Sports

Le sport, espace médiatique saturé

Yannick Cochennec, mis à jour le 23.10.2016 à 13 h 24

Le business du sport à la télévision est à un tournant. Les audiences fléchissent au profit des nouveaux supports de consommation, YouTube et les réseaux sociaux en tête.

Le stade des Cleveland Browns (NFL), dans l'Ohio. Craig Lloyd via Flickr License by CC

Le stade des Cleveland Browns (NFL), dans l'Ohio. Craig Lloyd via Flickr License by CC

 Comme un champ inondé d’avoir reçu trop d’eau et incapable d’en absorber davantage, le sport peut donner le sentiment d’être arrivé à saturation sur un marché de l’offre télévisuelle qui serait devenu trop large à travers des diffusions multiples et variées qui peinent souvent à trouver une audience en rapport avec les coûts engagés notamment par les chaînes pour les retransmettre.

Le produit d’appel reste merveilleux, notamment avec le football qui continuera de susciter les convoitises malgré l’inflation des droits, mais il a de plus en plus l’apparence d’une bulle artificielle dont l’ampleur pourrait devenir inquiétante et, qui sait, dangereuse. Et les nouvelles concurrences, à l’image de l’e-sport dont le développement s’accélère et qui est en phase avec le mode de vie des adolescents, s’incrustent dans ce paysage de plus en plus confus et envahissant. Voilà même des courses de drones au programme

Bien sûr, la télévision, et son avenir, sont au cœur de ce questionnement à l’heure, par exemple, où Google s’engage clairement dans la Web TV.

Voilà quelques jours aux Etats-Unis, une étude, rassurante, a montré que le marché du sport en Amérique du Nord devrait être évalué en 2020 à près de 76 milliards de dollars de revenus contre 64 milliards en 2015 avec une part de 21 milliards pour les seuls droits médias dans quatre ans. Dans le même temps, la presse américaine n’a cessé de se faire l’écho de la perte d’audience d’environ 10% de la National Football league (NFL, de football américain) qui a surpris nombre d’observateurs y compris Roger Goodell, le patron de la NFL. «Nous sommes en train de regarder ce qui est en train de se passer, a-t-il dit. Nous pensons que la télévision va rester dominante et que c’est là que nos fans continueront d’apprécier le jeu

Il n’empêche, ce fléchissement d’audience fait aussi écho à celle du produit le mieux vendu sur le plan international, à savoir la Premier League qui, en cet automne, a chuté de près de 20% d’une année sur l’autre sur son marché intérieur de Grande-Bretagne par le biais de la chaîne Sky Sports. En France, cette problématique est également d’actualité, notamment à concernant le rugby.

Netflix et YouTube, premiers concurrents 

Comme en NFL, où le niveau de jeu a été souvent pointé du doigt, la Premier League (à l’image également de la Ligue 1 en France) souffre de la déception liée à un spectacle qui ne tient pas toujours ses promesses en raison de systèmes de jeu trop défensifs –le récent choc Liverpool-Manchester United en a été la triste illustration. Mais le mal est probablement plus complexe et se niche aussi dans l’évolution des «consommations sportives».

La crise que traverse Canal+, à travers la fuite de ses abonnés (ou le spécialiste du sport ESPN, qui a perdu quatre millions de souscripteurs aux Etats-Unis depuis juillet 2015), en est l’illustration française. A l’heure de Netflix et de YouTube, les chaînes payantes, et notamment celles qui proposent du sport à des tarifs relativement élevés, ne sont plus forcément attrayantes pour nombre de téléspectateurs qui préfèrent les quitter.

La télévision est en train, à sa façon, de connaître le début de la crise qui, depuis des années, creuse la tombe de la presse écrite.

 

Et de son côté, la jeune génération des 18-24 ans n’en finit plus de délaisser la télévision traditionnelle. Selon une enquête Nielsen parue aux Etats-Unis, sa consommation de télévision traditionnelle aurait ainsi dégringolé de 38% comparativement à 2011, soit l’équivalent de neuf heures par semaine en moins. Elle déguste le spectacle sportif autrement, notamment par le biais de streamings «non autorisés», de mobiles et d’applications, où le prix de la publicité qui y est vendue n’a évidemment rien à voir avec les tarifs pratiqués sur l’écran du salon.

En fait, la télévision, dont les audiences vont inévitablement s’éroder au fil du temps, est en train, à sa façon, de connaître le début de la crise qui, depuis des années, creuse la tombe de la presse écrite en rendant son modèle économique périlleux et fréquemment improbable. Le web, la tablette et surtout le mobile —en attendant une autre innovation révolutionnaire– vont progressivement la supplanter en lui offrant en retour un chiffre d’affaires moins homogène et plus faible qu’actuellement. Canal+, qui a choisi de revoir ses propositions d’abonnement, l’a peut-être compris trop tard du haut de sa position naguère dominante.   

Jusqu'au trop-plein

Cette évolution résolument en marche prendra du temps pour produire tous ses effets, mais le sport se retrouve de fait pris dans ce tourbillon avec, heureusement pour lui, l’arrivée de nouveaux entrants sur le marché pour diversifier et étoffer ses revenus, comme Twitter qui a notamment signé un accord sur quelques matches de la NFL.

La télé en s’affaiblissant peut-elle cependant remettre en cause son insolente croissance? Qui détiendra, demain, dans 30 ou 50 ans, les droits sportifs des Jeux olympiques? NBC ou Facebook? Personne ne peut le dire, comme il est impossible d’imaginer ce que seront alors le sport et les moyens de le diffuser.

Les questions sont en vérité multiples puisque nos comportements évoluent à grande vitesse. Qui, aujourd’hui, que ce soit dans un stade ou devant une télévision, peut encore se concentrer 90 minutes entières sur un match de football sans jeter un œil sur ce qui se passe sur les réseaux sociaux où surgissent les gifs et les commentaires? Quelle sera, en conséquence,  notre manière de vivre le sport dans plusieurs décennies à l’époque des stades hyper connectés et peut-être de plus en plus virtuels? N’a-t-on pas d’ailleurs déjà modifié notre façon d’apprécier une rencontre ou une manifestation jusqu’à l’absurde en ne la regardant justement pas, mais en guettant simplement sur les réseaux sociaux les temps forts qui nous sont livrés presque en simultané et gratuitement dans un zapping ininterrompu?

Ajoutons que le sport, qui était une denrée encore rare dans les médias voilà 30 ans, s’est répandu comme de l’huile jusqu’à cette sensation actuelle de trop-plein avec des directs et des émissions sur le sport, partout et à n’importe quelle heure devant, souvent, des audiences confidentielles. Le produit s’est multiplié comme les réseaux de diffusion et banalisé parfois jusqu’à la caricature ou le dérisoire des commentaires. Les écrans commencent à déborder, ce qui n’est hélas pas le cas des stades de Ligue 1

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (570 articles)
Journaliste
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