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Les manifestations de la police vous font peur? Voilà pourquoi

Des policiers manifestent à Paris, le 20 octobre 2016. BERTRAND GUAY / AFP

Des policiers manifestent à Paris, le 20 octobre 2016. BERTRAND GUAY / AFP

Si la mise en scène des manifestations spontanées de policiers, organisées en pleine nuit dans les rues de Paris, ont pu surprendre les riverains, elles inquiètent également la majorité à l'approche de la présidentielle.

Voilà plusieurs nuits désormais qu'à Paris, Toulouse, Nice ou Marseille, des centaines de policiers descendent dans les rues. Ils veulent faire entendre leur colère, leur «ras-le-bol» face à des effectifs insuffisants et un manque de moyens, une politique du chiffre, des conflits internes qui rongent les organisations syndicales et un manque de considération de leur hiérarchie. Ces rassemblements spontanés font surtout écho aux différentes attaques dont des fonctionnaires de police ont été victimes ces derniers jours. D'abord celle, au cocktail Molotov dans le quartier de la Grande Borne, à cheval entre les communes de Grigny et Viry-Châtillon, le 8 octobre, qui a blessé grièvement un adjoint de sécurité. Puis celles de Bastia et de Mantes-la-Jolie, quelques jours plus tard.

Aux yeux des personnalités politiques de tous bords, les revendications de ces policiers sont légitimes. Mais certains, surtout à gauche, regrettent la manière dont les manifestations sont menées et mises en scène: ballets de policiers dans les rues en pleine nuit, en uniforme ou en civil, cagoulés pour certains; ballets de voitures banalisées et officielles sirènes hurlantes et gyrophares allumés sur les Champs-Élysées.

«Entre Pinochet et "The Walking Dead"»

À la vue de ce spectacle dans les rues de Paris, ou à la télévision, certains riverains et téléspectateurs se sont dits choqués. Sur Twitter, on décrit des scènes «surréalistes», «hallucinant[es]», «entre Pinochet et The Walking Dead», de policiers défilant dans les rues en «réveillant la population» et appellant les gendarmes mobiles qui encadraient la manifestation illégale à les rejoindre dans le cortège.

Parmi ces réactions fortes, quand certains évoquent à demi-mot des faux airs de coup d'État, d'autres font davantage référence à une forme d'«impunité» des forces de l'ordre qui ont pu se livrer à des manifestations interdites sans être inquiétés par les gendarmes mobiles qui encadraient les rassemblements. Un «deux poids/deux mesures» qui interpelle donc ceux qui ont été témoins ou au cœur des heurts parfois violents qui ont émaillé, ces derniers mois, les manifestations contre la loi travail.

Pour Arnaud Houte, maître de conférence à La Sorbonne et historien de la police, la peur ou, tout au moins, la surprise ressenties à la vue de ces manifestations «sauvages» répondent à d'autres facteurs symboliques. «Qu'ils manifestent cagoulés, masqués, c'est lié à leur devoir de réserve et à des contraintes réglementaires, mais il y aussi là une volonté de mise en scène. Mais, ce n'est pas spécifique à la police, prévient-il. Mettre en scène une manifestation, faire le spectacle, des happenings, c'est quelque chose que l'on peut ratacher aux transformations de la manière de manifester et général et qui s'oberserve également dans d'autres professions».

«Pas un bon signe pour la santé démocratique»?

Alors, pourquoi l'idée de voir des policiers dans la rue, de nuit, surprend? Arnaud Houte avance deux hypothèses. D'abord que ces images peuvent rappeler, dans notre imaginaire collectif, des scènes que nous sommes surtout habitués à voir dans des États policiers d'Amérique du Sud plutôt qu'en France. Il soulève ensuite l'idée que ces manifestations spontanées, organisées sans autorité syndicale, posent des questions sur l'encadrement et la gestion des fonctionnaires de police. «Les contestations de la police contre le gouvernement ne sont pas nouvelles, ce qui est nouveau, en revanche, c'est que les syndicats donnent le sentiment de ne plus tenir leur base», ajoute-t-il.

«En France, je pense qu'on a perdu la mémoire de ces manifestations policières, mais il y en a eu. Il y a eu, par exemple, la grande manifestation du 13 mars 1958 qui a lieu deux mois avant la chute de la IVe République, très liée au contexte de la Guerre d'Algérie, et qui est le point de comparaison le plus intéressant. Quelque part, dans la mémoire collective, il y a ce souvenir que quand la police manifeste, ce n'est jamais bon signe pour la bonne santé démocratique.»

Dans deux tweets postés sur un compte Twitter (désormais passé en privé), une riveraine du canal Saint-Martin, dans le XXe arrondissement de Paris, a décrit en ces termes la scène qui se déroulait sous ses fenêtres:

«Les flics sont en train de chanter super fort la Marseillaise dans ma rue. Et crient "La police dans la rue". Mon sang s'est glacé».

