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Le vrai «Baron noir», l’aviateur fantôme qui survolait Paris la nuit en 1988, est mort (enfin peut-être)

Albert Maltret au journal de 20h d'Antenne 2 le 13 août 1988 | Ina Actu / Youtube

Albert Maltret au journal de 20h d'Antenne 2 le 13 août 1988 | Ina Actu / Youtube

Albert Maltret, longuement suspecté d'être le «Baron noir», un pilote qui volait la nuit au dessus de Paris à l'été 1988, est mort ce samedi 15 octobre. L'affaire n'a jamais été élucidée.

Le Baron noir n'est pas que le titre d'une série de Canal+. L'autre «Baron noir» aura sans doute été le spectateur des plus belles vues de Paris. À l’été 1988, un aviateur fantôme survole en effet Paris à de nombreuses reprises au cours des mois de juillet et d'août. Le mystérieux pilote, surnommé le «Baron noir», rase les immeubles des Champs-Élysées, se rapproche de la tour Eiffel et survole la Seine, feux éteints, pour se camoufler dans l'obscurité. 

Sur son passage, il réveille les seuls Parisiens n'ayant pas déserté la ville. Des habitants sont «alertés par un ronflement de moteur» à 00h30 la nuit du 28 juillet, rapporte Dominique Caudron, ufologue Français, dans son ouvrage Le Baron noir et ses ancêtres, parut en 1990. Les dépêches d'agence indiquent aussi un témoignage auprès d’un commissariat des Hauts-de-Seine le 27 juillet. L’armée se fixe sur le 28 juillet, s’appuyant sur des informations recueillies auprès d’habitants anonymes. Le ministère de la Défense se penche aussi sur la date du 28 juillet, date à laquelle l’aviateur serait passé par Montrouge. La préfecture de police, elle, évoque plutôt un vol par la Concorde le 29 juillet à 21h30. 

Dans les trois semaines qui suivent, les vols vont se multiplier et les autorités ne réussiront pas à se mettre d’accord dans la confusion. Deux vols? Trois selon le ministère? Cinq ou six infractions?

«Quinze jours ont passé depuis la dernière alerte, c'est la rentrée. Dans les cabinets ministériels, les responsables par intérim ont rendu leur tablier aux titulaires et personne n'est plus sûr de rien», rapporte le journal Le Monde le 3 septembre 1988.

Ces survols clandestins au dessus de la capitale –la législation interdit de survoler Paris à moins de 2.000 mètres d'altitude– ont ainsi déclenché, cet été-là, l’hystérie du ministère de l'Intérieur et la frénésie des médias.

On l'entend lorsqu'il survole les toits de Paris, mais on ne le voit pas. On entend un avion, mais c'est un avion fantôme qui survole la ville. La DGAC affirme à l'époque avoir une unique image de l'avion proche de la tour Eiffel, provenant des photos de radars. Les médias tentent désespérement d'obtenir un cliché de l'aviateur, leurs appareils photos et caméras pointées vers le ciel, toujours si sombre. 

C'est à se demander si la capitale n'est pas envoutée. «La matérialité des faits n'a pas été démontrée», avoue la direction générale de l'aviation civile (DGAC). Tout le monde se met à la recherche du «Baron noir». Fascinés par cette histoire, les Parisiens appellent les commissariats de leur quartier pour alerter la police dès qu'ils croient entendre quelque chose. Les Américains se mêlent aussi de l'affaire. Des gardes de l'ambassade américaine affirment avoir aperçu un planneur ultra-léger les phares allumés dans la nuit du 7 août. Les Parisiens se croient dans un film d'action. Dans la nuit du 11 août, deux hélicoptères poursuivent «un aréonef non identifié» au-dessus de l'université de Jussieu mais celui-ci n'a pas pu être rattrapé, il s'éloigne ainsi vers Orly avant de disparaître. 

La sécurité de la capitale remise en cause

Aujourd’hui, ce qui apparaît comme un fait divers sympathique était, à l’époque, une affaire d’État. Cet aviateur anonyme n’est pas une simple distraction pour les Parisiens au cœur de l'été, il remet en cause le dispositif sécuritaire de la capitale.

Le 8 août 1988, une réunion ministérielle est convenue, et les forces de l’ordre mettent en place un «plan vipère». Une vraie chasse à l’homme est lancée. Des hélicoptères Gazelle sont mis à disposition pour scruter les cieux parisiens. 3.000 gendarmes sont déployés et les aéroclubs de la région parisienne sous mis sous surveillance. Selon Le Monde en 1988, les officiers tâtent les moteurs chauds à la recherche de suspects. La ville comptait aussi de 250 guides munis de jumelles et positionnés sur les huit points les plus élevés de Paris, en guette du pilote fantôme. Des radars plus sophistiqués de type Aladin sont aussi installés pour surveiller la ville, car pas de chance, les radars aeronautiques existants captent uniquement les engins au dessus de 300 mètres d'altitute.

Le forces de l’ordre ont pourtant bien un suspect en tête: Albert Maltret, qui avait déjà fait des siennes en 1986 en faisant atterrir un avion de tourisme sur les Champs-Élysées le 10 août, lorsque l’avenue avait été entièrement dégagée à l’occasion d’un tournage publicitaire pour la campagne de Paris aux Jeux olympiques de 1992.

«Et puis soudain un avion de tourisme s’est posé sous leur nez. C’est totalement interdit mais c’est un exploit», annonce la présentatrice d’Antenne 2 au JT 20h, le 10 août 1986.

JT d'Antenne 2 à 20H, le 10 Août 1986 (pour voir l'extrait, allez à 1:13)
 

Maltret, du JT à l'interpellation

Deux ans plus tard, il se vante au quotidien Le Monde d’être «le premier homme qui s’est posé sur la plus belle avenue du monde». Nous sommes le 8 septembre 1988, et Albert Maltret est fortement suspecté d’être le Baron noir. Des rumeurs circulent affirmant que celui-ci tente de négocier avec un journal un reportage sur son dernier vol pour plus de 500.000 francs en liquide.

Le ministère l'accuse aussi d'être le personnage à la face caché qui est apparu devant les caméras de l'émission de Christophe Dechavanne «Ciel mon mardi» le 6 septembre 1988 sur TF1 et proclamant être le baron. 

Mais Albert Maltret laisse planer le doute:

«Ce n'est pas moi, mais je sais comment il s'y est pris. C'est vrai, la police me soupçonne : quand je décroche mon téléphone, je leur lance: “Bonjour la Gestapo!”» dit-il lors d’une interview avec Le Monde.

Maltret apparait même au journal de 20h le 13 août 1988 en tant qu'expert, expliquant comment il était possible que les forces de l’ordre n’arrivaient toujours pas à mettre la main sur le pilote fantôme.

«Les guetteurs mis en place sont inefficaces car, si le pilote a bien pris le temps de masquer son immatriculation, on ne pourra pas l’identifier et ensuite un hélicoptère contre un avion de tourisme rapide, c’est l’avion qui gagnera, il ne pourra pas l’intercepter» affirme-t-il aux journalistes d’Antenne 2, après des commentaires du ministre de l’intérieur Pierre Joxe, de façon presque ironique. 

JT d'Antenne 2 du 13 Août 1988 (pour voir l'extrait, allez à 2:56)

Bretton, originaire de Berrien, le personnage fut tout aussi énigmatique que l'affaire pour laquelle il a été suspecté. Daniel Créoff, maire de la commune, confie au Telegramme se souvenir d'un Maltret n'hésitant pas à affirmer «qu’il volerait au-dessus de l’Élysée pour balancer un sac de farine au-dessus de la tête de François Mitterrand !». Son passé a toujours suscité des doutes. Celui qui est décrit comme un pilote de chasse serait intervenu pendant la guerre en Algérie. Il se dit aussi instructeur indépendant au Maroc et en Libye. Certains le présentent membre des services secrets, selon Créoff. Maltret confie au Monde en 1988 que son atterrissage sur les Champs-Élysées en 1986, était une façon de protester contre une détention arbitraire au Maroc. Le quotidien le qualifie de «doux farfelu».

Mais Maltret cherchait-il à être démasqué? Un retournement de situation se produit le jeudi 13 octobre 1988. Le matin, vers 10h30, Maltret est interpellé après avoir effectué un vol trop bas au-dessus des Champs-Élysées. La faute à une erreur de débutant? Ou au trop grand risque pris par un pilote qui vouloir sans cesse dépasser ses limites?

Un an avant sa mort, le supposé pilote de chasse breton, affirmait à Ouest-France être «ce pilote qui a mis à mal la sécurité aérienne au-dessus de la capitale, cet été-là» et propose même aux forces de l'ordre son aide afin de sécuriser l'espace aérien parisien. Mais, bien qu'il soit aujourd'hui considéré comme le pilote fantôme de 1988, il n'a jamais été avéré que Albert Maltret fut effectivement le Baron noir. D'autres hypothèses n'ont jamais vraiment été ecartées et le ministre de l'intérieur admet le 7 septembre 1988 que le Baron noir «n'était pas seul et que son exemple fut imité». Son procès en 1988 n'a pas permis de prouver qu'il avait effectué les vols de nuit. Le mystère du Baron noir persistera sans doute encore, malgré la mort de son principal suspect. Aujourd'hui, ce sont les drones qui survolent Paris

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