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Les mots ont trahi l'antisémitisme de Jean-Frédéric Poisson, et l'absurdité actuelle

Jean-Frédéric Poisson lors du salon Planete PME, le 17 octobre 2016 à Paris |  
ALAIN JOCARD / AFP

Jean-Frédéric Poisson lors du salon Planete PME, le 17 octobre 2016 à Paris | ALAIN JOCARD / AFP

Le candidat à la primaire de droite a évoqué des «lobbies sionistes» qui influenceraient Hillary Clinton dans sa campagne.

Le 21 mars dernier, Hillary Clinton est allée devant l’American Israel public action commitee (Aipac), que l’on surnomme le «lobby pro-israélien» dans les revues de presse. Elle fut bien accueillie. Elle fit sourire tendrement à propos d’un mort qu’elle avait bien connu: «Je ne pense pas qu'Yitzhak Rabin ne m’ait jamais pardonné de l’avoir banni sur le balcon de la Maison Blanche quand il a voulu fumer». Puis, elle célébra un vivant qui était le contraire de Rabin, le «Premier ministre Netanyahu» avec qui elle avait travaillé, et il faudrait que la relation entre l’Amérique et Israël soit encore plus forte, militairement notamment… Elle fut applaudie. 

La même Hillary, à l’époque, était désignée, notamment par son adversaire démocrate Bernie Sanders, comme une candidate proche de Wall street, pour simplifier à l’extrême. Une gauche de la finance plus qu’une gauche du peuple, que Sanders incarnait. Lequel Sanders, lui, n’était pas allé à la conférence de l’Aipac, retenu dans l’Utah pour sa campagne. Et possiblement moins désireux qu’Hillary de s’afficher au cœur de la mouvance pro-israélienne. Mais il avait enregistré un message à destination de l’organisation, plus difficile à entendre, et qui n’avait pas été diffusé… Ayant rappelé qu’il avait travaillé dans un kibboutz, Sanders évoquait aussi bien son attachement à Israël que les souffrances palestiniennes, rappelant –en socialiste!– le taux de chômage à Gaza, condamnant aussi bien les bombardements israéliens de 2014 que la volonté du Hamas d’annihiler l’État juif.

Hillary Clinton avait été, comment dire, plus polie… Parlant de paix, sans aucun doute, et évoquant pudiquement la question des colonies, et revendiquant l’accord avec l’Iran, mais sans en insister titre mesure… Affaire de dosage? On se comprend.

Un vieux clivage

On pouvait donc dire, au printemps dernier, c’est banal encore aujourd’hui, qu'Hillary Clinton n’était pas absolument hostile aux intérêts financiers, ni vraiment en distance quand il s’agit de l’État d’Israël et de son gouvernement très à droite. On pouvait donc, et c’est politique, trouver dans sa position et celle de son adversaire démocrate, quelque chose qui caractérise la brisure des gauches: les plus rouges étant plus sensibles à la Palestine, les plus libérales plus à l’aise avec Israël. C’est un vieux clivage. La SFIO mollettiste et le socialisme hollandais, en France, sont amis d’Israël, comme les démocrates clintoniens, pour des valeurs et un destin partagé; quand les anticapitalistes pensent Palestine, au risque parfois d’autres confusions: ainsi en témoignent les embarras de Jeremy Corbyn au Royaume-Uni.

On peut en parler poliment. Politiquement. On doit d’autant plus en parler politiquement que tout est tangent, dans cet histoire. Ce qui nous amène à une affaire française de menu fretin. Quand Jean-Frédéric Poisson (connu jusqu’ici pour son engagement catholique, son hostilité à l’avortement et sa volonté d’abroger le mariage pour tous) évoque les tropismes de Hillary Clinton, on le taxe d’antisémitisme, et d’aucuns veulent le chasser de la primaire de la droite!

Voilà bien l’époque, où l’on ne peut rien dire? Pauvre Jean-Frédéric, victime des préjugés et du politiquement correct? Parce qu’il est de droite? Ultra-catho? Partenaire de Ménard à l’occasion, jadis invité sur Radio Courtoisie du très antisémite Henry de Lesquen? Parce que délit de sale gueule? 

