Monde

Trump a raison, l'élection est truquée. Par les Républicains

Jamelle Bouie, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 21.10.2016 à 7 h 07

La plus grande menace qui pèse sur le scrutin n'est pas la fraude électorale, mais la suppression du vote des noirs.

À Minneapolis (Minnesota), le 5 octobre 2016. STEPHEN MATUREN / AFP.

À Minneapolis (Minnesota), le 5 octobre 2016. STEPHEN MATUREN / AFP.

Donald Trump ne sait pas perdre. En 2013, quand son émission «The Apprentice» a été boudée par les Emmy Awards, il a déclaré que cette décision était injuste et politique. En 2012, après la défaite de Mitt Romney à la présidentielle, il a dénoncé les résultats comme une magouille au profit d’Obama. Il a ainsi posté de nombreux tweets, qui, mis bout à bout, traduisaient son indignation: «Le collège électoral bidon s’est moqué de toute la nation. Le perdant a gagné! Nous ne pouvons pas laisser faire ça. Nous devrions marcher sur Washington et mettre un terme à cette mascarade! Notre nation est totalement divisée!» Lors des primaires, après avoir perdu des délégués au profit de Ted Cruz lors des conventions du Colorado, de l’Indiana, de l’Iowa, de la Louisiane, du Michigan, du Dakota du Nord et de Caroline du Sud, il a dénoncé un processus «truqué».  Et maintenant qu’il apparaît de plus en plus qu’il va perdre face à Hillary Clinton dans la course à la présidentielle, il commence à faire savoir que la partie était truquée dès le départ.

«Cette élection est totalement truquée par des médias malhonnêtes et qui déforment tout pour pousser Hillary la corrompue –mais aussi au sein de nombreux bureau de vote. LAMENTABLE», a ainsi tweeté Trump dimanche dernier. «Bien sûr, nous assistons à une fraude à grande échelle, avant même le jour de l’élection. Pourquoi les dirigeants républicains refusent-ils de voir ce qu’il se passe? Ils sont si naïfs!», a-t-il tweeté lundi.

Rien de tout cela n’est vrai. Plus qu'une seule élection, l’élection présidentielle américaine se rapproche davantage de cinquante élections séparées (sans oublier celle du District de Columbia), organisées par les représentants de cinquante États distincts, avec toute une série de règles et de processus différents. Et au niveau le plus bas, ces élections sont gérées par des milliers de personnes de toutes les tendances politiques. Le processus d’élection du président des États-Unis est beaucoup trop décentralisé et fragmenté pour que qui que ce soit puisse bourrer les urnes d’une quelconque manière systématique.

Quant à la «fraude électorale», les faits sont clairs. Si l’on écarte le fait que l’élection n’a pas encore eu lieu, la fraude «à la personne» à laquelle Trump fait allusion –où quelqu’un usurpe l’identité de quelqu’un d’autre pour déposer plusieurs bulletins– a lieu si rarement qu’on peut globalement la tenir pour inexistante. Sur le milliard de voix décomptées entre 2000 et 2014, selon l’étude la plus exhaustive jamais menée sur la fraude électorale, on évalue à 31 le nombre de possibles usurpations d’identité. Les autres formes de fraudes électorales sont tout aussi rares.

Rien, donc, ne permet d’appuyer les accusations de Trump, ce qui ne signifie pas qu’elles ne vont pas faire leur petit effet. Déjà, selon le dernier sondage de Politico et Morning Consult, 41% des électeurs inscrits pensent que le candidat du parti républicain pourrait se voir voler la présidentielle. Lorsque les personnes interrogées sont réparties entre partis, 73% des Républicains disent craindre que l’élection soit truquée, contre 17% des Démocrates. Ce résultat est la conséquence de deux faits. Le premier est naturellement lié au caractère partisan des électeurs, qui tendent à être d’accord avec le candidat qu’ils ont choisi. Et il est lié au second: la conduite et la rhétorique du parti républicain depuis une bonne décennie.

Nouvelles restrictions du vote

Au cours des huit années qui se sont écoulées depuis que Barack Obama a remporté la présidentielle, les législateurs républicains, à travers tout le pays, se sont lancés dans des campagnes agressives pour imposer de nouvelles restrictions au vote, toutes mues par de fausses affaires et insinuations de fraudes électorales. Des problèmes mineurs –d’occasionnels enregistrements en double ou des électeurs non-identifiés, qui vont de pair avec tout système électoral– sont transformés en abominables complots ourdis chaque année d’élection présidentielle, qui justifient dès lors le vote de nouvelles lois électorales pour identifier les électeurs et réglementer leur accès aux bureaux. Afin de justifier leur loi électorale aussi radicale que restrictive, les Républicains de Caroline du Nord affirment ainsi avoir recensé 35.000 cas de fraude lors de l’élection de 2012, en s’appuyant sur un rapport du bureau électoral de l’État. «Ces chiffres devraient mettre un terme aux affirmations manifestement mensongères selon lesquelles ce problème n’existe pas, et permettre de restaurer l’intégrité de notre processus électoral», a ainsi écrit l’ancien président de la Chambre de Caroline du Nord, Thom Tillis, dans un communiqué.

Mais le problème, c’est que ce rapport ne dit rien de tel. Le chiffre de 35.000 est celui des noms et dates de naissances identiques –des gens fournissant les mêmes informations que d’autres ayant déjà voté. Cela n’a en fait rien de rare: il s’agit d’une combinaison d’erreurs d’enregistrement, de bruits, mais aussi de personnes ayant le même nom et la même date de naissance. «Nous ne tirons aucune conclusion de ce chiffre, expliquait un porte-parole du bureau des élections de Caroline du Nord. Cela peut aussi bien indiquer des fraudes électorales que des erreurs des électeurs, des erreurs des assesseurs ou des problèmes de données.»

