Culture

Le jour où Andrew Bird a tenu son violon comme une guitare

Robin Korda et Cédric Rouquette, mis à jour le 22.10.2016 à 17 h 12

Dans l’univers de la pop, Andrew Bird est le violoniste classique qui a inventé son propre style en utilisant son instrument comme une guitare. L’auteur-compositeur-interprète nous raconte comment cette drôle d’idée a transformé sa musique.

Andrew Bird au New Yorker Festival le 7 octobre 2016 à New York |  Thos Robinson / AFP

Andrew Bird au New Yorker Festival le 7 octobre 2016 à New York |  Thos Robinson / AFP

C’est le morceau qui a porté la sortie l’album Are You Serious. Paru en avril dernier, il est le dernier né de la discographie d’Andrew Bird. Le musicien de Chicago y chante en duo avec Fiona Apple, beaucoup moins régulière que lui dans le rythme des albums enregistrés, mais pareillement célèbre pour l’importance de son répertoire dans la musique américaine contemporaine. «Left Handed Kisses» est beaucoup plus qu’une simple curiosité ou même une grande chanson –ce qu’elle est. Le morceau contient toutes les clefs de la discographie d’Andrew Bird. Sur la video, les plans où Bird joue de la guitare et de la violon s’enchaînent sans choisir leur camp.
 


Pile au milieu, quand le morceau s’emballe avant le retour de la voix de Fiona Apple, un motif de violon hyper rapide voit son timbre se transformer sensiblement vers une sonorité de guitare électrique saturée. Du violon à la guitare. Du classique à la pop. Entre Weather Systems en 2003, album de la reconnaissance mondiale basé sur un violon détourné de la plupart de ses usages, à Are You Serious, disque pop et rock où les guitares définissent le son, Andrew Bird prend les auditeurs à témoin de tous ses questionnements d’instrumentiste. Album après album, ils sont le fil rouge de son oeuvre.

 J’aime sentir que je suis le maître de mon violon. Je peux le faire sonner comme je le veux. C’est ma voix. Ça n’a pas besoin d’être beau. Cela peut aussi être sale

Andrew Bird

«Le violon, j’en ai joué à un point où mon identité était liée à lui de façon malsaine, nous a dit l’artiste avant son concert à Paris aux Bouffes du Nord, lundi. J’aime sentir que je suis le maître de mon violon. Je peux le faire sonner comme je le veux. C’est ma voix. Ça n’a pas besoin d’être beau. Cela peut aussi être sale. Je n’ai pas cette relation-là à la guitare. J’ai plusieurs guitares, mais je n’ai qu’un seul violon. Quand je joue de la guitare, c’est comme si j’entamais un voyage sans savoir où je vais. C’est une sensation agréable. Un jour, peut-être maitriserai-je aussi parfaitement ma guitare. Mais ce sera la fin de l’attirance que je ressens pour cet instrument».

La pression du violon

Au départ, il y a une sensation de gêne. Physique. Un inconfort. Celui de la pression exercée par le violon sur le cou. Andrew Bird a 25 ans lorsqu’il décide de s’en affranchir. Il joue alors de son instrument depuis vingt ans. «La pression sur mes cordes vocales et la proximité du violon avec mes oreilles m’empêchaient de chanter une ligne différente de celle que je jouais», se souvient l’artiste. Nous sommes en 1998. Son groupe, Bowl of Fire, s’épanouit dans des sonorités rétro. Lui alterne les solos endiablés et les vocalises. Comme si les deux exercices étaient irréconciliables.

En éloignant l’instrument de son cou, Andrew Bird finit par le tenir comme une guitare. En un geste, il devient un musicien différent et opère un virage radical. Bird redécouvre le violon, qu’il connaît depuis ses quatre ans. Pas vraiment contraint par sa famille, l’enfant s’était astreint à une pratique régulière qui avait vite fait de lui un petit prodige. «Au début, c’était une sorte de jeu. Et j’ai commencé à être bon. J’ai appris à jouer à l’oreille. Je savais lire la musique, mais je n’en avais plus besoin».

 © Brandi Ediss

Le jeune Andrew Bird passe des comptines pour enfants au répertoire de Tchaïkovski. Il bosse dur. «Je me rappelle de ces après-midi à voir mes amis par la fenêtre qui s’amusaient pendant que je m'entrainais au violon. Mais j’étais en mission, en quelque sorte.»

De nouveaux langages

Au conservatoire, où il s’inscrit ensuite, il découvre de nouvelles façons de jouer. Les musiques du monde. L’improvisation, aussi. «Au final, avoir appris à jouer à l’oreille a fait que je n’ai pas eu beaucoup de mal à m’adapter. J’avais l’impression de pouvoir absorber ces nouveaux langages d’un coup».

J’ai mis beaucoup de temps à trouver des trucs bien. Il n’y avait pas Internet, il fallait aller chez les disquaires

A cette période, au coeur de l’adolescence, il se lance dans la découverte de nouveaux genres musicaux tous azimuts. «J’ai mis beaucoup de temps à trouver des trucs bien. Il n’y avait pas Internet, il fallait aller chez les disquaires, essayer plein de choses. J’ai écouté de la musique irlandaise traditionnelle, du country blues, Django Reinhardt. J’avais vraiment soif de tout.» Ces influences sont écrasantes dans le répertoire du groupe qui sera rapidement étroit pour lui, Bowl of Fire.

