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Christian Estrosi montre ce que beaucoup de politiques pensent des journalistes

Capture d'écran de l'émission Cash Investigation.

Capture d'écran de l'émission Cash Investigation.

Les difficultés rencontrées par l'émission «Cash Investigation» pour traiter de la construction du stade de Nice, et le ton du débat entre la journaliste Elise Lucet et l’ancien maire Christian Estrosi, sont révélateurs d’un malaise dans la démocratie française.

Les journalistes énervent beaucoup une partie de l'opinion publique, et c'est sur cet énervement que l’ancien ministre et ex-maire de Nice Christian Estrosi a vogué mardi soir. Il a accusé Elise Lucet, son émission «Cash Investigation» et son équipe, de se transformer en procureurs et en magistrats. La rédactrice en chef a répliqué en s’en tenant aux éléments d’une enquête menée sur plusieurs mois. Le travail de démolition de la crédibilité des journalistes, qui va se poursuivre pendant la campagne électorale, a déjà commencé.

Cette émission du 18 octobre était consacrée aux marchés publics. Et plus particulièrement au partenariat public-privé (PPP, mode de financement par lequel une autorité publique fait appel à des prestataires privés) en prenant pour cas d’école la construction du nouveau stade de Nice dont la construction et l’exploitation ont été concédés à la société Vinci, à l’époque où Christian Estrosi était maire de la ville. Rien, a priori, de très aguicheur pour une émission de début de soirée. Le débat de conclusion a pourtant révélé sur le plateau une tension inhabituelle opposant une journaliste reconnue et confirmée à un leader politique qui n’en est pas à sa première attaque contre le travail des journalistes et, en l’occurrence, «la médiocrité des méthodes d’investigation du magazine».

Focalisation sur le stade de Nice

Sur un strict plan financier, ce volet de l’émission était le plus important. Celui sur Microsoft et son contrat avec le ministère français de la Défense posait d’autres questions (l’indépendance stratégique et la confidentialité, et la contractualisation d’un ministère avec une société pratiquant l’évasion fiscale).

Dans le cas du stade de Nice inauguré en septembre 2013, compte tenu des sommes en jeu, la Cour régionale des comptes a elle-même pointé des anomalies en soulignant dans un rapport de juin 2015 que «le recours au PPP dans le cadre du stade de Nice ne répondait pas aux critères légaux», et que «l’attribution du contrat à Nice Eco Stadium soulève des interrogations». C’est que, selon la Cour des comptes, «au final, le stade coûtera globalement à la commune près de 400 millions d’euros nets sur la durée du contrat (après prise en compte des redevances versées par le club de football)».

Une approche que contestent Christian Estrosi et la municipalité de Nice– qui livre ses arguments sur son site. Reste que, d’après la Cour des comptes, un précédent projet dont le contrat de concession a été annulé, ne portait que sur un investissement de 88 millions d’euros. Un différentiel qui, à lui seul, peut inviter à l’analyse.

Un partenariat public-privé, c’est quoi ?

Il n’est pas question ici de refaire une enquête sur l’enquête ni de décortiquer des chiffres dont il est fort compliqué de cerner ce qu’ils recouvrent. Précisons seulement que la technique du PPP est encadrée par la loi, et fort ancienne. On la présente comme une technique de financement de services publics empruntée à la Grande Bretagne dans les années 80, mais elle n’est rien d’autre qu’un des volets de la délégation de service publique dont la France s’est fait une spécialité dès le XIXe siècle. Dans ce système de gestion déléguée, l’autorité publique délègue à des prestataires privés la construction d’équipements ou l’exploitation de services dans le cadre d’une concession à l’issue de laquelle l’autorité publique récupère les actifs et la maîtrise de la gestion.

On ne compte plus aujourd’hui les équipements et services publics qui participent de ce système, depuis les autoroutes ou les plus récentes voies de TGV jusqu’aux prisons, aux stades, aux hôpitaux, ou les services de transport urbain de personnes, de distribution de l’eau, de ramassage des déchets…

La technique évite à l’autorité publique de s’endetter, moyennant quoi elle rémunère les prestataires privés en fonction du cahier des charges sur lequel les deux parties se sont accordées. L’avantage pour la collectivité, qui n’a pas forcément la capacité d’endettement requise, est d’économiser les intérêts qu’elle aurait à verser en plus du remboursement de l’emprunt.

