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Tournoi de Bercy: Safin, c'est fini (MàJ)

Yannick Cochennec, mis à jour le 11.11.2009 à 16 h 39

Le Russe a été un grand champion, mais avant tout un être humain dans toutes ses imperfections.

Marat Safin, REUTERS/Alessia Pierdomenico

Marat Safin, REUTERS/Alessia Pierdomenico

Marat Safin a joué mercredi 11 novembre, à 29 ans, le dernier match de sa carrière. Défait par l'Argentin Manuel Del Potro, le Russe avait été trois fois vainqueur à Bercy (en 2000, 2002 et 2004).

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J'avoue: j'adore Marat Safin. Et savoir qu'il va mettre un terme à sa carrière lors du BNP Paribas Masters, organisé à Bercy du 8 au 15 novembre, me serre le cœur, même si sa pitoyable année 2009 a clairement montré que du tennis professionnel il n'avait strictement plus rien à faire. Ce ne fut pas la saison des adieux, mais bien celle d'un naufrage dont l'ultime échouage est donc prévu en bord de Seine, dans ce Palais Omnisports de Paris-Bercy (POPB) où il a triomphé trois fois.

On peut lui faire confiance. Il n'y aura aucune tristesse chez le Russe au moment de jouer sa dernière balle. On sait même déjà qu'il a prévu de fêter ça dignement dans la Capitale une fois refermé ce chapitre de sa vie. La nuit qui suivra sera chaude et blanche. On aimerait bien, cependant, qu'elle soit précédée d'une sortie à la mesure de l'artiste et de son magistral revers. Mais est-il encore possible de compter sur lui? Ses fans auront passé leur existence de passionné à se poser cette question.

A 29 ans, Safin n'en peut plus de voyager et de cette routine qui anesthésie la vie d'un joueur de tennis professionnel dont on ne soupçonne pas l'ennui entre entraînements rébarbatifs et attentes prolongées dans un aéroport ou un vestiaire. Rebelle, le champion de Moscou a, lui, toujours choisi d'en privilégier les aspects les plus joyeux, à la manière d'un Yannick Noah, voilà 25 ans, toujours prêt à faire la fête plutôt que de s'enquiquiner avec le supposé ascétisme de son métier.

N°1 mondial à 20 ans

Mais comme Noah, vainqueur à Roland-Garros en 1983, Safin, qui avait trop de talent pour ça, n'a pas oublié d'être parfois brillant et d'embrasser le rêve de son enfance en devenant n°1 mondial à seulement 20 ans en novembre 2000. Deux titres du Grand Chelem, décrochés à l'US Open en 2000, où il mystifia Pete Sampras en finale lors d'une démonstration phénoménale qui fera date dans l'histoire de ce sport, et à l'Open d'Australie en 2005, l'ont placé au sommet de sa discipline. Sans oublier deux coupes Davis et un total de 15 titres qui ont fait de lui un sportif très riche avec quelque 14 millions de dollars amassés sur les courts de compétition. Ce n'est pas rien pour un joueur qui avait très courageusement quitté son pays natal et ses parents à seulement 14 ans pour trouver de meilleures conditions de vie et d'entraînement en Espagne.

C'est à Valence qu'adolescent, il s'était alors établi et c'est là que je l'avais retrouvé, en 1998, lors d'un reportage. Il n'avait que 18 ans, était à peine connu, mais son talent crevait les yeux. Il vivait dans un studio d'une trentaine de mètres carrés et venait de passer son permis de conduire avec succès. Les quelques minutes passées en sa compagnie dans le bolide qu'il s'était offert, et où Madonna braillait à tue-tête, m'avait éclairé sur le caractère impétueux, voire dangereux, du personnage. Safin avait décidé de vivre sa vie à toute berzingue.

Il y avait un grain de folie dans la tête de ce joueur à la fois russe dans ses humeurs et espagnol dans son impétuosité. Combien de raquettes a-t-il fracassées? De quoi probablement couvrir la surface entière du P.O.P.B. et peut-être même sur plusieurs couches.

