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L'armée syrienne est à bout de souffle et ne tient que par ses soutiens étrangers

Alep, le 20 octobre 2016 | GEORGE OURFALIAN / AFP

Alep, le 20 octobre 2016 | GEORGE OURFALIAN / AFP

Sur le terrain, soldats iraniens et russes, miliciens chiites irakiens, libanais et afghans ont presque remplacé l'armée syrienne.

Le régime syrien a atteint un niveau de «délabrement» sans précédent: c'est le constat dressé par le chercheur Tobias Schneider dans une analyse publiée au mois d'août. La plupart de ses soldats sont devenus des seigneurs de guerre vivant du racket et des trafics, ses unités d'élite sont décimées, sa capacité à mener des frappes aériennes est limitée. Les grandes offensives contre les rebelles syriens sont donc effectuées par les forces iraniennes, les milices étrangères chiites et l'armée russe. Soutenu à bout de bras par des alliés qui prennent leurs décisions entre eux, le régime Assad joue encore un rôle de symbole, mais il n'a plus les moyens d'être le «rempart contre le terrorisme» que voient en lui certains de ses soutiens.

«Depuis le début du conflit, toutes les unités de l'armée syrienne n'ont pas été engagées. Les unités sunnites ont été maintenues dans les casernes. Seules les unités d'élite ont été engagées, massivement, dès le début. Elles ont subi des pertes considérables entre 2011 et 2013. Le régime est donc en crise d'effectifs dès 2013, ce qui explique l'arrivée du Hezbollah, des milices chiites irakiennes, puis l'engagement accru de l'Iran, puis les Afghans, les Pakistanais et enfin l'intervention russe. L'aviation est entretenue par les Russes avec l'aide de l'Iran, et peut-être des pilotes étrangers. Le problème du régime, c'est qu'il n'a quasiment plus d'infanterie: toute l'infanterie est étrangère. Sans ce soutien étranger, il serait peut-être tombé dès 2013, et en tout cas son avenir aurait été beaucoup plus incertain» explique Stéphane Mantoux, agrégé d'histoire et observateur du conflit syrien sur son site Historicoblog.

 

Il nous a aidé à comprendre qui se battait aux côtés de l'armée d'Assad. 

L'Iran, premier soutien du régime Assad

Dès 2012, l'Iran vole au secours du régime syrien, par l'intermédiaire du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique (Pasdaran), une force paramilitaire directement contrôlée par le Guide de la Révolution, le plus haut responsable politique et religieux en Iran, Ali Khamenei. Ce sont leurs forces spéciales, les forces Al-Qods qui interviennent d'abord en Syrie. A partir de 2015, l'Iran engage des unités régulières des Gardiens de la Révolution Islamique. Début 2016, Téhéran envoie pour la première fois des unités de son armée régulière. En tout, l'Iran a engagé des milliers de soldats, dont au moins 450 sont morts au champ de bataille.

«La présence de l'Iran est liée à un impératif stratégique: maintenir l'alliance qui existe de puis 1979 avec le régime syrien, qui a permis à l'Iran de bâtir des proxys à l'extérieur de son territoire, c'est à dire des groupes soutenus par lui, comme le Hezbollah au Liban. Ça leur permet de maintenir un cordon d'approvisionnement en armes et en matériel vers le Hezbollah via la Syrie, et de soutenir un allié historique dans la région», développe Stéphane Mantoux.

Le soutien de l'Iran est crucial pour le régime syrien. Il achète du pétrole et fournit des armes à Damas, assure la formation des principales milices pro-régime, et coordonne leurs efforts militaires. Téhéran aurait notamment contribué à l'entraînement d'une des brigades pro-Assad les plus importantes, Liwa Abou al-Fadhal al-Abbas, majoritairement irakienne, et des Forces de Défense Nationales, une force paramilitaire créée en 2012 par le gouvernement syrien.

«Quand les rebelles ont percé à Alep à l'été 2016, c'est l'Iran qui a fait venir une unité d'élite du Hezbollah, la milice irakienne Harakat Hezbollah Al-Nujaba, et qui a mobilisé des miliciens afghans. Parmi les morts côté régime, il n'y avait quasiment que des étrangers: des Iraniens, des Irakiens et des Afghans», précise l'historien.

Le Hezbollah libanais: un engagement inédit

Le Hezbollah, milice islamiste chiite libanaise et proche allié de l'Iran, est présent en Syrie depuis l'automne 2012. Il s'illustre notamment en mai 2013, dans le cadre de la bataille d'Al Qusayr, près de Homs. Environ 10.000 de ses combattants auraient transité par la Syrie et plus un millier ont été tués. L'organisation cherche, tout comme l'Iran, à rallier les chiites de Syrie, via un discours qui assimile l'ensemble des rebelles syriens (sunnites) aux djihadistes de l'EI ou d'Al-Qaïda. Pour Stéphane Mantoux:

«Le Hezbollah est à un niveau d'engagement jamais vu pour lui sur un théâtre extérieur. Il est là pour préserver son corridor d'approvisionnement (en armes et en matériel) avec l'Iran par la Syrie.»

Les brigades afghanes et pakistanaises recrutées par l'Iran

Pour appuyer le régime syrien, l'Iran a supervisé la constitution d'un bataillon formé d'Afghans chiites persanophones (hazaras). La plupart sont des réfugiés installés en Iran. Dès 2013, ils sont aperçus au sein de milices pro-régime. A partir de 2014, le régime iranien promet un salaire mensuel de 500 dollars et le droit de résidence en Iran à ceux qui acceptent de combattre en Syrie. Certains sont recrutés de force. Peu après, une milice afghane pro-régime baptisée Liwa Fatemiyoun («la brigade des Fatimides») est constituée. La force Al-Qods a également recruté des Hazaras en Afghanistan, au Pakistan et en Syrie. Aujourd'hui, la brigade comptabiliserait entre 5 et 10.000 hommes.