Peut-être simplement parce qu’il a réellement dit quelque chose de laid et d’antisémite, dans son interview à Nice-Matin. Ceci:

«La proximité de Mme Clinton avec les super-financiers de Wall Street et sa soumission aux lobbies sionistes sont dangereuses pour l'Europe et la France.»

On a ici une alchimie qu’il faut décrypter, parce que tout est dans les mots. Il faut décrypter, d’autant plus que Poisson se démarque d’une réalité incontestable. L’antisémitisme est l’art d’exprimer salement ce qui serait audible dignement. Une saleté sémantique en somme.

Antisémite par juxtaposition

Commençons par le plus facile. Juxtaposer en une phrase l’amour supposé d'Hillary Clinton pour la finance et pour le sionisme rappelle l’association entre le juif et l’argent. C’est un vieux registre antisémite. «L'argent est le dieu jaloux, d'Israël, devant qui nul autre dieu ne doit subsister», disait Marx. «Les Juifs, ça a de l'argent», disaient les voyous qui avaient attaqué un couple à Créteil en 2014. «Les Juifs sont les rois car ils bouffent l’argent de l’État», disait Youssouf Fofana à ses complices avant d’assassiner Ilan Halimi. Hillary Clinton aime les super-financiers de Wall Street et est soumise aux sionistes, complète Poisson.

On n'est pas ici dans l’analyse subtile des directions de tel ou tel courant de la gauche (notons au passage que les sages socio-démocrates suédois sont plutôt palestinophiles) mais dans une phrase à l’emporte-pièce, liant spontanément deux éléments disjoints, pour en faire une cohérence. Le sionisme, Wall Street. Le juif, l’or. Notons. Il y a mille choses à reprocher à Madame Clinton (ses imprudences électroniques, sa propension à surjouer le féminisme pour être élue sur un juste rejet de la porcherie de Trump, mais pas sur ses propositions, son incapacité à faire campagne sans les béquilles Obama, ses échecs en matière de réforme au temps de Bill, son humour vaseux)… Mais Poisson ne choisit que deux reproches, qu’il rassemble, et donc connote. Aimer la finance et aimer le sionisme seraient les deux déclinaisons d’un même péché. Ils seraient liés, l’un à l’autre, consubstantiellement, leur lien serait une vérité supérieure… dans une logique qui nous dépasse, et qui vient de si loin.

Le pouvoir des mots

Jean-Frédéric Poisson a les mots qui le trahissent. Il ne dit pas, il aurait le droit de dire, et on en débattrait: «Hillary Clinton développe des positions très pro-israéliennes et c’est une erreur. Elle est trop proche de Benjamin Netanyahu et je pense que ce n’est pas équilibré, et ce déséquilibre posera problème.» Il ne parle pas d’Israël, ce pays indépendant dont on peut penser ce qu’on veut. Il parle de chez nous, l’occident, et d’une cinquième colonne: le «lobby sioniste». C’est en somme fascinant.

Au lieu de reprocher à cette femme de gauche d’être l’amie d’un gouvernement de droite colonisateur, il lui reproche d’être, à la maison, sous influence. Il dit qu’Hillary Clinton est «soumise aux lobbies sionistes». Tout compte ici. Le mot «soumise»: elle ne décide pas par-elle même d’être pro-israélienne, conformément à ses options ou sa conscience. Elle n’est même pas –pourquoi pas?– démagogue et électoraliste, devant une assemblée d’électeurs pro-israéliens? Non. Elle se soumet. Son discours lui est imposé. Une puissance supérieure la fait plier et lui dicte sa politique. C’est le lobby, ou plutôt, les lobbies. On peut entendre «les Juifs». Ce n’est jamais loin. Le complotisme n’est jamais innocent. 

