Histoire

Si Philippe le Bel était juge à La Haye, Monsanto aurait du souci à se faire

Florian Besson et Nonfiction, mis à jour le 25.10.2016 à 17 h 40

Le procès parodique et politique qui s'est déroulé il y a quelques semaines rappelle celui d'une autre grande organisation supranationale qui ennuya beaucoup les rois de France...

Philippe le Bel et Edouard Ier | via wikimedia CC License by

Philippe le Bel et Edouard Ier | via wikimedia CC License by

Du 14 au 16 octobre a eu lieu, à La Haye, le premier tribunal contre Monsanto. Ce dernier était organisé notamment à l'initiative de Vandana Shiva, célèbre figure du combat contre les OGM et le brevetage des semences. L'objectif est, à terme, de faire reconnaître la validité du crime «d'écocide».

Au-delà de l'importance de cette lutte pour ce qui est de la défense de l'environnement, l'intérêt de cette action est politique: elle oppose des citoyens, auto-organisés, à une multinationale de plus en plus tentaculaire. Or, ce n'est pas la première fois qu'un groupe multinational est traîné devant un tribunal...

Comment lutter?

Vous l'avez peut-être senti venir: on va parler des Templiers. Au risque de passer pour un gros rabat-joie, je préfère prévenir: on va parler des vrais Templiers, donc sans trésors, sans secrets, pas de saint Graal ni de Da Vinci Code. Désolé. Pour rappel, les Templiers sont un ordre religieux-militaire –on parle, un peu à tort, de «moines soldats»– né vers 1120 en Orient latin, qui s'est étendu à toute la chrétienté et devient très riche et très puissant.

L'histoire est bien connue. En 1307, Philippe le Bel, roi de France, fait arrêter l'ensemble des Templiers présents sur son territoire, dans une vaste opération de police soigneusement préparée. Ils sont ensuite jugés. On leur extorque des aveux sous la torture, et les principaux dignitaires de l'Ordre, dont le Grand Maître Jacques de Molay, sont brûlés à Paris quelques années plus tard. L'Ordre du Temple est dissous: ailleurs en Occident, les Templiers sont absorbés dans divers ordres militaires.

Pour réussir ce coup, Philippe a dû braver l'autorité du pape: les Templiers sont en effet des religieux, qui en théorie ne peuvent pas être jugés par un pouvoir séculier. Du coup, l'Ordre du Temple est au-dessus des lois de chaque pays: si un Templier tue quelqu'un à Paris, il ne peut être jugé que par sa propre hiérarchie, pas par les sergents du guet de la ville.

Aujourd'hui, les multinationales sont dans la même situation: elles passent au-dessus des États, jouant de la mondialisation pour délocaliser leurs activités et leurs sièges sociaux, contournant les lois nationales pour mieux servir leurs propres intérêts. Le problème, c'est qu'il n'y a pas de pape du capitalisme: on ne peut pas écrire au président de l'OMC pour lui demander l'autorisation d'arrêter tous les employés de Monsanto... Par conséquent, la seule lutte contre une multinationale doit s'articuler à une double échelle: locale, en reposant sur la mobilisation des citoyens, et internationale, d'où le fait que le tribunal contre Monsanto ait lieu à La Haye, ville qui accueille la Cour Pénale Internationale.

Pourquoi lutter?

Mais on n'a pas encore posé la question la plus importante: pourquoi combattre ces groupes? En 1307, Philippe le Bel a deux objectifs. Le premier est purement financier: les Templiers sont extrêmement riches, de par leurs énormes possessions foncières à travers toute la chrétienté, et grâce à leur rôle d'intermédiaires dans les échanges économiques du temps. En condamnant les Templiers, le roi cherche surtout à confisquer leurs biens.

Mais il s'agit aussi de lutter contre une autorité qui dépasse la sienne, puisqu'elle s'étend à l'ensemble de la chrétienté. Or, le roi cherche, depuis un siècle, à construire son autorité sur tout son royaume, à affirmer que nul n'est au-dessus de lui: il est «empereur en son royaume». C'est pourquoi il cherche aussi à abaisser le pouvoir du pape: en septembre 1303, il ordonne à son chancelier Guillaume de Nogaret d'arrêter le pape et de le menacer –c'est l'attentat d'Anagni.

Appuyé sur une administration de plus en plus complexe, sur une meilleure maîtrise du territoire, sur des finances publiques réorganisées, l'autorité royale construit en fait ce qu'on appelle «l'État moderne». Ce nouveau pouvoir ne peut plus tolérer une institution religieuse autonome, dotée de prérogatives militaires et juridiques.

Aujourd'hui, de nombreuses voix s'élèvent, de Vandana Shiva à Frédéric Lordon, pour souligner à quel point les multinationales contribuent à déconstruire l'État. Elles sont richissimes, dotées de pouvoirs énormes, alors qu'elles échappent à toute responsabilité: personne n'a élu leurs CA et leurs PDG. Monsanto ment, ne respecte pas les lois des différents États, corrompt des dirigeants, exerce des pressions pour que les articles scientifiques qui critiquent son action soient retiré des revues, refuse le dialogue avec les ONG ou les militants.

Les privilèges des Templiers menaçaient l'autorité royale: les privilèges des multinationales menacent nos démocraties contemporaines. En 1307 comme en 2016, le but du procès est donc de rétablir une responsabilité juridique de ces grands groupes supranationaux, en affirmant avec force qu'ils ne sont pas au-dessus des lois.
 

Pour aller plus loin

- Vandana Shiva, Pour une désobéissance créatrice, Actes Sud, 2016.
- Alain Demurger, Chevaliers du Christ. Les ordres religieux-militaires au Moyen Âge (XIe-XVIe siècle), Seuil, 2002.
- Documentaire de Marie-Monique Robin, «Le monde selon Monsanto».

Florian Besson
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