorti a été l'exécuteur testamentaire des décisions prises à l'Ouest. Ces élections ont été le dernier acte de la Révolution d'octobre 1989, comme disaient les Allemands de l'Est. Le mouvement révolutionnaire a été récupéré par l'appétit de consommation des seize millions de citoyens de l'ex-RDA qui pendant des années avaient eu le nez collé à l'écran de la télévision occidentale comme sur la vitrine d'un magasin de luxe à l'entrée interdite, et par le rouleau compresseur des partis politiques ouest-allemands.

Toutefois les craintes d'une grande Allemagne hégémonique au cœur de l'Europe se sont révélées fausses. En moins d'un an, du 9 novembre 1989 au 3 octobre 1990, l'Allemagne a non seulement été réunifiée mais elle a trouvé sa place dans l'Union européenne. Pas «une Europe allemande, mais une Allemagne européenne», pour citer Thomas Mann.

Daniel Vernet

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Image de Une: le 9 novembre 1989 à Berlin Fabrizio Bensch / Reuters

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