 

Ils n'y connaissent rien

Aucun suiveur de l'actualité du tennis n'a oublié non plus l'un de ses coups d'éclat les plus fameux, lorsqu'il s'était illustré de manière spectaculaire — d'autres diront de façon inqualifiable — sur le court n°1 de Roland-Garros en 2004 au cours d'un match au couteau contre l'Espagnol Felix Mantilla. A la fin d'un point, Safin disjoncta pour de bon en baissant son short devant les 4.000 spectateurs et les quelques millions de téléspectateurs aussi stupéfaits qu'hilares. Pourquoi avait-il fait cela? «Je ne sais pas, répondit-il. J'ai simplement eu envie de le faire. Bon, j'ai écopé d'un point de pénalité, mais personne, dans les tribunes, ne s'est pourtant plaint de mon geste. Et puis, ce n'était pas si grave. L'arbitre de chaise, le superviseur ont, malheureusement, besoin d'exister. Mais en me pénalisant, c'est aussi le jeu qu'ils détruisent. Ils n'y connaissent rien. Et il est dommage que le tennis soit géré par ces gens-là.»

Safin, victime de son tempérament et des règles trop rigides mais aussi des femmes qu'il aime tant. Car elles auront aussi concouru à sa perte à de maintes reprises. Comme Yannick Noah, toujours lui, qui ne les a jamais sacrifiées tout au long de son aventure sportive, Safin les a collectionnées. Peut-être lui ont-elles même coûté un titre du Grand Chelem lors de l'Open d'Australie 2002 qu'il joua couvé du regard par trois pulpeuses créatures assises dans son clan et généreusement décolletées. Un drôle de trio observé à la loupe pendant deux semaines par la presse du monde entier et vite baptisé les Safinettes, mais, hélas pour Marat, incapable de le porter vers la victoire alors qu'il était l'archi-favori de la finale contre le Suédois Thomas Johansson. «Je remercie toute ma famille», lança-t-il lors de lors de la remise des prix en direction de ses trois «amies» sous les rires de la foule. Au moment où Andre Agassi déballe tous ses souvenirs dans un livre-choc à paraître le 3 décembre en France et sur lequel nous reviendrons ici une fois qu'il aura été possible de le lire, on peut espérer qu'un jour Marat Safin nous en dira un peu plus dans ses mémoires sur l'impact de ses trois fans très spéciales lors de cet Open d'Australie 2002.

Marat Safin aurait pu — dû — être un rival pour Roger Federer, son cadet de 18 mois. Il avait l'arsenal pour se poser en premier opposant du champion suisse. Mais là où Safin n'aura été que qu'une addition de sinusoïdes, Federer n'aura été qu'un bloc de stabilité dont le socle a été une, et une seule femme, Mirka Vavrinec, rencontrée en 2000 et devenue, en 2009, son épouse et la maman de deux petites jumelles. «C'est bien simple quand je l'ai rencontrée, j'avais zéro titre, disait le n°1 mondial il y a peu. Aujourd'hui, j'en ai 61.»

On ne soupçonne pas l'influence de cette «régente» sur l'épopée du, peut-être, plus grand joueur de l'histoire avec ses 15 titres du Grand Chelem (et quelques autres à venir). Depuis neuf ans, Federer s'est entièrement reposé sur elle. A de très rares exceptions, elle a toujours été présente dans la tribune à chacun de ses matches. Elle a été son attachée de presse. Elle a été une conseillère lors de la négociation de ses contrats. Et en tant qu'ancienne joueuse professionnelle, elle s'est même autorisée de temps en temps à devenir son entraîneur et coach mental. Sa spectaculaire colère contre son homme dans les vestiaires alors que la pluie avait interrompu la finale de Wimbledon 2008 contre Rafael Nadal a glacé les rares témoins de la scène.

Hélas pour lui, Marat Safin, vrai misogyne, n'a pas trouvé sa Mirka pour lui sonner les cloches quand il s'agissait de le remettre à sa place et façonner avec lui un palmarès plus en rapport avec son immense potentiel. Mais c'est tant mieux aussi pour nous, le public, tant ce genre de personnage haut en couleurs fait défaut dans un sport professionnel de plus en plus aseptisé, où il faut marcher droit, au nom de ses dirigeants et de ses sponsors. Comme Andre Agassi, Marat Safin a été un champion, mais avant tout un être humain dans toutes ses imperfections. Qu'il en soit remercié ici...

Yannick Cochennec

Image de Une: Marat Safin, REUTERS/Alessia Pierdomenico

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