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Comment les jobs à la con vident de son sens l'action politique

Au ministère du Travail aussi, il y a des jobs à la con / Olivier LABBAN-MATTEI - AFP

Au ministère du Travail aussi, il y a des jobs à la con / Olivier LABBAN-MATTEI - AFP

Pamphlet contre la gauche qui trahit, le livre de Pierre Jacquemain, l’ancien conseiller de Myriam El Khomri, a fait grand bruit. On a pourtant laissé de côté l’aspect le plus intéressant de cette lecture: la description minutieuse du travail gouvernemental. On y voit se dessiner les «bullshit jobs» de la République et la vacuité de l'action publique qu'ils traduisent.  

Les bonnes feuilles du livre de Pierre Jacquemain, Ils ont tué la gauche (Fayard 2016), publiées dans la presse, faisaient la part belle à la trahison politique du gouvernement. Mais un aspect essentiel du livre a été laissé de côté: la description de la routine d'un ministère, sorte de plongée au cœur de la boîte noire de l’action gouvernementale. Elle nous fait découvrir comment les "jobs à la con" ont colonisé l'administration. Au point de la vider de sa substance. 

Souvenez-vous. C'était l'un des épiphénomènes de ce printemps agité, la démission d'un proche conseiler de Myriam El Khomri, Pierre Jacquemain. Après ce coup d'éclat, il pouvait difficilement marquer plus avant son opposition à une loi Travail très contestée. Il y est pourtant parvenu en publiant Ils ont tué la gauche. Sorti le 24 août dernier, le livre décrit une ministre du Travail «ayant renié ses convictions», court-circuitée par Matignon dans la rédaction d’un texte «tournant le dos aux fondamentaux historiques de la gauche». De quoi écourter les vacances du nouveau conseiller en communication du ministère pour préparer la réponse de Myriam El Khomri, dans un entretien de rentrée pour le magazine Gala. 

« –Gala : L’un de vos ex-collaborateurs, Pierre Jacquemain, publie un livre, Ils ont tué la gauche (Fayard), dans lequel il affirme que vous avez vendu votre âme au diable, que vous n’êtes plus de gauche. Que lui répondez-vous ?

 

– M. E. K. : Je suis très attachée aux valeurs de loyauté et d’honnêteté intellectuelle, ce dont il semble manquer. Je salue cependant son sens du business !»

Toujours commencer par un séminaire

Myriam El Khomri a raison: Jacquemain a un vrai sens du business. Plus exactement, il sait reconnaitre le monde de l’entreprise et ses méthodes. En particulier, lorsque ces dernières s’introduisent dans un domaine que l’on pensait épargné. Dans un passage plutôt cocasse, Jacquemain raconte ainsi que la ministre du Travail, Myriam El Khomri, nommée deux mois plus tôt par François Hollande, convoqua l’ensemble de ses collaborateurs à un séminaire de team building: 

«L’éditeur ayant censuré le passage que j’avais rédigé sur la séance de karaoké et le cours de déco-gastronomie, vous n’aurez pour compte-rendu que le fruit de nos travaux. Vous apprendrez néanmoins que les “technos” savent s’amuser. Et que la ministre chante très bien».

Ces boulots se caractérisent par des activités d’audit, d’analyse de conformité aux normes, de prises de notes en réunion.

 

Inaugurer l’entreprise de refonte du Code du Travail avec une technique de management visant à remotiver des employés désœuvrés: l’ironie est mordante. L’anecdote confirme également un signal d’alarme lancé par l’anthropologue américain, David Graeber, en 2013 sur la perte de sens au travail. Alors que le chômage de masse s’est installé durablement, de plus en plus d’employés, écrit Graeber, «passent la plupart de leur temps en séminaire de motivation».

Paru en 2013 sur un site obscur, le court texte de Graeber s’inquiétait de la multiplication des bullshit jobs, des métiers «inutiles socialement mais plutôt bien rémunérés», symptôme d’une bureaucratisation massive de l’économie.

En forte croissance dans toute une variété de domaines, ces boulots se caractérisent par des activités d’audit, d’analyse de conformité aux normes, de prises de notes en réunion à destination d’autres personnes ayant à assister à d’autres réunions. Le succès du texte de Graeber, partagé des dizaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux, généra des centaines de témoignages sur des métiers exercés par des gens désespérés, les trouvant eux-mêmes profondément inutiles.