Le pluriel non plus n’est pas anodin: «les lobbies», cela renvoie aux «sages de Sion», ces maitres juifs de l’Univers qu’inventaient un faux document forgé par la police secrète russe sous le tsarisme. Les lobbies. Les protocoles des sages de Sion. Ces juifs puissants qui agissent en sous-main et contrôlent les gouvernants. Qui captent les consciences… L’assonance démontre la filiation idéologique. Poisson peut bien ensuite protester de son amour pour les juifs et Israël, ses mots ont parlé… Il a découvert, en descendant de Maurras, un état confédéré, non plus juif mais sioniste, à l’oeuvre dans nos sociétés pour les subvertir, et dominer nos élites…

C’est le dernier élément, au passage. Cette puissance juive –les lobbies sionistes– nous menace, «sont dangereuses pour l’Europe et la France», dit Jean-Frédéric Poisson. Pourquoi donc? Nous ne sommes pas Palestiniens? Nous ne sommes pas menacés par Tsahal ou les colons israéliens… Tant qu’à être menacés, et les enfants de Palestine n’y sont pour rien, nous le serions plus par le djihadisme violent, qui œuvre aussi, sous d’autres formes, pour d’autres raisons, en Israël… C’est donc absurde. Ou allusif. Hillary Clinton, soumise aux lobbies, pourrait entraîner le monde à l’apocalypse? Ou les lobbies qui existent aussi chez nous pourraient, forts de Hillary Clinton, saper notre pays et le voler à lui-même? 

Insignifiant et pourtant réel

La pensée d’un politique mineur ne va pas nous faire divaguer toute la journée. Car Poisson est évidemment et insignifiant, et pourtant réel. Ce qu’il raconte, sur Hillary Clinton, la finance et le sionisme, est une antienne des fascistes (notons que les gens de Trump, eux, accusent les Clinton d’être aux mains des saoudiens!).

Mais ce qu’il suggère, sur les lobbies et leur étrangeté, se promène assez et depuis longtemps. En 1967, le Général de Gaulle, fâché qu’Israël ne l’ait pas écouté en attaquant l’Egypte et la Syrie, s’en prit au «peuple [juif] sûr de lui et dominateur». Ça avait une autre gueule, et De Gaulle un autre vocabulaire que Poisson. Raymond Aron avait douloureusement répondu au Général, dans un livre glacé, De Gaulle, Israël et les juifs:

«Le général de Gaulle a, sciemment, volontairement, ouvert une nouvelle période de l'histoire juive et peut-être de l’antisémitisme, écrivait-il. Tout redevient possible. Tout recommence. Pas question, certes, de persécution: seulement de “malveillance”. Pas le temps du mépris: le temps du soupçon.» 

Le bannir ne changera rien

Le soupçon désormais a fait place au verbiage. Il faut expliquer. Il est pénible de dépiauter les mots d’un personnage mineur de notre vie politique, et je ne suis pas sur qu’un pilpoul sur Poisson soit un enrichissement de l’esprit, comme manger des têtes de hareng. Poisson est possiblement un benêt, qui se trahit sans y penser. Mais sa maladresse le révèle, lui, ou ce qui flotte. Qu’on le bannisse de la primaire n’y changera rien. La pensée sale s’infiltre, elle stagne, en eau dormante. Souvent, on ne la remarque même pas.  Elle est en nous. 

Il n’y a pas un mois, Jean-Frédéric Poisson y était allé d’autres considérations oiseuses, interrogé par Le Point, mais il ne parlait pas des Juifs, mais d’une cible légitime, en ce bas monde. «Je n'ai pas de problème avec les musulmans mais j'ai un problème avec l'islam, qui développe des références culturelles incompatibles avec les nôtres», avait-il dit. Citant notamment l’amputation des voleurs: «Dans l'islam, un voleur se voit couper la main. Je ne crois pas qu'un député français proposera un tel amendement au Code pénal.»

Cette absurdité était tellement grimée de bon sens, tellement actuelle, contemporaine, banalisée, commune, cousine du bruit dominant, que cela n’avait pas remis en cause une seconde l’absolue normalité du bonhomme… Et puis l’antisémitisme est venu dans le paysage, et les cris sont arrivés. Comment dire que je m’en réjouis, et que cela me désole à la fois, ce retard de lynchage.

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