Commence alors une sorte de tension entre ce que l’adolescent chérit et la matière qu’il peut créer avec son violon, son seul instrument. Pendant des années, Andrew Bird se sent à l’étroit. «Je ressentais de la frustration, une forme de répression, quand je jouais de la musique classique. La musique classique, ce n’est que de l’articulation. Moi, je préférais ces saxophonistes comme John Coltrane, qui créaient de longues phrases pleines de notes».

Alors Andrew Bird expérimente. A 19 ans, il joue dans un petit groupe de ska punk. Pour rythmer son jeu, il s’inspire notamment de la musique traditionnelle irlandaise. «C’est un genre dans lequel le violoniste doit assurer son propre backbeat: tu es ton propre batteur, ton propre percussionniste.» Entre son premier concert et la transformation du violon en guitare, cinq ans s’écoulent. «J’ai tout de suite trouvé ça bon de sortir de la mémoire physique de cet instrument dont j’avais joué toute ma vie».

 

L'intrusion de la guitare

 

J’ai envie de faire une musique utile aux gens. Une musique sur laquelle ils peuvent danser

Le jeu du musicien est complètement modifié par ce geste. Les chansons qui feront le charme de Weather Systems prennent forme grâce à des pizzicati pop conçus pour soutenir les lignes mélodiques jouées à l’archet, comme dans le morceau-titre Action/Adventure. En jouant de la sorte, Andrew Bird trouve la cadence qui lui avait manqué durant des années. «Mes racines se trouvent dans la musique classique. C’est là dedans que j’ai grandi. C’est toujours là. Mais je veux créer quelque chose de plus viscéral, groovy et polyrythmique. J’ai envie de faire une musique utile aux gens. Une musique sur laquelle ils peuvent danser.»

Andrew Bird est un hypersensible cérébral. Il en faudrait, des points de suspension, pour restituer toutes les secondes de silence qui entre-coupent ses phrases, et durant lesquelles il pèse scrupuleusement ses mots à venir. On devine son érudition quand il évoque, au détour d’une démonstration, Django Reinhardt et la musique ghanéenne. Ce bagage le conforte dans sa décision de laisser de côté son archet: 

«Les instruments sont chargés d’histoire. J’essaye de m’en échapper. Le violon a une image romantique, et j’aime l’idée de le transformer en quelque chose de plus viscéral».

Isolement

Ce nouveau jeu prend encore plus de sens lorsqu’Andrew Bird se met à s’auto-sampler. Deux ans après avoir révolutionné sa manière de jouer, l’oversampling lui permet de jouer par dessus ses propres boucles. «Je l’ai d’abord utilisé chez moi, comme un outil pour composer. Cela m’a permis d’expérimenter, d’essayer différentes choses. Jusqu’au jour où j’ai eu un concert à Chicago auquel mon groupe ne pouvait pas se rendre. J’y suis allé avec ma pédale de loop. Et là, je me suis dit: attends, maintenant que je n’ai pas de groupe, que je vis au milieu de nulle part, je peux finalement faire la musique que je veux. Ce n’était pas intentionnel mais ça m’est tombé dessus. C’était un nouveau vocabulaire.»

Être seul, isolé, c’est ce que j’ai trouvé de mieux pour faire quelque chose de personnel

Le procédé lui permet d’empiler des rythmiques proches d’une guitare et les mélodies propres au violon. Le musicien arrive alors à trouver sa propre écriture. «Je crois que j’avais besoin de faire sortir tout le monde de la pièce, de ne pas subir l’influence des autres… Mes oreilles marchent de telle façon que, quand j’entends quelqu’un jouer d’une certaine manière, je vais immédiatement commencer à jouer dans ce style. Et ça peut être mauvais. Alors qu’être seul, isolé, c’est ce que j’ai trouvé de mieux pour faire quelque chose de personnel».

Cette tendance à imiter le style des autres serait un héritage de ses jeunes années de violoniste classique, où les petits devaient apprendre à jouer ce que faisaient les plus grands. «C’est comme une langue. On nous apprenait à être capable de prendre l’accent qu’on entendait». Pour créer son propre langage, Andrew Bird doit avancer en solo.

Avec l’auto-sampling, il découvre aussi une nouvelle manière de travailler pour gagner en fluidité dans sa composition. «Je vais par exemple passer quelques notes que j’ai enregistrées en boucle. Je les laisse tourner encore et encore. Et là, je vais essayer de faire quelque chose de machinal, quelque chose de manuel, comme faire la vaisselle par exemple. Et c’est comme ça que je vais essayer de trouver des mélodies, en sifflant alors que je fais la vaisselle ou en chantant sous la douche».

Fatalement, le musicien finit par apprendre la guitare, cet instrument qu’il singe avec son violon depuis quatre ou cinq ans. «La guitare a quelque chose de plus primitif, plus élémentaire que le violon, dans un sens bienvenu. Je ne sais pas vraiment où les choses se situent sur une guitare alors que je le sais sur un violon. Jouer de la guitare m’amène à de jolies erreurs qui font partie de la chanson. A 19 ans, quand j’étais à Chicago, j’ai vu plein de gens qui ne jouaient pas très bien de leur instrument, mais qui arrivaient à en faire sortir quelque chose... Ce que j’écris avec le violon est plus recherché». Sur Are You Serious, les lignes mélodiques jouées par le violon semblent avoir été conçues pour un guitariste-soliste. Andrew Bird a retourné son violon il y a dix-huit ans. Il n’a pas encore fini d’explorer les conséquences de ce geste.

Robin Korda
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Cédric Rouquette
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