Si Pierre Jacquemain cite Graeber dans son ouvrage, il n’affirme pas explicitement que les métiers de cabinets ministériels sont des bullshit jobs. Pourtant, la description donnée de ses anciennes activités, comme un aveu du bout des lèvres, confine à l’évidence. 

Conseiller en évaluation des conseils

Poursuivons la ballade. Le circuit du bullshit commence par la foire d’empoigne des prétendants aux postes de conseillers. Dès l’annonce de la composition du gouvernement, ils tournent autour des cafés et restaurants à proximité des ministères. La messagerie des titulaires de maroquins est très vite saturée par les messages de ceux qui auront peut-être la chance d’endosser des responsabilités aux intitulés parfois obscurs: «Conseiller en charge du compte personnel d’activité, des solidarités et de la modernisation de l’Etat» et autre «Conseiller en charge des politiques de filières, de l’entrepreneuriat et des TPE-PME». Peu connus du grand public, souvent énarques, ces conseillers ministériels furent récemment l’objet du documentaire Ces conseillers qui nous gouvernent, diffusé sur France 5. L’enquête souligne le caractère parfois inutile du travail de ces «quelques centaines de conseillers», préparant «les réformes qui changent notre vie en bien en mal, ou ne changent rien du tout».

Elite administrative que l’on adore détester, les énarques font régulièrement l’objet de critiques. Notamment de la part d’Adeline Baldacchino, énarque elle-même, dans une interview à Télérama : «Nous sommes des supergénéralistes, aptes à traiter d'à peu près tout […]. Les maîtres mots sont "management", "brainstorming", "reporting" et autres "comptes rendus de la performance de l'action publique"». Toute ressemblance avec le vocabulaire des bullshit jobs du secteur privé n’est pas fortuite. 

Qui, pourtant, devrait être en mesure de changer la donne, si ce n’est un ministre?

 

Jacquemain reproche à l’«énarchie» de dépolitiser les cabinets ministériels : on ne cherche plus à changer les choses mais à gérer l’existant. Oublié le projet global de société ! Place à la comptabilité analytique. Il cite un verdict cinglant, écrit cette fois par Patrick Fauconnier dans sa recension de Promotion Ubu roi, d'Olivier Saby: les énarques sont «formés à administrer, gérer, certainement pas à inventer et à innover. On ne les a aucunement préparés à être stratèges, imaginatifs, audacieux, courageux. On leur a même instillés les vertus inverses.» Jacquemain de conclure : pour eux, «l'’erreur serait de faire preuve de créativité, la sanction serait immédiate». Pourtant, notons que le jury de l’ENA, à l’occasion de la publication de son rapport, déplora récemment «le manque d’originalité des copies des candidats». 

«Faire preuve d’originalité» donc, mais sans être «original». Injonctions contradictoires? On retrouve ce paradoxe dans un des mantras du coaching en entreprise: «think out of the box». Un mot d’ordre qui pour tout connaisseur des réalités du monde de l’entreprise pourrait se traduire par «penser hors du cadre, mais toujours dedans». 

Le processus plutôt que l'objectif

Une absence d’alternative intégrée jusqu’au sommet de l’État.

 

Pour illustrer cette fusion des vocabulaires de l'entreprise et l'action politique, Jacquemain écrit: «les tableaux excels nous ont fait oublier l’essentiel: la mission de service public». Comptabilité et méthodes de gestion, apparues dans l’histoire pour servir un choix de société, finissent pas les orienter. Une inversion des fins et des moyens qui consiste à faire de la lutte contre l’inflation la seule priorité des banques centrales aux dépends de la croissance et de la lutte contre le chômage. Cette situation a pour effet de nous faire croire que l’on vit dans un monde codifié, avec des règles et des normes que l’on ne pourrait pas a priori remettre en cause. Une absence d’alternative intégrée jusqu’au sommet de l’État.

