Partager cet article

Anwar al-Awlaki, le «Ben Laden de l'internet» qui a inspiré près d'une centaine de terroristes

Anwar al-Awlaki, en 2010 I HO / SITE Intelligence Group / AFP

Anwar al-Awlaki, en 2010 I HO / SITE Intelligence Group / AFP

Cet idéologue d'AQPA décédé en 2011, très actif sur internet, a été un précurseur de la prédication à destination des occidentaux et continue d'inspirer des attentats terroristes.

Le mode opératoire utilisé lors de l'attentat de Nice n'a pas été théorisé par l’EI, mais par  AQPA (al-Qaïda dans la Péninsule Arabique). Un article intitulé The ultimate mowing machine («la faucheuse ultime»), préconisant d'utiliser une voiture pour écraser des civils, avait été publié dès 2010 dans son magazine anglophone, Inspire. Derrière cette publication, on trouve notamment l'influence d'Anwar al-Awlaki, un prédicateur américano-yéménite décédé un 2011, mais dont l'influence reste considérable.

Anwar al-Awlaqi est né au Nouveau-Mexique le 21 avril 1971. Fils d'un haut fonctionnaire yéménite, il grandit entre son pays d'origine et les États-Unis. En 1993, durant ses études d'ingénieur à San Diego (Californie), il passe un été en Afghanistan, où il rencontre des moudjahidines. Rentré de ce voyage plus politisé, al-Awlaki travaille ensuite comme imam, d'abord à Denver, puis à San Diego à partir de 1996.

Un prédicateur radical qui présente bien

Durant cette période, deux des futurs terroristes du 11 septembre, Nawaf al-Hazmi et Khalid al-Mihdhar, assistent à ses prêches. En janvier 2001, il s'installe près de Falls Church, en Virginie. Al-Awlaki devient une figure influente, régulièrement sollicitée par les médias. Les enregistrements de ses prêches rencontrent un certain succès.

« Les fidèles les plus âgés appréciaient son approche respectueuse, sa culture, et le fait qu’il était tout aussi parfaitement arabophone qu’anglophone. Aux yeux des plus jeunes, généralement natifs des États-Unis, il rompait avec l’image un peu vieillotte qu’ils avaient des “savants en islam. Il se distinguait par un charisme peu commun. Il avait condamné les attentats du 11 septembre 2001 –tout en critiquant vivement la politique américaine au Moyen-Orient», explique Jean-Marc Lafon, blogueur défense et fondateur du site kurultay.fr.

Lors des attentats du 11 septembre 2001, qu'il condamne, al-Awlaki passe encore publiquement pour un modéré. Il est même invité à dîner au Pentagone. Inquiété par une fraude au passeport, des soupçons de financement du terrorisme et des arrestations pour sollicitation de prostituées, il déménage à Londres. C'est la grande époque du «Londonistan», où des figures majeures du djihadisme prêchent la guerre sainte depuis la capitale britannique. Au Royaume-Uni, il donne des conférences aux côtés de la Muslim British Association, une association réputée proche des Frères Musulmans. En 2004, al-Awlaki retourne dans son pays d'origine, le Yémen. Il y restera, actif au sein d'AQPA (issue de la fusion des branches saoudienne et yéménite d'al-Qaïda) jusqu'à sa mort en 2011.

«Ben Laden de l'internet»

Durant les années 2000, Anwar al-Awlaki met en ligne des centaines de vidéos (plus de 700), notamment sur YouTube. Celles-ci tranchent avec les productions djihadistes de l'époque, généralement austères et enregistrées en arabe. Le prédicateur souhaite s'adresser aux musulmans qui vivent en occident. Jeune, charismatique et souriant, il s'exprime en anglais et n'hésite pas à prendre en exemple Michael Jackson dans un prêche portant sur le caractère inévitable de la mort et la nécessité du sacrifice. La chaîne Al Arabiya l'affuble du surnom de «Ben Laden de l'internet».

Al-Awlaki a sans aucun doute insufflé quelque chose de nouveau dans la communication djihadiste en direction d’un public occidental

«Al-Awlaki a sans aucun doute insufflé quelque chose de nouveau dans la communication djihadiste en direction d’un public occidental. Sa jeunesse était un atout aux yeux d'un public d'adolescents et de jeunes adultes. Il connaissait extrêmement bien la société américaine. Il était familier des conflits de valeurs pouvant habiter un jeune fidèle vivant sa foi dans un contexte occidental 'moralement permissif'. C’était là un terrain perméable à l’argumentaire manichéen de l’Amérique en guerre contre les musulmans. Enfin, il était un utilisateur complètement décomplexé d’internet, des blogs, des réseaux sociaux et des plateformes de partage de vidéos», raconte Jean-Marc Lafon.

