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Pour gagner une primaire, il faut la préparer comme une élection de délégués de classe

Cécile Duflot lors de l'université d'été d'EELV, le 20 août 2016 à Lorient | JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP

Cécile Duflot lors de l'université d'été d'EELV, le 20 août 2016 à Lorient | JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP

Le système de primaire peut se révéler cruel pour les politiques qui ne ménagent pas les troupes de leur parti. C'est ce qui est arrivé lors du premier tour de la primaire des écolos, qui a laissé Cécile Duflot au coin. Et ce qui peut aussi guetter certains élus de droite.

C’est la surprise de cette primaire écolo: Cécile Duflot, autrefois bonne camarade des Verts, est devancée par deux quasi inconnus: Yannick Jadot et Michèle Rivasi. Et si la primaire ressemblait en fait à l’élection des délégués de classe, où les programmes importent peu?

Elle imaginait même, il y a quelques semaines, gagner dès le premier tour! Aujourd’hui expulsée du jeu politique et de la présidentielle après ce désaveu cinglant de ses copains écologistes. Elle ne recueille que 3.000 voix sur 12.000. Si l'on veut relativiser, il faut rappeler qu'en 2012, il y avait plus de monde dans la cour de récré: 25.000 participants au premier tour. Cécile Duflot, pourtant favorite au départ, se retrouve au coin: son poids politique est inversement proportionnel à son aura médiatique. L’ex-ministre, nommée par François Hollande, ne comptait plus que sur cette exposition de 2017 pour continuer à exister. Députée de Paris depuis 2012 grâce aux accords qu’elle avait négocié avec sa copine Martine Aubry, elle risque de perdre son siège en 2017, puisqu'on voit mal le PS lui céder encore la place après ses attaques au bazooka contre le quinquennat Hollande.

Être copain avec tout le monde

Cette humiliation a le mérite de clarifier une chose: la primaire est la nouvelle élection des délégués de classe. L’occasion de savoir si on a beaucoup de copains assis sur les bancs d’à côté. Si, dans la cour de récréation, une bande va se former autour de nous ou si l’on va rester sur le côté, à manger son goûter seul face à son destin. Et comme ces élections de jeunesse, qui consacrent parfois les cancres, plus populaires que les bons élèves, la primaire peut réserver bien des surprises... En l’occurrence, c’est un coup de théâtre pour Cécile Duflot, qui a longtemps joué la bonne camarade dans le parti, comme il fallait autrefois être copain avec tout le monde pour être élu délégué de classe.

Pour l’ancienne patronne des Verts, c’est mal payé. Mais c’est tout à fait logique. Car pour prétendre représenter ses camarades, il ne suffit pas d’être capé, comme l’est Duflot, il ne suffit pas d’être charismatique ou de savoir correctement s’exprimer: il faut aussi savoir jouer les fayots. S’imprégner des batailles internes, comme il fallait connaître les intrigues de couloirs à l’école primaire. Paradoxalement, celle qui jouait la «girl next door» est apparue trop «politique», trop «apparatchik»... Elle n’était plus la «maman» des Verts mais celle qui s’était mise sur orbite pour un objectif personnel (sans oublier sa volonté de quitter le gouvernement, qui a fait exploser EELV, et qu’elle paie aujourd’hui). Pas du goût des écolos qui, dès 2012, s’étaient payés la tête du présentateur Nicolas Hulot... pour sombrer avec Eva Joly.

Dans cette primaire, la tactique Duflot s’est avérée perdante. Elle a voulu s’adresser à tous, en oubliant de donner des gages à chacun. Elle a tenté de s’ouvrir, pour se défaire de l’image éternellement minoritaire des Verts, et en jurant qu’il était possible qu’un président écolo soit élu en 2017. Ce que personne n’estime possible à l’heure actuelle, pas même Yannick Jadot, qui est bien parti pour remporter la primaire. Cette tactique en dit long sur le militantisme moderne et la transformation du paysage politique, en raison de la popularisation du système de la primaire. En nommant comme directrice de campagne la féministe Caroline de Haas, adhérente au PS jusqu’en 2014, Cécile Duflot a fait une erreur: celle de se tromper d’alliance. Il fallait cajoler les Verts. Elle a décidé d’influencer les électeurs par la puissance médiatique de ses soutiens, puisque Caroline de Haas a surtout émergé pour son combat contre la Loi Travail, en lançant une pétition au succès médiatique fulgurant mais à l’efficacité quasi nulle.

Un test de personnalité

Duflot a oublié une chose: la primaire est un test de personnalité plus qu’une véritable élection. Comme à l’école primaire, on ne vote pas en fonction des idées qu’on défend (en CM1, un de mes délégués avait promis de rallonger la récréation et de supprimer les devoirs: il avait été élu!). On ne vote pas en fonction d’un programme. Pour preuve, c’est de cette façon que François Hollande est devenu le candidat du PS en 2012: en misant beaucoup sur sa personnalité, sa «normalité» et moins sur ses propositions, au risque de fâcher, diviser et rompre avec sa majorité une fois élu. La primaire (celle d’aujourd’hui) réactive les disputes enfantines, au détriment du fond, des idées et des symboles.

François Hollande incarnait le profil du «rassembleur», tandis que Martine Aubry était jugée «trop à gauche», trop clivante, trop cassante pour battre Nicolas Sarkozy. Au deuxième tour de la primaire de 2011, tous les candidats s’étaient ralliés à François Hollande, délaissant leur patronne, Martine Aubry, dont ils étaient pourtant plus proches idéologiquement: la démondialisation version Arnaud Montebourg, qui avait recueilli 17%, ne correspondait en rien aux idées défendues par François Hollande. Mais il fallait créer une dynamique. Se rassembler. Et c’est ainsi que le résultat a basculé...

Avec la primaire, on n’élit plus celui qui est pétri des convictions de son camp. On n’élit plus celui qui est traversé par l’histoire de sa famille politique, qui en épouse les thèses, les erreurs, les défaites et les heureux hasards. On n’élit plus celui qui sait mobiliser les cœurs, en réactivant des mythes et des symboles. On élit celui qui peut gagner, selon des critères de calcul purement politiques. C’est ce piège qui se referme actuellement sur Nicolas Sarkozy, lui dont les convictions sont les plus proches de la base de son électorat, sur l’immigration, l’Europe ou l’identité, mais dont la personnalité (et les sondages) laisse penser qu’il peut perdre la présidentielle. 

Quand on élit son délégué, on élit celui qui va nous faire gagner. Sans qu’on sache vraiment pourquoi. On l’élit parce qu’il nous raconte ce qu’on veut entendre. Parce qu’on aime sa personnalité plus que son programme... À droite, les idées (et les alliances) d’Alain Juppé sont minoritaires mais sa personnalité est appréciée. C’est l’inverse de Nicolas Sarkozy. Quant à François Fillon, il dispose peut-être, pour certains, du meilleur programme, en tout cas du plus précis et du plus réaliste, mais il ne décolle pas. Car, pour prétendre être élu délégué, l’art oratoire mais aussi la probabilité de gagner comptent autant, voir plus que tout le reste.

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