Sous la plume de Jacquemain, les ministres ont intériorisé le sentiment d’une véritable impuissance. Untel invoque devant un artiste souhaitant associer son nom à l’action d’un Ministère une «contrainte administrative» pour ne pas étudier un projet. Un autre, ministre de l’Education en conversation avec un universitaire critiquant la pertinence de la notion d’illettrisme répond que «les responsables politiques ne peuvent pas changer les catégories définies». Mais qui, pourtant, devrait être en mesure de faire avancer les choses, de changer la donne, si ce n’est un ministre? 

La diagonale du vide

Eux-mêmes voient leurs performances évaluées tels des cadres sup ayant à remplir des objectifs trimestriels par un François Hollande super RH qui envisagea de noter ses ministres. 

Les ministres sont devenus de supers cadres-sup contraints par l’essor des méthodes marketing. Et les outils et les processus orientent ceux qui les utilisent. L’auteur décrit d’ailleurs la ministre du Travail, Myriam El Khomri, comme «la super-cheffe de l’administration du travail», ayant abandonné son rôle et ses prérogatives à son directeur de cabinet, «le vrai ministre du Travail». Ancien conseiller stratégie, Jacquemain revient longuement sur le rôle des fameux éléments de langage, également omniprésents dans la communication d’entreprise.

Les ministres sont devenus de supers cadres-sup contraints par l’essor des méthodes marketing.

 

Souvent utilisés au pluriel, ce sont des messages importants à faire passer, qui consistent en quelques bouts de phrases. En entreprise, on les reçoit sur sa messagerie Outlook, avec neuf fois sur dix en objet l’acronyme ‘edl’. Chaque jour, précise Jacquemain, le service d’information du gouvernement adresse ainsi à l’ensemble des ministres des éléments de langage prêts à l’emploi. Selon lui, «les éléments de langage ont ceci de dangereux pour les politiques qu’ils délivrent un prêt-à-penser qui empêche de penser par soi-même».

La reprise un peu trop flagrante de ces derniers par les membres du gouvernement n’est pas sans provoquer un certain comique de répétition. Les éléments de langage du Service d’Information du gouvernement ont ainsi été fortement sollicités lors du mouvement social contre la loi Travail. Mais cet outil de communication rend son utilisateur très vulnérable face à l’imprévu pouvant surgir à tout instant lors d'un direct. C’est le sens de l’analyse de l’auteur de l’interview désastreuse de la ministre du travai chez Jean-Jacques Bourdin: elle est tout simplement prise au dépourvue. «Peut-être connait-elle la réponse mais la question n’est pas prévue, et c’est la panique», décrypte Pierre Jacquemain. 

 

Ministre-manager

L'ex-conseiller de la ministre emprunte au vocabulaire du coaching d’entreprise pour décrire les trois grands profils de "Managers Ministres" sous le mandat Hollande. La première catégorie, celle des bons élèves, inclut les ministres qui défendent l’action politique du gouvernement et partagent ses éléments de langage. Ce sont «ceux qui sont assurés de rester à leur place, voire d’être régulièrement promis au gré des remaniements». Deuxième catégorie: les trublions, constituée de ceux ayant

Il y a trois types de ministres: le bon élève, le trublion et l'impertinent. 

 

publiquement assumé une conviction ou un désaccord. On y retrouve Delphine Batho (virée par tweet pour avoir critiqué un peu trop fortement la baisse des budgets dédiés à son ministère de l’environnement), Benoît Hamon et Arnaud Montebourg, opposés à l’orientation économique du gouvernement. La dernière catégorie, celle de l’impertinent, ne concerne qu’un seul ministre. «N’est pas impertinent qui veut. Seul Macron a le droit de penser: il peut dénoncer les 35 heures, s’en prendre aux syndicalistes et plaider pour la suppression de l’impôt sur la fortune». Et au sommet? François Hollande n’est plus qu’un gestionnaire prenant ses ordres de Bruxelles: «il n’est plus là pour améliorer le quotidien des français, il est là pour gérer, piètrement, la France, en chef de l’administration française». La bullshit-jobisation a ainsi atteint le chef de nos armées. Et il est fort à parier que cette nouvelle tendance est une véritable lame de fond, à en juger par la démarche d’un Emmanuel Macron, moins candidat que consultant ès-présidentielle.  

