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Cet emoji d'une femme qui allaite n'est pas une bonne idée

Emojipedia

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Une mère a proposé à l'Unicode Consortium –qui valide les emojis– d'en créer un représentant une femme donnant le sein à son enfant. Mais pour de mauvaises raisons.

Disons-le tout net. La très probable arrivée d'un emoji qui représentera l'allaitement au sein est une bonne chose, et répond visiblement à une forte demande. Rachel Lee, une infirmière de l’University College Hospital, vient en effet de soumettre au consortium Unicode un emoji censé représenter l'allaitement maternel, au prétexte que ce dernier «remplirait un vide dans les standards actuels qui omettent le moyen de nutrition le plus répandu pour les nouveaux nés». Dans sa note d'intention, elle relève le fait que le personnage d'une femme nourrissant son bébé au sein a été maintes fois plebiscité par des pétitions, par le biais de sondages, dans les requêtes Twitter ou encore dans la liste des emojis les plus demandés établie sur Emojipedia.

Et cela devrait suffire à convaincre Unicode –dont on ne voit pas pourquoi ils refuseraient– de céder à la requête. Après tout, si les emoji sont censés pouvoir incarner une activité répandue, il va de soi que donner le sein à son bébé rentre dans cette catégorie. Mais c'est quand on entre dans le détail de l'argumentation de Lee, que l'on peut s'interroger sur le caractère idéologique de sa demande. Car sa démarche semble bien s'inscrire dans la lassante et contre-productive guerre sein/biberon et reprend surtout toute la rhétorique culpabilisante tirant à vue sur les mères allaitant au biberon.

Un «meilleur choix»

L'infirmière étaye en effet sa proposition avec l'argument massue et rebattu consistant à dire que «l'allaitement au sein est le meilleur choix pour la mère et le bébé», reléguant ainsi le biberon au rang de pis-aller. Argumentation dont on sait qu'elle a conduit de nombreux experts et militants à affirmer que le lait maternisé mettait en danger la santé de l'enfant. Dire que les qualités nutritionnelles du lait maternel sont meilleures que celles du lait artificiel n'est en soi pas faux, même si cela occulte le fait que le lait maternel n'est pas nécessairement pur et bio comme certains aiment à le dire. Ainsi, quand une femme a fait analyser son propre lait, elle a découvert que ce dernier était bourré de toxines et de produits chimiques.

Mais asséner que cela «est tout simplement meilleur» est malhonnête et réducteur. D'autant que Rachel Lee s'appuie sur les rapports de l'UNICEF et de l'OMS dont la méthodologie et le traitement médiatique ont maintes fois été contestés. Titiou Lecoq rappelait ici que le rapport de l'OMS brandit à tout bout de champ –et auquel on fait dire que «l'allaitement maternel sauve des vies» car il permet de lutter contre la malnutrition ou les diarrhées dues aux eaux non potables–, est alors généralisé à l'échelle de la planète et des femmes du monde entier. Or, il est évident que les conditions sanitaires ne sont pas les mêmes dans les pays industrialisées et dans les pays pauvres.

Quant à la référence à l'UNICEF, Lee cite les propos de sa directrice qui affirme que «les états doivent en faire la priorité des dépenses publiques», rappelons qu'ils sont les auteurs d'un tweet, publié au cours de l'été 2016, qui démontrait à quel point il est aisé de glisser de de la recommandation à l'injonction.

De tout temps, on a allaité artificiellement

L'infirmière s'improvise également historienne en écrivant que «depuis le début de civilisation, l'allaitement maternel a été essentiel dans le développement humain. Les chercheurs ont examiné  les dents fossilisées d'un enfant de Neanderthal qui suggère que les bébés étaient allaités jusqu'à sept mois» et que «l'allaitement maternel existe depuis le début de l'humanité et continuera bien après la technologie et les smartphones».

Ce qui revient donc à faire de l'allaitement au sein une pratique ancestrale et fondatrice et de l'allaitement au biberon une pratique moderne et vaguement gadget, or, comme le rappelle Marie-France Morel, historienne et présidente de la Société d’Histoire de la Naissance, «il existait des allaitements artificiels dès l’Antiquité».

Pourquoi donc ne suffisait-il pas de dire «il faut un emoji allaitement au sein parce des femmes le réclament et que c'est une pratique répandue»? C'est qu'il est visiblement impossible de plaider pour que soit facilité et soutenu l'allaitement au sein sans envoyer des tas de petites piques à celles qui ont fait le choix d'allaiter autrement (car oui, donner le biberon, c'est aussi allaiter) et présenter ce choix comme «non-naturel».

Une maman sans tête

Enfin, et c'est sûrement ce que la proposition de Rachel Lee a de plus maladroit, l'emoji qu'elle soumet est donc un personnage de maman donnant le sein, mais privée de sa tête. De nombreuses applis permettant de télécharger des emojis proposaient déjà des mères allaitantes qui elles n'étaient pas décapitées. Pourquoi, ce choix conscient ou non, d'amputer la mère allaitante de son visage et donc de son expression alors que, comme démontré ici, escamoter les têtes des femmes quand elles sont représentées est lourd de sens? Cela revient à réduire la mère allaitante à sa simple fonction nourricière. Il aurait été intéressant que Lee propose une palette d'emojis allaitement suggérant comme ci-dessous qu'il est parfaitement possible de donner le sein en même temps qu'une autre activité.

Car cela ne va visiblement pas de soi dans tous les esprits, et il reste considéré qu'une femme donnant le sein doit s'y consacrer entièrement et béatement. La photo de cette mère allaitant ses jumeaux tout en travaillant sur son ordinateur avait en effet provoqué moult commentaires indignés sur l'air de «ça doit être une moment unique de partaaaage».

Preuve s'il en est que, plutôt que de contribuer à la fabrication d'un conflit entre allaitement au sein et allaitement au biberon avec force arguments approximatifs et culpabilisants, il conviendrait d'employer cette énergie à faire en sorte que toutes les mères, allaitantes ou non, soient respectées dans leurs choix.

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