Puis:

Je tremble de partout. C'est archi-flippant

Une riveraine

«La police manifeste en hurlant "Résistance", "La police dans la rue", très nombreux. Je tremble de partout. C'est archi-flippant».

La force de la mise en scène

La mise en scène de ces manifestations nocturnes a marqué les esprits. Nombre de Parisiens résidant sur le parcours du cortège semblent avoir été surpris par le mode opératoire, après avoir été réveillés, dans la nuit, par les klaxons, les sirènes et les gyrophares de véhicules de police. Le caractère illégal de ces rassemblements a pu jouer sur le sentiment étrange vécu par les Parisiens. Car s'«il n’est pas illégal de manifester dans la police, ce que l’on n’a pas le droit de faire c’est d’utiliser les moyens de la police, des véhicules, etc....», a rappelé Bernard Cazeneuve, le 19 octobre, sur TF1. Ce que l'on observe pourtant depuis quelques jours.

Autre aspect illégal: contrairement à de précédentes manifestations de policiers préalablement autorisées par la préfecture, organisées en pleine journée et chapeautées par des organisations syndicales survenues ces derniers mois, devant le ministère de la Justice ou sur la place de la République à Paris, les rassemblements de ces derniers jours n'ont pas été autorisés par la préfecture.

Le patron de la police nationale, Jean-Marc Falcone, n'a d'ailleurs pas caché son mécontentement en fustigeant le «comportement inacceptable» des policiers et des «manquements individuels aux règles statutaires». Il a également demandé l'ouverture d'une enquête à l'IGPN, la police des polices. Car la profession de fonctionnaire de police dispose d'un statut particulier et interdit le droit de grève et de manifestation, sauf quand les policiers ne sont pas en service. Le code de déontologie de la police nationale et de la gendarmerie nationale exige, par ailleurs, que le fonctionnaire de police s'abtienne «dans l’exercice de ses fonctions, de toute expression ou manifestation de ses convictions religieuses, politiques ou philosophiques».

Une colère ancienne

La dernière fois que l'on avait vu des policiers défiler ainsi dans la rue, de nuit, sans appel syndical, sur les Champs-Élysées, c'était en avril 2012, après la mise en examen de l'un de leurs collègues de Noisy-le-Sec pour homicide volontaire.

Plus tôt encore, en 2001, des manifestations avaient déjà mobilisé jusqu'à 15.000 personnes, dont certains en uniforme, souligne Le Monde. Le 3 juin 1983, en marge des obsèques de deux policiers Émile Gondry et Claude Caiolla, deux policiers tués par des cambrioleurs qu’ils avaient pris en flagrant délit dans le IXe arrondissement de Paris, des membres de la Fédération professionnelle indépendante de la police (FFPIP), un syndicat classé à l'extrême droite, s'étaient rendus en silence sur les lieux du cambriolage... avant de «se déchaîner» à l'approche du ministère de la Justice, alors occupé par Robert Badinter, rapporte France Info.

Cette manifestation non-déclarée, qui comptait dans ses rangs des policiers en possession de leur arme de service, avait été jugée «gravissime». Des ministres avaient même parlé de «sédition», d'une révolte contre l'État. En réponse, le directeur général de la police avait été démis de ses fonctions.

Aujourd'hui, les revendications exprimées par les fonctionnaires de police qui manifestent sont différentes et répondent à un mal-être plus profond. Au-delà du manque de moyens, c'est surtout une réponse pénale plus sévère que ces derniers exigent. Afin d'éviter l'éventualité d'une escalade du mouvement, Bernard Cazeneuve, ministre de l'Intérieur, et Jean-Jacques Urvoas, ministre de la Justice, ont accepté de recevoir les syndicats de police, mercredi 19 octobre.

Une «concertation» qui n'a toutefois pas empêché un nouveau rassemblement sauvage, le soir-même, sur la place de la République à Paris. Pour la majorité, dans un contexte délicat de lutte contre le terrorisme, il est impératif de mettre un terme à ces «foyers de protestations», expliquent Les Échos. «À quelques mois de la présidentielle, le risque est sérieux pour le gouvernement de voir ce sujet se transformer en brûlot politique. Un risque auquel son propre camp l'expose», écrit le quotidien qui fait ici référence aux déclarations de Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du Parti socialiste, qui a dénoncé la «patte» du Front national dans ces manifestations.

Les prochaines étapes de ce mouvement de protestation seront une rencontre entre les syndicats policiers et François Hollande, le 24 octobre, des «rassemblements silencieux devant les palais de justice» tous les mardis et «une marche de la colère policière et citoyenne», le 26 octobre, à l'initiative du syndicat Unité-Police SGP-FO qui invite les autres syndicats policiers français et la population à se joindre au rassemblement. Une marche, organisée et encadrée par une formation syndicale, qui sera, cette fois, autorisée par les autorités.

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