«Les Afghans servent de 'chair à canon' , ils sont là pour faire du nombre et éviter que les troupes d'élite pro-régime (Iraniens et Hezbollah) aient trop de pertes. Il s'agit de faire des économies au niveau des troupes.»

Liwa Fatemiyoun possède son pendant pakistanais, Liwa Zainebiyoun. Cette milice se forme à partir de novembre 2014. Ce sont principalement des chiites Pakistanais vivant en Iran, recrutés dans les mêmes conditions que les Afghans. Une minorité se sont rendus directement en Syrie depuis le Pakistan, bien que l'armée iranienne décourage ce type d'initiatives. Ils sont plusieurs centaines à combattre en Syrie.

La Russie et sa logique de puissance

Les premiers indices d'un engagement russe en Syrie apparaissent en août 2015. En septembre 2015, la Russie déploie son aviation et effectue ses premières frappes. En novembre 2015, Moscou expédie des armes et du matériel (chars, missiles, véhicules...) au régime syrien, tout en déployant des conseillers militaires et des fusiliers marins. En mars 2016, Vladimir Poutine reconnaît officiellement que des troupes russes sont présentes au sol sur le théâtre syrien. En août 2016, des indices pointent vers la présence de forces spéciales russes et de mercenaires, dont la présence n'est pas officiellement reconnue par Moscou. Mais les manifestations les plus visible de l'intervention russe sont les bombardements aériens qui ont causé de nombreuses pertes civiles (estimées à environ 3500 morts), dans des conditions contraires au droit de la guerre.

A Alep, une zone densément peuplée de civils, la Russie utilise notamment des armes thermobariques, des «bunker busters» et des bombes à sous-munitions, avec des conséquences dévastatrices. Pour Stéphane Mantoux, les intérêts russes sont multiples: 

«La Russie poursuit plusieurs objectifs. Au niveau régional, elle veut maintenir son alliance historique avec le régime syrien, conserver une position stratégique au Moyen-Orient (notamment via sa base navale de Tartous) et, si possible, y accroître son influence. Sur le plan international, Vladimir Poutine ne veut pas pas réitérer l'erreur qu'il a faite avec Kadhafi en Libye: en 2011, les frappes aériennes de l'OTAN, autorisées par la Russie, avaient conduit à la chute d'un de ses alliés. Cette intervention répond également à des objectifs de politique intérieure: détourner l'attention de la mauvaise situation économique en Russie, souder la population par une intervention extérieure, soutenir les ventes d'armes et affirmer la puissance russe.»

Les milices chiites irakiennes : de la lutte contre l'armée américaine à la défense du régime syrien

A partir de 2006-2007, l'Iran forme et finance des milices et des partis politiques chiites irakiens, surnommés «groupes spéciaux». Ils sont utilisés par Téhéran comme relais d'influence en Irak. Ils combattent l'armée américaine et adhèrent (tout comme le Hezbollah) à l'idéologie du régime iranien, le Velayat-e faqih: l'établissement d'un gouvernement islamique chiite dirigé par un guide suprême religieux. Parmi les les plus impliquées en Syrie, on peut citer l'organisation Badr, Asa'ib Ahl al-Haq, Kata'ib Hezbollah et bien d'autres. A partir de 2013, ces milices ont envoyé des milliers d'hommes combattre en Syrie aux côtés du régime Assad, soit sous leur propres couleurs, soit au sein de groupes «paravents» créés spécialement pour l'occasion, comme Liwa Abou Fadl al-Abbas ou Harakat Hezbollah al-Nujaba (qui s'est depuis émancipé).

Pour mobiliser les combattants, ces groupes armés ont mis en avant la défense des lieux saints chiites en Syrie. Le principal est le mausolée de Zeinab: situé à Sayyida Zeinab, dans la banlieue sud de Damas, c'est un haut lieu de pèlerinage pour les chiites. 

Mais ce discours s'est progressivement durci: défense de l'ensemble des lieux saints chiites, puis défense de tous les chiites face aux sunnites (ce que des chercheurs comme Phillip Smyth appellent «pan-chiisme»). Par ailleurs, les milices chiites irakiennes reprennent les éléments de propagande du régime syrien et de ses alliés. Les rebelles syriens opposés à Bachar el-Assad, sont dépeints comme uniformément djihadistes. Le conflit est parfois présenté comme un complot occidental conçu pour déstabiliser le gouvernement syrien avec l'aide d'al-Qaïda et de l'EI. Enfin, les milices se revendiquent d'un «axe de résistance» incluant l'Iran et le régime syrien, opposé aux États-Unis, à Israël et à leurs alliés.

Mise à jour: Plusieurs groupes armés irakiens combattant pour Assad en Syrie affrontent également l'EI en Irak. Le 13 juin 2014, face aux avancées de l'organisation terroriste en Irak, l'ayatollah Ali al-Sistani appelle à la mobilisation des chiites. Deux jours plus tard, le gouvernement irakien met en place les «Unités de Mobilisation Populaire» (Hachd al-Chaabi) une force paramilitaire composée de milices, majoritairement chiites, pour combattre l'organisation djihadiste. Les Hachd al-Chaabi participent actuellement à la bataille de Mossoul. La brutalité des milices chiites (et parfois de l'armée) envers les civils sunnites préoccupe vivement les organisations de défense des droits de l'homme.

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