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Hanouna dans «Le Grand Journal»: le rien s'est mis à dialoguer avec lui-même

Capture d'écran du Grand Journal

Capture d'écran du Grand Journal

Cyril Hanouna annonce l’univers sans normes, sans limites, sans hiérarchie, que la télévision nous prépare.

On est dans ce moment atroce où l’on va penser sur le rien, où le rien se met à dialoguer avec lui-même, où l’insignifiant invente un monde, où il faudrait penser l’irruption de Cyril Hanouna, hier, sur le plateau du «Grand Journal».

Voir un peu après 18'40. 

Elle n’est, en, soi, qu’une pochade, une bulle de savon, la promenade d’un entertainer populaire dans une autre émission, promenade vaniteuse et vaine? Mais cette vanité est une invention: la transformation de la télévision, média jusqu’ici ordonné en dépit de ses frasques, cloisonné en cases, en chaines, en émissions… en un univers global, sans frontières ni limites, se nourrissant de lui-même, jouant à saute-chaines, devenant son propre sujet, sa propre narration: où l’on ne traite plus des sujets, des actualités, des invités, mais simplement d’un feuilleton inépuisable, narcissique et décomposé, le feuilleton de la télévision en elle-même, dans sa fascinante vacuité. Hanouna au «Grand Journal» est cette vacuité rebondissante. Il tisse l’histoire de media en media, elle passe d’un écran à l’autre, elle rebondit dans la rue. Suivons bien.

Sur C8, dans «Salut les terriens», l’émission de Thierry Ardisson, l’acteur et humoriste Stéphane Guillon titille régulièrement la bête Vincent Bolloré, patron de Vivendi, propriétaire de la chaine et donc celui qui paye, et, le 15 octobre, moque avec grâce sa dernière lubie, l’installation de Morandini sur Itélé, la chaine info du même Bolloré.

Sur C8 encore, dans sa forteresse de «Touche pas à mon poste», Cyril Hanouna, première gâchette chez Bolloré et dernière étoile d’un groupe qui bascule dans l’incurie, balance Guillon en ploutocrate payé 10.000 euros la chronique. On a dû lui donner des biscuits.

Sur internet cette fois, Guillon réplique et se paye Hanouna, «tu es le bollo-employé de l’année». Et puis s’en va manifester devant le siège d’Itélé avec les salariés en grève de la chaine, donc contre Bolloré. C’est une escapade dans le monde concret. C’était hier.

Le même soir, sur Canal plus, maison mère du groupe aux ors ternis, Guillon est invité du «Grand Journal», jadis la puissance élégante d’une chaine, aujourd’hui simple talk-show qui s’astreint à exister proprement, dans un environnement miné. Alors que Guillon doit quitter le plateau pour aller faire son spectacle, Cyril Hanouna déboule, verbe haut, prétendant vouloir faire un bisou à Guillon pour faire la paix, puis embrassant faute de mieux –Guillon parti sans attendre– les animateurs du Grand journal, puis s’éclipsant sous l’hostilité du plateau, qui essaie de faire parler le navigateur écolo Yvan Bourgnon.

Au-delà de l'insignifiance, quelque chose est arrivé

Fin provisoire. On s’en contrefout? Oui. Réellement? Oui. Mais encore? Bon. Au-delà de l’insignifiance, quelque chose est arrivé; une histoire simplement du media, du groupe Bolloré, un conflit interne à l’Empire, une dissidence qu’un clown guerrier châtie, s’est promenée dans les antennes du groupe Bolloré, et ce groupe, statique et impavide, se prête au jeu, à la fois objet de scandale et s’en nourrissant, et, se nourrissant, nourrit un peu plus le scandale. Littéralement retraitant son ordure pour en faire… De l’or? Du vent? De l’égarement?

La vampirisation comme mode d'être au monde

C’est Hanouna. Il a pris depuis longtemps l’habitude d’aller squatter les émissions des autres, et ce n’est pas seulement son impolie toute-puissance. Vampiriser est un style.

J’ai souvenir, nous étions voisins, de Hanouna et sa bande débarquant dans l’émission de football de Pascal Praud sur Itélé, c’était avant les crises, une simple incursion de voisins espiègles, puisque les deux chaînes partageaient un immeuble, des studios, la salle de maquillage. Il suffisait de pousser une porte… Hanouna était rafraîchissant. Il rappelait une réalité physique –le voisinage concret de Itélé et de D8– et donc était du côté du vrai. Plus récemment, c’était un chevalier de Hanouna, le stoïque Gilles Verdez, qui était allé perturber Joey Starr dans sa loge juste avant «La nouvelle star», transmutant en une pitrerie pour TPMP un radio-crochet sérieux mais en perte d’audience. C’était plus élaboré, pervers, une humiliation interne à D8. Le feuilleton avait fait quelques jours, surjoué sur le plateau de TPMP. La laideur du factice se glissait dans le marivaudage, mais il y avait quelque chose, une création. Le principe était trouvé.

