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Je suis prof et j'ai calculé mon temps de travail

 Bertram Nudelbach via Flickr License by CC

Bertram Nudelbach via Flickr License by CC

C'est un peu plus que 18H, n'en déplaise à Nicolas Sarkozy

C'est son obsession: Nicolas Sarkozy est persuadé que quand même, les enseignants ne doivent pas bosser tant que ça, puisqu'il veut en permanence leur rajouter du boulot. En 2012 déjà, il disait vouloir augmenter le temps de travail des enseignants, et leur attribuer un bureau leur permettant notamment d’y recevoir des élèves afin de discuter avec eux et trouver des réponses à leur problèmes. Mardi 18 octobre, dans la matinale de Patrick Cohen, sur France Inter, l’ancien Président de la République est reparti sur le même air, soulignant qu’un professeur certifié (c’est-à-dire titulaire du CAPES) a 18 heures d'obligation de service par semaine, et que les enseignants devaient travailler plus, ce qui laissait entendre que ces heures «d'obligation de service» sont les seules heures travaillées.

Ben non.

Libération –certes, ce journal de gauchos lu notamment par des profs– rappelait dans un article de désintox en mars dernier:

«Une note du ministère de 2013 précise d’ailleurs que l’obligation réglementaire de service (ORS) "ne recouvre qu’une partie du temps de travail effectif des enseignants du second degré". En moyenne, les enseignants déclarent travailler quarante et une heures par semaine. Une étude de l’Insee de 2010 détaille la répartition du temps de travail des professeurs. Ainsi, sur vingt heures en moyenne passées avec les élèves (dont dix-neuf d’enseignement), les profs passent plus de vingt et une heures à préparer leurs cours, corriger leurs copies, effectuer de la documentation, etc.»

Et c'est bien plus proche de la réalité. Depuis mon salon de prof de maths et entre deux corrections de copie, je peux vous le dire.

Je ne suis pas le plus bûcheur des professeurs de France. J’essaie de bien faire mon travail, de préparer des cours répondant aux objectifs du programme, de proposer des évaluations régulières et de corriger les copies dans un délai acceptable. Mais je ne suis pas passé dans le camp de ceux qui évaluent par compétences (une activité qui, quoi qu’on en pense, est extrêmement chronophage à mettre en place), ni dans celui des aficionados de la classe inversée (inversement de ce qui est fait à la maison et en classe, et qui nécessite là aussi une quantité de travail assez ahurissante dont l’ampleur me décourage d’avance). En résumé, je suis un prof lambda, en tout cas en termes de temps de travail (permettez-moi de ne pas juger du reste). Depuis quelques semaines, j’ai tenté de minuter mon activité professionnelle. En voici les résultats dans les grandes largeurs.

Temps de travail hebdomadaire

Temps passé devant mes élèves: 22 heures. Ça ne correspond pas aux 18heures de Nicolas Sarkozy parce que j'ai 20 heures de cours, 1 heure d’accompagnement personnalisé et 1 heure de soutien en mathématiques.

Rendez-vous avec les élèves et/ou les familles: 2 heures

Correction de copies: 8 heures (C’était moins lorsque j’étais professeur de collège)

Préparation de cours et documentation: 4 heures 30

Surveillance de devoirs surveillés organisés hors heures de cours: 1 heure 20. C’est-à-dire un samedi matin sur trois entre 8 heures et midi, parce qu’en Première S, organiser des évaluations de maths sur ses heures de cours, c’est s’assurer de ne pas terminer le programme.

Logistique: rapports d’incidents, échanges de mails professionnels, remplissage du cahier de textes électronique, utilisation de la photocopieuse et débourrage: 3 heures 30

Conversations avec mes supérieurs et mes collègues (enseignants et CPE): 1 heure 30

Total: 42 heures 50

(Soit à cinq minutes près le temps indiqué par l’INSEE pour un professeur certifié hors EPS)

Bonus

Évidemment, je pourrais y ajouter ma fonction d’élu au conseil d’administration, et en conséquence ma présence aux conseils de discipline qui ne manqueront pas de ponctuer l’année, mais j’accepte de considérer cela comme une activité annexe liée à un engagement personnel. Après tout, personne ne m’a demandé de me présenter à ces instances. En revanche, j’aimerais qu’on n’oublie pas les périodes de conseils de classe (qui m’occupent une douzaine de soirées dans l’année), ni les réunions diverses et variées (dont beaucoup ne peuvent nous être imposées mais auxquelles nous nous devons souvent de participer afin de participer à la vie de l’établissement).

Quant aux temps de pause, ils servent moins souvent à se détendre autour d’un café qu’à aller effectuer ces fameuses photocopies ou à s’entretenir avec un élève qui a des questions à nous adresser, ou qui pose problème par son attitude…

Pour résumer, j’estime effectuer des semaines de travail de 40 heures minimum, cette durée pouvant dépasser les 50 heures en période de conseil de classe. Coupons la poire en deux: 36 semaines de 45 heures, c’est l’équivalent de plus de 46 semaines de 35 heures.

En Zep

Et si on parlait de Laure? Cette professeure de français qui exerce dans l’un des 1089 collèges estampillés REP (appellation qui a peu ou prou remplacé les ZEP) a tenté à ma demande de comptabiliser son temps de travail hebdomadaire.