Les possibilités du scandale

En revanche, choisir un intermédiaire supplémentaire est forcément, à prestations identiques, source de surcoûts. L’objectif des prestataires étant de réaliser un bénéfice, la dépense sur l’ensemble de la concession est souvent bien supérieure à celle d’une gestion directe par la municipalité. Reste toutefois à prendre en compte l’économie réalisée sur l’entretien et le renouvellement des matériels, et sur l’exploitation elle-même. De sorte que les comparaisons sont complexes.

Mais surtout, le PPP peut vite se transformer en miroir aux alouettes. La perspective d’échanger un investissement lourd réalisé sur emprunt contre un loyer annuel sur longue période peut inciter des collectivités à s’engager sur des projets qui amputeront leur budget trop lourdement et sur trop longtemps, sans pouvoir s'en dégager sauf à payer des compensations forcément très élevées au concessionnaire. Pour valoriser leur ville, des maires se sont ainsi lancés dans des projets démesurés, laissant aux administrés les dettes une fois leur mandat échu.

Pour les municipalités confrontées à l’expertise des prestataires souvent puissants (comme Vinci, Bouygues, Eiffage, Veolia…) qui répondent aux appels d’offres, la vraie difficulté consiste à opposer d’autres expertises aussi pointues pour négocier au plus juste la rémunération des services rendus, sans céder aux conditions des prestataires qui veulent maximiser leurs bénéfices en préservant leurs marges et en réduisant les risques. C’est dans cette négociation que des vices peuvent se glisser, créant des anomalies dans les montages financiers. Avec des possibilités de scandales à l’appui, sous forme de pots de vin ou de rétro-commissions.

La presse et les questions qui fâchent

L’hypothèse d’un tel scandale n’a jamais été formulée dans l’émission de «Cash Investigation». Mais elle planait, comme forcément dans tout sujet dans lesquels de l’argent public vient rémunérer des prestations privées impliquant des intermédiaires. On peut y voir la raison de l’emportement de Christian Estrosi, dénonçant la focalisation opérée sur Nice à partir d’un sujet traitant des marchés publics. Un emportement renforcé par l’absence de toute insinuation de la sorte dans le rapport de la Cour des comptes, bien que celle-ci s’interroge sur les raisons qui ont poussé Bouygues à «fortement relever son prix au moment de l’offre finale», laissant le champ libre à la société Nice Eco Stadium dont le principal actionnaire est la société Vinci Concessions. Ce qui n’implique pas la municipalité de Nice.

 C’est peut-être précisément parce que ces enquêtes dérangent qu’elles se justifient

Malgré la retenue d’Elise Lucet renvoyant son contradicteur à la difficulté d’accéder aux informations concernant un marché public, le ton est monté sur le plateau comme de plus en plus souvent entre certaines personnalités politiques et des journalistes qui livrent le résultat de leurs investigations dans des enquêtes qui, vu le nombre de portes qui se ferment dérangent. C’est peut-être précisément parce qu’elles dérangent qu’elles se justifient, surtout lorsqu’elles portent sur l’utilisation de fonds publics.

En l’occurrence, dans une démocratie digne de ce nom, la presse ne fait que jouer son rôle de contre-pouvoir. Et lorsque des freins à la liberté constitutionnelle dont elle jouit entravent les enquêtes, c’est la démocratie qui est malade. Sauf si la déontologie du travail journalistique n’est pas respectée. En l’occurrence, dans l’émission en question, les sources ont été citées, les recoupements réalisés, les vérifications opérées. Des questions ont été posées, aucun scandale de détournement n’a été abusivement dénoncé…

Reste le choix, pour ce stade, d’une solution par ailleurs totalement assumée par le maire de Nice de l’époque. On peut regretter que des questions qui fâchent, débouchent sur une remise en cause du travail d’information. Dommage aussi simplement que des questions dussent tant fâcher. 

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