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L’intelligence artificielle peut-elle remplacer les brasseurs?

Aude Deraedt, mis à jour le 23.10.2016 à 8 h 31

Une start-up britannique a créé quatre bières grâce à l'intelligence artificielle, adaptant leurs breuvages selon les goûts des consommateurs. Une tâche habituellement accomplie par les brasseurs.

L'équipe d'Intelligent Brewing Company, dans leurs locaux à Londres lors d'une séance de photos. CC IntelligentX

L'équipe d'Intelligent Brewing Company, dans leurs locaux à Londres lors d'une séance de photos. CC IntelligentX

La bière connaîtrait-elle une révolution 2.0? Depuis quelques mois, une start-up britannique, IntelligentX, utilise les pouvoirs de l’intelligence artificielle [IA] pour tenter de mettre au point la recette de la bière idéale. Sa méthode? Le machine learning (apprentissage automatique), un champ de l'IA qui utilise des algorithmes. Hew Leith et Rob McInerney, passionnés par ce breuvage, et encore plus par l'intelligence artificielle, ont ainsi créé l'un des premiers produits réalisés avec cette technologie, souvent utilisée à des fins commerciales. Quatre bières estampillées IntelligentX Brewing Company , disponibles sur le site internet de la start-up, circulent depuis plusieurs semaines au Royaume-Uni, attendant patiemment les commentaires des consommateurs.

Dans leurs locaux à Londres, pas de cuves métalliques, ni de brassin test. A la place, des rangées d'ordinateurs et des blouses blanches. Depuis la création de cette brasserie high-tech en 2015, née d'un partenariat entre une entreprise de machine learning, Intelligent Layer, et de 10x, une agence d'innovation, treize modifications ont été apportées à chaque bière. Les recettes évoluent. Pour parvenir à brasser une bière adaptée aux consommateurs britanniques (l'expérience se cantonne pour l'heure au Royaume-Uni), l’IA d’IntelligentX a «goûté» des dizaines de recettes, sous forme de données collectées en ligne auprès des clients.

« Après avoir testé l'une de nos quatre bières, les consommateurs commentent les saveurs sur notre algorithme, ABI (Automated Brewing Intelligence), explique Hew Leith, co-fondateur d'IntelligentX. L'algorithme utilise cette data, collectée grace à un bot Facebook Messenger [sorte de robot capable de faire la conversation], pour dire à notre maître brasseur quelle recette brasser la prochaine fois.»

Et pourquoi pas du parfum, du chocolat, du café?

Chaque bouteille est dotée d'un code QR, détectable grâce à un smartphone, qui dirige le consommateur vers la messagerie du réseau social. Le bot de Facebook pose alors une série de questions, sous forme de QCM ou de notation de 1 à 10. L'intelligence artificielle récupère les réponses et peaufine au fil du temps les questions et la recette des quatre bières.

«En utilisant une technique d’apprentissage par renforcement et une technique d’optimisation bayésienne, ABI apprend de sa propre expérience et est récompensée quand elle fait le bon choix, ajoute Hew Leith. Par exemple, elle a ajouté du pamplemousse à l'un de nos brassins, ce qui a plu à nos clients. On l'a conservé pour les prochains.»

Le système semble fonctionner. Mais il faut d'abord multiplier les retours pour s'en assurer et permettre à chaque breuvage de ne pas rester figé.


Dans leurs locaux d'Intelligent Brewing Company à Londres.

«Le premier objectif, c'est de continuer à développer notre algorithme et de le nourrir des commentaires des clients. Une grande partie de ce travail consiste à distribuer ces bières autant que possible, afin d'obtenir un maximum de retours dans notre algorithme.»

Si les quatre breuvages ne peuvent être dégustés pour l'heure en France, ils pourraient bientôt rejoindre les comptoirs de la Sillicon Valley, de Berlin ou de Bangalore, au plus près des centre de recherche qui sont la cible de l'entreprise. La start-up est également en discussion avec plusieurs pubs et distributeurs, ainsi qu'avec des restaurants répertoriés dans le guide Michelin, qui pourraient bientôt eux aussi proposer cette gamme 2.0. Et les entrepreuneurs n'écartent pas l'idée de se lancer dans d'autres produits, tels que le parfum, le chocolat ou le café.

«Le danger, c'est d'appauvrir la réflexion du brasseur»

«Certains brasseurs ont l'intuition de la recette. D'autres travaillent 18 mois pour parvenir à la trouver. Pour réussir une bière, on est dans l'alchimie.»

Hervé Marziou, biérologue.

Du côté des biérologues français, la technique intrigue. Et inquiète. Hervé Marziou, spécialiste des breuvages houblonnés, reconnaît même qu'une visite de cette brasserie connectée l'«intéresserait».

«Certains brasseurs ont l'intuition de la recette. D'autres travaillent 18 mois pour parvenir à la trouver. Pour réussir une bière, on est dans l'alchimie. Donc pourquoi ne pas l'aider, cette alchimie? Cette Intelligence artificielle peut ouvrir des portes, comme l'a fait la révolution industrielle.»

Il rappelle toutefois que la pratique du commentaire n'est pas neuve et que quelques grandes brasseries ont déjà eu recours à un panel de consommateurs, sans doute moins large.

«Ce n'est pas forcément porteur, ni quelque chose de juste. Les personnes interrogées vont s'exprimer en fonction des goûts qu'elles connaissent déjà, explique Hervé Marziou. Le danger, c'est d'appauvrir la réflexion du brasseur sur son produit, son intuition. Faire une bière, c'est comme cuisiner. Le résultat peut être légèrement différent, même avec la même recette.»

Un avis partagé par Elisabeth Pierre. Pour l'auteure du blog La fille de l'orge, il s'agit là d'une «idée marketing». «Le produit ne va pas exister en tant que tel, ce sont les clients qui décident de tout, la machine qui pilote le produit. On risque d'aboutir à des produits standardisés, insipides.» La biérologue est plus sceptique qu'Hervé Marziou. «On est à l'opposé du métier de brasseur artisanal.» Pour elle, il est toutefois «inconcevable» que la profession de brasseur disparaisse avec l'arrivée de l'Intelligence artificielle dans le domaine brassicole:

«Un brasseur façonne et élabore lui-même ses produits. Le critère de l'imagination est toujours là en brasserie artisanale. C'est même la base de ce métier, de la bière.»

Ce risque de standardisation n'inquiète pas Hew Leith. «Nous n'étiquetons pas les saveurs en appelant notre Black AI porter ou stout [deux types différents de bières noires]. Cela signifie qu'elles peuvent évoluer dans toutes les directions.» Afin de n'écarter aucune recette, l'algorithme de l'Intelligent Brewing Company propose même de nouveau «ingrédients jokers» aux testeurs, en les ajoutant de façon aléatoire aux breuvages. Une manière de les écarter d'une routine gustative et de leur faire tester de nouvelles recettes, sans aucune limite.

Pas question non plus de faire disparaître les brasseurs. «L'intelligence artificielle n'est pas là pour [les] remplacer, mais pour augmenter leurs compétences, leur offrir des supers-pouvoirs qui leurs permettent de traiter mille retours clients en même temps », assure le co-fondateur de la start-up. Mais jusque-là, leur rôle tient plus de celui d'un commis que de celui d'un chef. L'imagination n'est plus de leur ressort. Ils se contentent d'obéir à la machine et aux choix des consommateurs.

Aude Deraedt
Aude Deraedt (37 articles)
Journaliste
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