Temps passé devant les élèves: 20 heures 30 (18 heures 30 de cours, 1 heure d’aide aux devoirs, 1 heure d’EPI)

Correction de copies: 8 heures

Préparation de cours et documentation: 7 heures

Rendez-vous avec les familles: 2 heures 30

Réunions avec l’infirmière scolaire, l’auxiliaire de vie scolaire et la direction du collège au sujet d’un élève: 1 heure 30

Logistique: Mails, rapports, cahier de texte électronique, cahier de texte personnel: 5 heures

Visite d’une élève placée temporairement dans un dispositif spécial hors du collège en raison d’un profil atypique: 2 heures (transports compris)

Surveillance d’élèves mis en retenue par mes soins: 2 heures

Réunion de liaison avec les écoles primaires du secteur afin de faire le point sur les nouveaux élèves de sixième: 1 heure 30

Passage en vie scolaire pour échange avec les assistant(e)s d’éducation et point sur l’absentéisme préoccupant de deux élèves: 1 heure

Elle précise: «Grosse semaine de réunion, comme souvent dans les deux premiers mois, mais finalement assez peu de correction de copies. Je suis déjà en train de prendre du retard là-dessus...»

Total: 51 heures, dont au moins 32 au sein de l’établissement.

Connaissant bien Laure, j’imagine qu’elle n’a pas souhaité tenir compte des récréations au cours desquelles elle n’a cessé, durant les années où j’ai travaillé à ses côtés, d’accueillir des élèves souhaitant s’entretenir avec elle ou tout simplement échapper à l’ambiance délétère de certains coins de la cour de récré.

Laure m’a confié avoir été gênée par le fait de compter ses heures. Parce qu’elle estime que dans un établissement aussi difficile que le sien, c’est comme ça qu’on fait ce travail si on veut bien le faire, que faire les choses à moitié ça ne vaut rien. Elle tient absolument à relativiser le total d’heures assez ahurissant qui constitue son travail hebdomadaire. «Des tas de salariés du privé en font au moins autant que moi», dit-elle. 

En tant qu'agrégé

Vincent, lui, est prêt à mettre de l’eau dans son vin. S’il n’est pas franchement sarkozyste («politiquement, je ne sais plus trop ce que je suis, mais certainement pas ça»), il reconnaît qu’en tant qu’agrégé, il ne trouverait pas anormal de devoir mettre la main à la pâte pendant quelques heures de plus.

En France, les enseignants agrégés ont une obligation de service de 15 heures, à laquelle peut s’ajouter une heure supplémentaire obligatoire (au-delà de ce chiffre, comme chez les certifiés, les professeurs peuvent refuser). Vincent n’a pas spécialement envie de travailler davantage («J’ai passé l’agrèg de physique parce que j’étais doué, mais aussi parce que je voulais travailler moins longtemps pour gagner plus»), mais il concède qu’il n’est pas tout à fait logique que les «meilleurs» d’entre nous soient les plus sous-employés. «Travailler trois heures de plus, si elles ne sont pas trop mal placées dans l’emploi du temps, ça ne me dérangerait pas. Ce serait un petit coup de pouce à offrir à l’Education Nationale en générale et à mon bahut que j’aime en particulier».

Une position qu’il estime minoritaire: «Les quelques agrégés que je connais estiment que leur rôle est avant tout de prodiguer un enseignement de qualité supérieure à des élèves appartenant à des classes à forts enjeux, notamment là où une épreuve de bac à gros coefficient les attend en fin d’année. Ils ont beaucoup de "grosses" copies à corriger, ils s’impliquent dans la progression de chaque élève, et ils estiment que se voir confier une classe supplémentaire tendrait à les rendre moins performants».

Vincent a lui aussi accepté de chronométrer sa semaine.

Temps passé devant les élèves: 15 heures 30

Correction de copies: 7 heures

Préparation de cours et documentation: 2 heures («Je change assez peu mes cours d’une année sur l’autre, parce qu’après les avoir peaufinés pendant quelques années, ils me correspondent désormais très bien»).

Rendez-vous avec la mère d’une élève: 30 minutes

Mails, rapports, cahier de texte électronique: 4 heures

Préparation de séances de TP en labo: 2 heures

Conseil de classe de mi-trimestre («je crois que ça n’existait pas avant, mais la réunionite a encore frappé»): 2 heures

Commande de matériel: 1 heure

Appels téléphoniques en vue de la visite d’un pôle scientifique: 40 minutes.

Total: 34 heures 40

Vincent, qui se décrit comme quelqu’un d’efficace et d’«assez peu impliqué dans la vie humaine de [son] lycée», frôle pourtant déjà les 35 heures de travail hebdomadaire. «Ces heures, je les effectue quasiment toutes au lycée, car je dispose d’un endroit calme où corriger mes copies, ce qui me permet de ne presque jamais ramener de travail à la maison».

Si Sarkozy était président

Que se passerait-il si Nicolas Sarkozy était de nouveau élu président (sans commentaire) et qu’il concrétisait son envie d’augmenter de 25% notre temps de présence dans les établissements? Dans mon cas, le calcul est assez simple: cela représente aussi 25% de copies en plus, mais aussi de préparation de cours et de rendez-vous avec les parents. Soit au moins huit heures supplémentaires par semaine, sans compter l’ajout de nouveaux conseils de classe, de nouveaux échanges de mails, et j’en passe. 48 heures minimum par semaine. Et j’ai la chance de pouvoir me rendre au lycée en à peine un quart d’heure de voiture.

Clairement nous, profs, bénéficions d'un avantage par rapport à beaucoup de travailleurs en France: être plus souvent à la maison. Donc manger des dinosaurus en travaillant. Être en pyjama. Voir les enfants (les entendre crier). Et tout bêtement pouvoir aménager comme nous le souhaitons une partie de notre travail hors établissement. Il m’arrive de m’octroyer une sieste au lieu de corriger des copies, et de rattraper ce moment d’égarement le soir vers 23 heures, après avoir vu un film.

C'est cool, mais c'est pas 18 heures de boulot par semaine. Ce serait sympa d'arrêter de raconter n'importe quoi. 

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