Un nom cité dans de nombreuses affaires de terrorisme

En juin 2010, le djihadiste Samir Khan lance Inspire, le magazine en ligne anglophone d'AQPA, avec la collaboration d'Anwar al-Awlaqi. Les deux hommes bénéficient de leur maîtrise de l'anglais, plutôt rare chez les hauts dignitaires djihadistes. En plus de saluer les attentats revendiqués, ce magazine donne des instructions aux aspirants terroristes souhaitant passer à l'acte seul: utilisation d'un véhicule, fabrication d'explosifs, entraînement au tir...

Cette stratégie consistant à faire basculer des individus isolés est reprise par l'EI en septembre 2014, après les premières frappes de la coalition sur ses positions. L'organisation appelle notamment ses partisans, où qu'ils se trouvent, à tuer des  «méchants et sales Français» (ainsi que des Américains, Australiens, Canadiens...).

«Al-Awlaki a eu une influence assez unique car il aurait influencé jusqu'à 88 personnes. Son nom ne cesse d'apparaître dans des affaires de terrorisme, y compris des affaires que j'ai étudiées de près. Là où al-Awlaki a innové, c'est qu'il a mélangé l'appel au terrorisme individuel avec des attentats plus élaborés, alors qu'auparavant, ces deux approches étaient perçues comme des modèles concurrents. Il est indiscutable qu'il s'agit d'un propagandiste djihadiste avec une portée hors du commun », analyse Daveed Gartenstein-Ross, chercheur à la Foundation for the Defence of Democracies.

Le prédicateur meurt le 30 septembre 2011 dans une frappe de drone, mais son influence perdure. Comme le rappelle Matthieu Suc dans un article récemment publié par Mediapart, de nombreux terroristes ont été inspirés par al-Awlaki et la propagande d'AQPA. Ahmad Kan Rahami, auteur présumé des attentats de mi-septembre à New York et dans le New Jersey, cite «Cheikh Anwar» dans les écrits qu'il a laissés. Omar Mateen, auteur de l'attentat commis au Pulse à Orlando, aurait visionné de nombreuses vidéos d'al-Awlaki, qu'il avait trouvé «très puissantes» selon Mohammad Malik, qui l'avait signalé au FBI.

Chérif Kouachi, après l'attaque contre Charlie Hebdo s'est vanté auprès de BFM-TV d'avoir été financé par «Cheikh Anwar al-Awlaki». AQPA, qui avait notamment désigné le dessinateur Charb comme une cible à abattre, a revendiqué l'attaque. Enfin, Larossi Aballa, qui a assassiné deux policiers à Magnanville dans les Yvelines, a suivi un mode opératoire qui avait fait la une d'Inspire, préconisant de cibler les victimes à leur domicile.

Toujours populaire, chez al-Qaïda et chez l'EI

Anwar al-Awlaki s'est enthousiasmé pour l'État Islamique d'Irak (première mouture de l'EI, fondée en 2006) et son projet de créer un califat islamique. Par ailleurs, le Levant tient une importance particulière dans ses prêches. Pour lui, cette région doit jouer un rôle central dans la fin des temps et il est important pour les djihadistes de s'y rendre. Ceci le rapproche des positions de l'EI et l'a rendu populaire chez ses partisans, sans s'aliéner les pro al-Qaïda pour autant.

«Premièrement, Anwar al-Awlaki a beaucoup parlé de l'importance d'aller au Levant et de l'importance de cette région dans la fin des temps. Après sa mort, certains djihadistes ont utilisé ses textes pour justifier le fait d'aller combattre en Syrie. Deuxièmement, il a fait de nombreux éloges sur l’État Islamique d'Irak, parce qu'ils avaient ce projet de proclamer un califat», analyse Romain Caillet, chercheur et consultant sur les questions islamistes.

Al-Awlaki aurait-il pris le parti de l’État Islamique contre celui d'al-Qaïda en 2014? Ou aurait-il prôné l'unité? Le débat reste vivace chez les djihadistes occidentaux, sur lesquels son influence ne s'est jamais démentie.

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte