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Selon la police vs selon les organisateurs: qui compte quand la police manifeste?

Des policiers manifestent aux Champs-Élysées, le 20 octobre 2016 |
BERTRAND GUAY / AFP

Des policiers manifestent aux Champs-Élysées, le 20 octobre 2016 | BERTRAND GUAY / AFP

Les forces de l'ordre défilent depuis lundi soir pour dénoncer les violences dont elles sont victimes. La police est donc l'organisateur, comment se passe alors le comptage?

Le 8 octobre, quatre policiers ont été blessés dans l'Essonne par des jets de cocktails Molotov sur leurs véhicules. L'un d'entre eux souffrait «d'importantes brûlures» et a été conduit à l'hôpital Saint-Louis, à Paris. Cette agression a suscité la colère des agents, qui ont décidé de descendre dans la rue. Ils ont protesté chaque soir –car ils ne peuvent manifester qu'en civil et hors service– dans la capitale et le reste de la France depuis le 17 octobre.

En France, qui dit manifestations dit jeu des chiffres entre ceux de la police et ceux des organisateurs. Avec les disparités et la mauvaise foi que cela implique souvent. Libération a tranché en 2015, ce sont les chiffres de la police qui sont les plus fiables. En mai dernier, les syndicalistes et contestataires de la Loi Travail voient leurs chiffres considérablement revus à la baisse par les autorités: 200.000 selon eux, contre 70.000 selon la police. Tout comme les bigots et les familles de la Manif pour tous lors de leur «rentrée» ce dimanche 16 octobre: 24.000 contre 200.000. Sauf que, dans le cas présent, la perspective de voir la police se compter elle-même a de quoi faire sourire. Quels policiers compteraient? Ceux qui sont dans les rangs? Ceux qui ne sont pas d'accord avec les manifestants? Cela n'a manqué d'entraîner quelques réflexions moqueuses sur les réseaux sociaux. 

Les chiffres sont-ils enfin les mêmes entre la police... et la police? Ces remarques ne sont pas sans rappeler nons plus les graffitis «qui comptent les compteurs?» sur les murs à la façon du roman graphique Watchmen –«Qui gardent les gardiens?» (ou «Who watches the Watchmen?» en anglais).

Pas de comptage alors?

Du côté de la préfecture de police, on assure que les récentes protestations nocturnes des policiers «n'ont pas été comptées» car ils n'en ont «pas reçu l'ordre». La préfecture de police et la police nationale ont ensuite coupé court et n'ont pas souhaité faire de commentaires supplémentaires sur le sujet. La première a tout de même indiqué à Slate.fr que «lors des précédentes manifestations, aucun chiffre n'avait été communiqué».

Or, un appel de l'intersyndicale Unité SGP Police-FO en octobre 2015 avait réuni 7.500 personnes devant le ministère de la Justice, selon des chiffres de... la préfecture de police, contre 10.000 pour les manifestants, lorsqu'un policier avait été grièvement blessé dans une fusillade en Seine-Saint-Denis. Plus récemment, la manifestation du 18 mai à Paris pour protester contre la «haine antiflic» avait battu des records dans les écarts de comptage entre les syndicats (de police) et la police. Un ratio de sept: 7.000 participants selon ces derniers, contre 1.000 pour ceux qui avaient battu le pavé. 

 

Des «rassemblements»

On trouve assez rapidement la raison pour laquelle la préfecture de police n'a pas compté ses propres troupes, en interrogeant les syndicats de policiers et notamment UNSA Police qui nous a répondu. C'est que ces manifestations n'en sont pas vraiment, ou pas officiellement: 

«Ce sont plutôt des rassemblements, explique un policier de l'UNSA Police. On n'est pas dans le cadre d'un parcours encadré où l'on peut dénombrer les forces en présence. Parce que ces “manifestations” ne sont pas maîtrisées.» 

La première manifestation du lundi soir avait été qualifiée de «surprise» ou de rassemblement «sauvage» par les différents médias. La préfecture n'avait donc pu déployer sa méthode habituelle. Le comptage des manifestations est fait par des agents de la Direction des renseignements (DRPP) qui se placent dans un ou deux points d'observations, souvent un hôtel, et «comptent les manifestants depuis la fenêtre» et filment le tout avec une caméra. 

«Chaque fonctionnaire en charge de la mesure agit indépendamment de son collègue, qu'il y ait un ou deux points de comptage. Le chiffre le plus élevé est adopté et parfois arrondi à un niveau légèrement supérieur. Le directeur augmente ensuite le chiffre le plus élevé de l'ordre de 10% pour “faire bon poids” en tenant compte des approximations inévitables de tout comptage.» 

Aucun parcours défini

Le lendemain de la manifestation, une autre équipe effectue un comptage supplémentaire à la préfecture. Le nombre est, en règle général, «inférieur au chiffre produit à la fin de la manifestation». Cette façon de procéder avait été saluée par une expertise d'une commission de réflexion en avril 2015. Un article de Mediapart, daté de 2010, arguait aussi que les chiffres évoqués par la police étaient souvent les bons.

Le fait que les policiers opèrent cette fois spontanément, sans parcours défini, ne permet pas l'élaboration d'un tel système, les agents ne sauraient même pas où se poster. Et les collègues ont-ils envie de se compter entre eux? On en doute. À moins que ce ne soit le prix des hôtels sur les Champs-Élysées, lieu de la première manifestation, qui ait sonné le glas des velléités comptables de la préfecture. Évidemment, les syndicats seraient plutôt pour un «parcours encadré». Une intersyndicale qui rassemble la plupart des mouvements comme l'UNSA Police, Alliance a ainsi appelé à manifester devant les palais de justice tous les mardis. Sauf que le mouvement de protestation des policiers de ces  derniers jours se veut presque en opposition aux syndicats. «Ici, ce sont les fonctionnaires qui sont sur le terrain, pas les syndicats», estime un policier interrogé par Le Monde

Et même s'il y a une manifestation encadrée, la police n'a pas forcément confiance dans ses propres calculs. En 2010, Nicolas Comte, policier et représentant du syndicat syndicat Unité police SGP-FO, déclarait que «le chiffre qui est compté sur le terrain par les policiers n'est pas toujours celui communiqué», citant une manifestation de policiers en décembre 2009: «Nos collègues avaient compté 5.000 manifestants (...). Pour finir, la préfecture a donné moins d'un millier de manifestants.» Policiers ou non, les contestataires comptés ne semblent pas vouloir s'en laisser conter.

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