Et Jacquemain lui-même, où se situe-t-il? Décrivant sa démission, l'ex-conseiller raconte avoir essuyé les critiques hostiles de «ceux et celles qui se refusent de penser, de ceux et celles qui suivent et s'exécutent, au gré des revirements ministériels». 

Pour cet article, nous avons sollicité le sentiment de certains d'entre eux. En off, les déclarations sont plus équivoques qu’il n’y parait. Telle conseillère reproche à Jacquemain de jouer une partition individuelle: celle de l'homme intègre seul contre tous. Puis elle reconnaît, sans percevoir la contradiction, ne plus croire en son ministre et chercher un nouveau poste. Un conseiller stratégie, d’autant plus sibyllin qu’influent, se contentera de louer un passage du livre où Jacquemain cite l’écrivain Marc Dugain, invité de l’émission "Boomerang" sur France Inter: «les hommes politiques ont un pouvoir à la marge. Ils n’auraient pas besoin d’autant de communicants autour d’eux s’ils avaient un vrai pouvoir». 

La pire part de soi-même

La démission d’un Jacquemain exprimant ses désaccords politiques semble avoir réveillé une frustration chez les individus pour qui la perspective d’un salaire régulier finit par entrer en opposition avec leurs idées. Privilégier le confort d’une position, c’est aussi s’assurer «une liberté perdue. Une quasi condamnation à n’exister qu’à travers l’institution». 

Ainsi les lieux les plus prestigieux de nos institutions sont-ils devenus des espaces de travail comme les autres, où l'on trouve, y compris au plus haut niveau, de simples salariés pris au piège du caractère rebutant ou inutile des tâches à accomplir. Comme l’écrivait récemment Nicolas Santolaria dans un article décrivant les pathologies affligeant le monde de l’entreprise, les cabinets ministériels recrutent des diplômés brillants pour exiger d’eux des activités ne nécessitant aucune réflexion, sollicitant «la pire part de soi-même»

La trahison politique passe par le désinvestissement progressif et cumulé de gens coincés dans des jobs politiques à la con

 

Au final, la trahison politique décrite par Jacquemain ne se joue malheureusement pas dans les méfaits de quelques méchants charismatiques qui fumeraient des cigares dans des salons feutrés. Elle passe par le désinvestissement progressif et cumulé de gens coincés dans des jobs politiques à la con. Si on relit les propos de Graeber: «Comment peut-on prétendre parler de dignité du travail alors que des gens savent au fond d’eux-mêmes que leur travail ne sert à rien?» Cette violence, selon Graeber, produit inévitablement «un ressentiment envers quiconque a un travail avec une valeur sociale claire et indéniable». Des jobs dont les intitulés sont clairs: éboueur, maître d’école, pompiste, infirmier. On a pu voir ce ressentiment s’exprimer avec des termes particulièrement acerbes contre les grévistes opposés à la loi Travail. Et si au final, les commentaires rageurs sur les réseaux sociaux contre les éboueurs laissant les poubelles s’accumuler dans les villes n’étaient pas un aveu que les boulots de ces derniers est absolument indispensable? «C’est justement ce qui agace ceux qui ont des métiers à la con», explique Graeber. «Vous avez la chance d’avoir de vrais boulots ! En plus vous voudriez des droits?»

Syndrome de la chambre d’hôte

Si vous n'êtes pas encore convaincu de l’invasion des métiers à la con dans le gouvernement, un dernier éclairage: selon Jacquemain, Myriam El Khomri, avant de se résigner à son rôle de ministre fantoche, aurait songé à démissionner. Une velléité typique du «syndrome de la chambre d’hôte», qui touche chaque année ces milliers de chefs de projet et directeurs marketing partis ouvrir une maison d’hôte à la campagne. Autre victime collatérale d’une gouvernance désenchantée: le chef de la communication de l’Elysée, Gaspard Gantzer, omniprésent sur Facebook, qui partagea récemment la tribune du collectif Catastrophe «puisque tout est fini, alors tout est permis». 

Deux signaux qui témoignent du fait qu’ils ne perçoivent plus l’utilité de leur place dans la chaîne de commandement, en plus de s’emmerder au boulot. Un message à faire passer à leur manager? 

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