Partager cet article

L'avenir de l'Irak se joue à Mossoul

Des forces de l'armée irakienne, le 18 octobre 2016, à Qayyarah, au sud de Mossoul | BULENT KILIC / AFP

Des forces de l'armée irakienne, le 18 octobre 2016, à Qayyarah, au sud de Mossoul | BULENT KILIC / AFP

Le monde entier regarde ce qui se joue dans la deuxième ville d'Irak, dernier bastion du «califat» d'Abou Bakr Al-Baghdadi.

Le souvenir de la malheureuse expédition américaine de 2003 en Irak pèse sur la bataille de Mossoul. Doublement. Barack Obama a fait de la reprise de la grande ville de la plaine de Ninive son objectif numéro un. En chasser Daech qui l’occupe depuis juin 2014 serait la victoire militaire qu’il attend depuis des années.

Alors que la guerre civile continue dans la Syrie voisine, le président américain a donné la priorité à l’Irak. En 2003, simple sénateur, il avait voté contre l’intervention décidée par George W. Bush contre Saddam Hussein. Pendant la campagne électorale de 2008, il avait promis de retirer les troupes américaines du pays. Certains lui reprochent d’avoir tenu parole. En 2011, il n’a laissé qu’une force résiduelle en Irak. L’État islamique a rempli le vide. Lui infliger une défaite serait une juste revanche.

Le jour d'après

L’autre traumatisme lié à 2003 concerne «le jour d’après». Il ne fait guère de doute que les forces de la coalition internationale dirigée par les États-Unis viendront à bout de Daech à Mossoul. Le gouvernement irakien a promis que la ville serait «libérée» avant la fin de l’année. Les combats seront peut-être plus durs et plus longs que prévu ou, au contraire, les djihadistes s’enfuiront devant la puissance conjuguée des troupes au sol et des bombardements aériens. Toujours est-il que l’issue est écrite. 

Mais il faut éviter de livrer la ville à la vindicte de groupes incontrôlés et des différentes milices qui entourent l’armée irakienne quand elles n’en tiennent pas lieu. L’arrivée des Américains à Bagdad en 2003 avait provoqué un effondrement de l’État et des institutions. Sous prétexte de détruire le parti Baas et d’empêcher les restes de l’armée de se rebeller, les Américains avaient ouvert la voie à une revanche de la majorité chiite longtemps opprimée par la minorité sunnite à laquelle appartenait Saddam Hussein. Les néoconservateurs qui entouraient George W. Bush à Washington avaient provoqué la chute du dictateur et de son régime mais n’avaient pas imaginé ce qui allait les remplacer.

Ils n’en craignent pas moins que leurs nouveaux «libérateurs» ne les soumettent encore une fois à une autorité extérieure

 

Le même danger guette Mossoul, la «ville aux deux printemps» qui a compté jusqu’à deux millions d’habitants, à une échelle plus réduite mais tout aussi tragique. Les autorités de Bagdad ont décidé que seules l’armée et la police officielles entreraient dans Mossoul. Elles ont passé un accord en ce sens avec le gouvernement de la région autonome du Kurdistan irakien. Les pershmergas kurdes seront priés de rester en retrait après avoir ouvert la voie. De même pour les milices chiites, soutenues et dirigées par les Iraniens, qui participent aux combats. C’est une précaution d’urgence qui ne règle pas le problème à terme. La Turquie, qui a des troupes sur la base de Bashika au nord de Mossoul à la suite d’un arrangement avec le président du Kurdistan irakien mais contre l’avis du gouvernement central de Bagdad, a menacé d’intervenir si l’accord n’était pas respecté.

Mossoul était, au siècle dernier, une ville cosmopolite où coexistaient différentes communautés religieuses (sunnite, kurde, turkmène, chrétienne, yézidi, etc.). Elle est aujourd’hui peuplée majoritairement de sunnites. Ceux-ci ont, dans un premier temps, accueilli favorablement les combattants de l’État islamique qui les libéraient de la tutelle du pouvoir chiite de Bagdad. Confrontés à la rigidité religieuse et aux exactions des disciples du «calife» Abou Bakr Al-Bagdhadi, ils ont vite déchanté. Ils n’en craignent pas moins que leurs nouveaux «libérateurs» ne les soumettent encore une fois à une autorité extérieure.

Gagner la paix

La France s’en inquiète. Elle a convoqué à Paris, pour le jeudi 20 octobre, une réunion sur l’avenir de Mossoul. Il s’agit de «gagner la paix après avoir gagné la guerre», dit le ministre des affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault. Il coprésidera cette réunion avec son collègue irakien Ibrahim al-Jaafari. La vingtaine de membres de la coalition internationale qui combat Daech a été invitée. Mais pas la Russie qui estime ne pas être partie prenante en Irak. Ni l’Iran. «Il faut d’abord mettre d’accord les autres, et ce n’est pas facile», se justifie le chef de la diplomatie française, avant de parler avec un interlocuteur encore plus difficile. 

«Les autres», ce sont d’abord l’Irak et l’Arabie saoudite, deux pays voisins qui soutiennent des groupes différents dans la lutte contre Daech. Les Saoudiens, qui se veulent les protecteurs des sunnites, reprochent au gouvernement de Bagdad de concéder un rôle trop important aux milices Hachd Al-Chaabi (Mobilisation populaire), dominées par les chiites qui provoquent l’hostilité des sunnites irakiens. Ces milices ont été priées de rester à l’écart de la bataille de Mossoul. Libérée de Daech, la deuxième ville d’Irak ne doit pas tomber sous la coupe des chiites sous peine de nourrir une nouvelle flambée de terrorisme, avec ou sans l’Etat islamique.

Outre l’aide humanitaire, la réunion de Paris a pour but d’inciter le gouvernement de Bagdad, qui reste dominé par les chiites, d’élaborer sous couvert de «bonne gouvernance» un mode de gestion qui tienne compte des aspirations et des particularités des populations locales.

Menace terroriste

La France s’inquiète d’autre part de la situation à Rakka. Chassés d’Irak, les djihadistes risquent de se regrouper dans la «capitale du califat» en Syrie, renforçant la présence de Daech et augmentant les risques d’actes terroristes à l’extérieur. Paris cherche à attirer l’attention des Américains sur ce danger car ces derniers ont eu tendance à se focaliser sur l’Irak, tout en cherchant un accord avec les Russes sur Alep. La coalition internationale doit être d’autant plus vigilante à Mossoul dans la gestion des populations que la propagande russe a déjà commencé à mettre sur un pied d’égalité les victimes des bombardements russo-syriens sur Alep et les victimes des combats dans la deuxième ville d’Irak.

Quand des hommes d’État occidentaux affirment, tel François Fillon, qu’au Proche-Orient, il n’y a que deux camps, les djihadistes d’une part, et ceux qui luttent contre le terrorisme, dont la Russie, on ne peut que déplorer les ravages de cette propagande.

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte