Parents & enfants

Peut-on vraiment avoir une deuxième chance dans le système scolaire?

Louise Tourret, mis à jour le 21.10.2016 à 15 h 58

Depuis le début des années 2000, il existe en France des écoles chargées de former les décrocheurs scolaires à des métiers qui embauchent. Voilà comment ça marche

Horseshoe  par Aapo Haapanen via Flickr License CC

Horseshoe par Aapo Haapanen via Flickr License CC

Lundi 3 octobre François Hollande inaugurait la Grande Ecole du Numérique au Kremlin-Bicêtre, dans le Val-de-Marne. Cette école a pour objectif d’attirer les jeunes non diplômés pour les former à des métiers d’avenir. Une école de la deuxième chance en quelque sorte… preuve que le thème occupe une place de plus en plus grande.

«L’idée était non pas de créer une école comme les autres. (…) Il fallait que nous ayons une démultiplication de lieux et d’organisme, et en même temps que nous puissions attirer des jeunes qui ont eu un parcours heurté et sortis du système scolaire très tôt, et penser que le numérique pouvait être une chance de plus. L’école du numérique est pleinement une école de la deuxième chance, et d’une grande chance».

Les écoles de la deuxième chance existent depuis 2003 et se sont organisées en réseau en 2004. Et elle se sont multipliées:

«Le Réseau des Écoles de la 2e Chance (Réseau E2C France) depuis juin 2004 autour d'une Charte des Principes Fondamentaux. En 2015, les Écoles de la 2e Chance ont accueilli 14 575  jeunes, sans qualification. Elles sont déployées dans 107 sites 11 Régions et 51 départements et 5 ultra-marins.»

Leur objectif: prendre en charge les fameux décrocheurs, dont le nombre baisse selon le ministère de l’éducation: ils seraient 110.000.

L'école en échec

Le chiffre qui a circulé longtemps était de 150.000 par an. L'échec est double. C'est celui des individus condamnés à vivre sur un mode très négatif la privation du diplôme. Et c'est celui de l'école, qui n’a pas réussi à former convenablement un nombre important d’élèves qui, à 16 ans passés, ont des difficultés avec les savoirs de bases (comprendre un texte lu, savoir faire une règle de trois) celui d’une société où les non diplômés ont particulièrement peu leur place sur le marché de l’emploi.

Le «Panorama de la société» (une publication de l'OCDE) sortait en octobre, dans son édition annuelle, une étude qui rappelle que «les jeunes qui arrêtent l'école à 16 ans avant d'avoir obtenu leur diplôme de fin du secondaire représentent plus de 30% de ceux qui sont déscolarisés et sans emploi».

Et, comme le montrent les travaux les plus récents sur la question, en France, l’intégration sur la marché de l’emploi des non diplômés est plus difficile que dans d'autres pays comparables:

Voilà comment nos confrères des Echos résument la problématique française:

«le risque est particulièrement élevé en France (pratiquement 40%) de ne pas trouver de travail pour les jeunes en décrochage scolaire comparé par exemple aux Etats-Unis ou au Japon où ce taux est inférieur à 20%.»

La souffrance de l'échec

Le coût social du «décrochage», de l’ennui, du désoeuvrement et de l’absence de perspectives d’avenir est évidemment extrêmement lourd… mais les conséquences vont au delà des chiffres. C’est l’ennui, le sentiment d’inutilité, la déprime, les conflits dans la famille qui marquent la vie de ceux qui ne savent pas quoi faire de leurs journées. C'est ce que me confiait Yanis «décrocheur». Il a 19 ans, il a quitté l’école en seconde professionnelle, à 16 ans, après une orientation qu’il n’avait pas choisie, en filière électricité. Les années qui ont suivi ont été difficiles:

Je dormais toute la journée… Je restais réveillé la nuit

Yanis

«Je dormais toute la journée… je ne faisais plus rien. Je restais réveillé la nuit. C’était une épreuve pour ma mère aussi. On se disputait beaucoup chez moi.»

Aujourd’hui Yanis est «stagiaire» (car on ne dit pas élève à l’école de la deuxième chance) à Paris. C’est là, au nord de la capitale, rue d'Aubervilliers, dans un bâtiment réhabilité en bordure des jardins Eole, que je l’ai rencontré ainsi que d’autres stagiaires, en entrant dans la salle informatique. Il faut parler à ces jeunes pour mesurer ce que signifie perdre et retrouver l’espoir, avoir foi ou non en l’avenir. Les histoires d’école, de décrochage mais pas seulement, sont, dans toute la banalité de ce qui arrive à plus de 100.000 individus par an, des histoires de destin personnel. Elles sont souvent bouleversantes.

«Je veux tout recommencer»

Alexis travaille son français un étage plus haut. Il a travaillé comme commis dans la restauration, aujourd’hui il veut se former pour «revenir meilleur dans le monde du travail». Âgé de 22 ans et quitté l’école à 16 ans après une scolarité difficile, il a beaucoup réfléchi à sa situation et à son avenir:

«Je manquais de confiance à l’école, j’avais peur de l’échec. On a de la chance en France d’avoir cette école de la deuxième chance. Je veux tout recommencer. Mon rêve c’est… en fait c’est de devenir un homme, d’arrêter d’être un jeune garçon. Je veux avoir un bon travail et que ma famille et mon entourage puisse compter sur moi. Cela passe aussi par ces apprentissages»

Alors quel effet cela lui fait-il de revenir dans un cadre de type scolaire?

Je me suis rendu compte que la vie c’était apprendre et découvrir!

Alexis

«Ben… ça fait bizarre! Par exemple en mathématiques j’étais pas bon à l’école. Là je vois mon niveau… bon, j’ai beaucoup, beaucoup, de travail.. Je vais m’acheter un manuel. Je me suis rendu compte que la vie c’était apprendre et découvrir!»

À côté de lui, Raiany, 23 ans, se familiarise avec le codage. Elle a arrêté ses étude un an après le bac après un cursus une école de mode mais a estimé rapidement cela ne lui convenait pas. Aujourd’hui elle souhaite devenir coach sportif. Elle a découvert l’école à la mairie lors d’un salon sur l’orientation organisé à la mairie du Xème arrondissement:

«Il faut que je progresse ne français! Pour mieux pouvoir communiquer. Parce que je veux ouvrir un blog.»

Le même jour, dans le bâtiment voisin, rue du Maroc, les directeurs des réseaux départementaux d’école de la deuxième chance pour l’Ile de France se retrouvaient pour une réunion d’harmonisation. Leur constat sur le niveau des élèves fait comprendre l’ampleur de la tâche qui attend les stagiaires et les formateurs. Une grande majorité des jeunes que nous accueillons ne maitrisent pas bien la lecture me disent-ils tous. Ce qui signifie qu'ils ne comprennent pas les textes, mêmes simples, quand ils lisent. En calcul ils ne savent pas faire une rège de trois.

Donner du sens au savoir

Alors comment faire maîtriser des savoirs que des années d’école n’ont pas permis d’acquérir? Pour Hervé Demarq, directeur des trois écoles de la deuxième Chance dans les Yvelines la solution pédagogique consiste à donner un sens très concret au savoir:

«Nous travaillons sur le projet professionnel des jeunes. Ils passent la moitié de leur temps dans les entreprises ce qui leur permet de comprendre vraiment en quoi consiste le travail vers lequel il se dirige et si cela leur convient. Par exemple une jeune fille que nous accueillons voulait devenir secrétaire médicale. Elle n’avançait pas, n’était pas très assidue. Les enseignants ont pris le temps d’en discuter longuement avec elle. Elle s’est interrogée sur ce projet et sur ce qu’elle avait vraiment envie de faire dans sa vie. Elle suit aujourd’hui une formation de fleuriste. Et son niveau en français s’est considérablement amélioré. Avoir un objectif c’est primordial»