Mais les Républicains de Caroline du Nord n’ont pas été les seuls à agiter des accusations de fraude électorale. Dans l’Ohio et en Floride, les législateurs du parti ont fait de même pour justifier, eux aussi, de nouvelles restrictions au vote.

Ce qui est troublant, c’est que les Républicains semblent parfaitement au courant que la fraude est quasi-inexistante. Quand on s’entretient avec eux, en privé, de manière informelle, les législateurs du parti ne parlent pas de la fraude pour justifier une identification plus stricte des électeurs ou des mesures restrictives: ils évoquent un avantage partisan. «On est favorables au Deuxième amendement [qui garantit le droit de porter des armes, ndt] et on veut s’assurer qu’il soit appliqué comme on le souhaite? On fait voter une Castle doctrine [loi permettant un usage de la force armée par une personne occupant un certain lieu, par exemple son habitation, ndt] et c’est dans la boîte. On est pro-choix? On bataille pour faire encadrer l’avortement –vingt-deux ans plus tard, c’est fait. Un système plus strict d’identification des électeurs, ce qui va permettre à Mitt Romney de gagner l’État de Pennsylvanie? Fait», déclarait sans fioritures un Républicain de Pennsylvanie peu avant l’élection présidentielle de 2012, qui ne se cachait donc pas pour dire que le contrôle des électeurs était une mesure qui visait à favoriser son parti.

Dans le Wisconsin, lors d’une élection à la Cour suprême en 2011, les représentants conservateurs ont fabriqué de toute pièce des accusations de fraude:

«Un des vice-présidents de la Chambre de commerce de l’agglomération de Milwaukee, Steve Bass, a une idée: “Devrions nous commencer à diffuser des messages comme 'Fraude électorale massive constatée' afin que qu’un recompte des voix soit obligatoire, quel que soit le résultat final?”, écrit-il dans un email en date du 6 avril adressé à des stratèges du parti républicain. “Pour moi, la réponse est clairement oui.”

 

Scott Jensen, stratège républicain et ancien président de l’assemblée de l’État, lui répond quelques minutes plus tard: “Oui. Tout ce qui est louche doit être mis en avant”, écrit-il. “Des animateurs radios devraient solliciter des témoignages à l’antenne.”»

«Il est très important que vous surveilliez les autres communautés»

Les fraudes électorales à large échelle sont un mythe. Mais ce qui n’en est pas un, c’est l’effort organisé qui vise à faire en sorte que les Démocrates n’aillent pas voter, et particulièrement les noirs et les hispaniques. Un peu plus tôt, cette année, une cour fédérale a jugé que les Républicains de Caroline du Nord avaient explicitement visé les électeurs noirs en rédigeant leur nouvelle loi électorale. «Données raciales en main, la législature a amendé la loi pour exclure certains types de photos d’identité utilisés majoritairement par les noirs américains», a écrit le juge. «Elle n’a retenu que le genre de photos que les habitant blancs de Caroline du Nord possédaient en masse.» Au final, écrit la cour, les Républicains de Caroline du Nord ont visé les électeurs noirs «avec une précision chirurgicale». Carter Brent, longtemps consultant pour les Républicains en Caroline du Nord, ne fait aucun mystère des objectifs des responsables de son parti: «Écoutez, a-t-il déclaré au Washington Post, si les noirs américains votaient républicain, ils ne se seraient jamais attaqués au vote anticipé. Leur objectif n’était même pas de discriminer les noirs américains. Ils ont juste fait ça parce qu’il se trouvent qu’ils votent démocrate.»

On peut tirer les mêmes conclusions au Wisconsin et au Texas, où les législateurs ont mis au point des systèmes d’identification des électeurs qui visent essentiellement les noirs et autres personnes de couleur. Et aujourd’hui, face aux attaques de Trump contre le système électoral, les dirigeants républicains ne disent rien, à tel point que les dirigeants démocrates en viennent à implorer des figures du parti, comme Paul Ryan ou Mitch McConnell, de prendre position. «A un moment donné, le bien-être du pays doit passer devant l’instinct de préservation politique», écrivent ainsi Nancy Pelosi et Harry Reid, les leaders démocrates dans les deux chambres du Congrès.

Car voilà bien toute l’ironie des affirmations de Trump. S’il existe une fraude électorale organisée, c’est bel et bien la longue et féroce lutte menée contre la légitimité du vote noir. Et c’est une lutte dans laquelle Trump, son équipe et ses partisans se sont engagés durant toute la campagne. Dimanche dernier, Rudy Giuliani affirmait qu’il faudrait tout particulièrement surveiller les votes dans les bureaux où la population est majoritairement noire. «Il y a quelques endroits qui sont bien connus pour leur bourrage des urnes, a-t-il tranquillement déclaré sur CNN, comme la Pennsylvanie ou Chicago.» Trump lui-même aime arpenter les banlieues blanches dans les États encore indécis et agite le spectre de ce qui se passera ailleurs le jour de l’élection. «Il est très important que vous veniez voter», a-t-il ainsi déclaré lors d’une réunion à Ambridge, en Pennsylvanie, près de Pittsburgh. «Il est très important que vous surveilliez les autres communautés parce que nous ne voulons pas nous faire voler cette élection.» Ambridge, bizarrement, est peuplé de blancs à 78%. Il n’y a donc pas vraiment besoin de décodeur pour comprendre de qui Trump parle quand il évoque les «autres communautés».

Il y a bel et bien un complot qui vise à truquer cette élection et s’il réussit, ce sera en faveur de Donald Trump.

Jamelle Bouie
Jamelle Bouie (46 articles)
Journaliste
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