Avec Guillon, Hanouna touche à la perfection totalitaire

Hanouna, seigneur de la télévision

Avec Guillon, Hanouna touche à la perfection totalitaire. D’une contestation, il fait un amusement. D’une dissidence interne, une histoire à sa mesure. On peut contester à Guillon le droit d’être à la fois payé par et opposant à Bolloré. Ou respecter le fait qu’il prend le risque d’être éjecté de sa tribune lucrative, c’est selon… Hanouna ne respecte pas Guillon, ni le conteste. Il l’entraîne dans son ridicule. Lui est immunisé. Pas Guillon. Il vide son adversaire de sa dangerosité. Nous n’avons plus un chansonnier, un acteur caustique, mais un personnage dans le spectacle huilé que l’on offre aux fanzouzes. Le risible intègre et démine. C’est un métier.

Hanouna est sans aucun doute infiniment intelligent. Je veux dire stratège et tacticien, et froid dans ses choix, et terriblement vivant, et sans complexe, la preuve, et inventif. Il annonce l’univers sans normes, sans limites, sans hiérarchie, que la télévision nous prépare. Ou plutôt; l’univers anomique, sans norme ni hiérarchie, qui sera celui des téléspectateurs d’Hanouna, dupes et heureux, enchantés. Lui vivra au-dessus des hommes, avec d’autres seigneurs.

J’aimais bien Cyril Hanouna. Je l’aimerais bien si on se reparlait, cela fait longtemps, en dehors de la secte qu’il sert de son talent; je le trouvais raisonnable. Gentil et drôle, hors son personnage. Il l’est. Je le sais décent. Il n’est pas de ces gens qui trouveraient normal que la fille se fasse embrasser le sein devant un million quatre cent quatre vingt douze mille téléspectateurs, puis se fera insulter par les réseaux sociaux, et en redemandera… Il n’est pas non plus de ces inexistants dont l’univers est piétiné par l’homme dont il est le garant –les gueux de Itélé, petite chaine dont la jeune rédaction subit une violence impavide et voit ce qu’elle a construit -difficilement, imparfaitement, modestement, courageusement– piétiné par l’introduction d’un pitre que l’on soupçonne d’être un porc, au coeur de son travail. En attendant d’autres.

La TPMPisation des enjeux

Hanouna enrobe de rire et de relativisme ce qui fait souffrir

Quand Hanouna entraine Guillon dans sa sarabande, il n’abime pas seulement un rival de son rang. Il empêche que l’on regarde les gens de peu. Il happe l’affaire Morandini pour que ses chroniqueurs en parlent, il TPMPise l’enjeu, il enrobe de rire et de relativisme ce qui fait souffrir, il emprisonne dans sa fiction une histoire très réelle. Il la vole. Tandis qu’il bisouille sur un plateau, des journalistes trentenaires ne savent pas s’il faut démissionner dans le froid des média sinistrés, ou se battre, ou se soumettre, et ne plus se respecter. Tandis qu’il gambade, des smicards en grève, à Itele, comptent les sous que leur sens de la dignité leur fait perdre. Tandis qu’il tisse et conte une histoire de télé, des gens vivent dans le monde réel, qui ne sont pas «de la télé», mais y travaillent, et c’est plus dur.

Victor Robert est un journaliste qui pensait important, hier, de faire savoir aux quelques dizaines de milliers de personnes qui lui font confiance en dépit de tout ce que dégage son employeur, qu’un navigateur nommé Bourgnon veut nettoyer les océans. Il faisait juste son métier, et Hanouna l’en empêchait. Mes amis de Itélé –je fus de ceux-là, plus vieux que la plupart d’entre eux, et c’est aussi l’affection qui me guide, pour ces gens que l’on brime– ne demandent rien que d’exercer leur profession, qui est d’informer. Ils sont d’une normalité atterrante, tellement moins distrayante que cinq minutes chez Baba. Ils ressemblent à tous les salariés de toutes les entreprises dont l’actionnaire décide de s’affranchir de la raison, sans explication ni dialogue possible, et l’on subit, ou l’on devient enragé. On n’a rien de drôle.

On est moins intéressant que ceux qui entreprennent, inventent, innovent, éclatent, brisent les cadres, ou bien investissent, cassent, licencient, tuent, abiment, relèvent… On vaut moins voulant simplement travailler, que le seigneur de TPMP qui prend ses aises et s’invite, c'est sa préséance. On ne vaut rien, simplement ce qu’on nous concède.

A Itélé, pendant que Cyril se promène tel un furet mignon sur les plateaux des autres, des salariés subissent les pressions, les menaces voilées, les tentations des maitres et des rares traitres: ceux qui sont du bon côté, du côté radieux du généreux Vincent Bolloré, qui n’oublie pas les siens, du drôle Hanouna, qui méprise la critique et chatouille l’adversité. Cyril Hanouna est génial mais sert une force méchante, en vain. Baba est tellement fin qu’il le sait, forcément, et ce qu’il en fait, de sa conscience, il ne saura pas le mettre en scène. Je le suppose en tous cas.

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