Si la pédagogie a son importance, les professeurs des écoles de la deuxième chance ne sont pas des certifiés ou des agrégés. Leurs profils sont variés: certains viennent du monde de l’insertion professionnels, d’autres ont des doctorats mais pas de diplômes d’enseignement… mais personne n’est là par hasard me confient les directeurs, il faut croire en sa mission, être attentif et compréhensif. Ici il s’agit avant tout de s’adapter au niveau de l’élève et à sa progression, de le suivre pas à pas explique Hervé Demarcq:

«Dans les E2C il n’y a pas de programme et nous n’employons pas de professeurs de l’éducation nationale! Ce qui permet de rompre avec les méthodes scolaires car en classe la pédagogie n’est pas souvent individualisée»

L'individualisation des apprentissages

Du côté des élèves voilà comment Yanis résume sa scolarité à l'école classique et l'approche de l'E2C:

A l’école tout le monde prend le même train. Si tu le rates tant pis pour toi! Ici je suis pris en charge individuellement et on a une relation personnelle avec les formateurs

Yanis

«A l’école tout le monde prend le même train. Si tu le rates tant pis pour toi! Maintenant j’avais besoin de m’y remettre, j’avais faim! Et ça m’a fait du bien… en fait, même les mathématiques, comment dire… c’est personnel. Ici je suis pris en charge individuellement et on a une relation personnelle avec les formateurs. On se sent importants, reconnus.»

Raiany a eu son bac avec un niveau qu’elle estime elle même comme très faible se réjouit d’avoir aujourd’hui des enseignants qui répondent à ses demandes d’explication «alors qu’à l’école si t’as compris tant mieux, si t’as pas compris on passe à autre chose»

Pour Hercé Coué, directeur en Seine Saint Denis:

 «La différence c’est que nous partons du potentiel des jeunes sans nous focaliser sur les lacunes. L’idée c’est de leur faire reprendre confiance en eux.»

Son homologue des Hauts de Seine précise que la rigueur, l’exigence demeure, en particuliers transmises dans le monde du travail.

Faut-il voir dans les E2C une critique de l’école classique, celle qui n’a pas su donner leur première chance aux élèves? Après tout c’est bien l’école qui nous envoie tous ces jeunes sourit l’un des directeurs… Plus sérieusement, l’éducation nationale a aussi inventé des solutions secondes chances comme les micros lycées se réjouit-on chez les directeurs. Mais il faut aussi parfois partir, quitter l’école pour trouver la motivation pour revenir. Les E2C sont là pour ça.

Le coût de la chance

Reste la question du coût. Les écoles de la deuxième chance représente un investissement d'argent public (au niveau de l'État, de la région, des collectivités locales). Elles sont aussi financées par la fondation Edith Cresson grâce aux dons versés par «ses entreprises partenaire».

Le coût d'un élève pendant une année à l’E2C est élevé si on le compare à celui des politique de l’insertion traditionnelle: 6.000 euros par ans. Mais c’est moins qu’un lycéen classique (plus de 10.000 euros par an) et surtout qu'un décrocheur, qui «coûterait» 230.000 euros à la société, comme me le rappelle le directeur des trois écoles de la deuxième Chance dans les Yvelines, Hervé Demarcq. Et puis il s’agit de redonner confiance en eux aux jeunes, mais pas seulement. Car c’est aussi la confiance, abîmée par l’échec scolaire, dans la société, les institutions, la France, la démocratie, qu'il faut restaurer, pour ceux qui sont en grande majorité des enfants de pauvres issus des quartiers pauvres. 

Une deuxième chance leur est accordée par ce système, il faut encore que le reste de la société concourt à leur donner aussi. Le mois dernier Hervé Demarcq visitait Paris avec ses stagiaires  pour leur montrer les symboles et les grands lieux emblématiques de la République. Il voulait passer devant le Palais de l’Elysée avec les jeunes... les policiers qui surveillaient la rue ne les ont même pas laissé passer dans la rue pour jeter un œil, comme les autres touristes.

Louise Tourret
Louise Tourret (155 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte