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L’agence d’espionnage la plus célèbre d’Union soviétique est de retour, grâce à Poutine

Vladimir Poutine et, à sa droite, Alexander Bortnikov, le patron du FSB | AFP

Vladimir Poutine et, à sa droite, Alexander Bortnikov, le patron du FSB | AFP

Vingt ans après la fin de la Guerre froide, Vladimir Poutine a décidé de ranimer le KGB, sous un autre nom.

Au début de l’été, tandis que la campagne pour les législatives battait son plein, le quotidien le plus populaire de Russie, Kommersant, a diffusé un scoop qui, s’il se vérifiait, pourrait avoir des conséquences bien plus grandes qu’un potentiel changement de majorité à la Douma.

Selon Kommersant, en effet, Vladimir Poutine prépare depuis des mois une réforme massive des services de sécurité du pays. Le quotidien rapporte que l’idée consisterait à réunir le Service du Renseignement Extérieur (SVR) et le Service de Sécurité Fédérale (FSB), qui veille sur les affaires intérieures. Ce nouveau super-service secret devrait se voir pourvu d’un nouveau nom: le Ministère de la Sécurité de l’État. Si ce nom vous est familier, cela n’a rien d’étonnant: c’est le nom donné aux puissants et très redoutés services secrets de Joseph Staline, qu’ils portèrent de 1943 à 1953. Et si cette combinaison d’espionnage à l’extérieur et de surveillance du territoire vous paraît également familière, cela n’a rien d’étonnant non plus: nous assistons purement et simplement à la renaissance, sans le nom, du Comité de Sécurité de l’État –plus connu sous ses initiales russes de KGB.

Protéger le régime

Le KGB, il convient de le rappeler, n’était pas un service de sécurité traditionnel au sens que nous lui donnons en Occident –c’est-à-dire une agence chargée de protéger les intérêts d’un pays et ses citoyens. Sa tâche première tait de protéger le régime. Ses activités consistaient notamment à traquer les espions et les dissidents et à superviser les médias, le sport et même l’Église. Il menait des opérations à l’intérieur et à l’extérieur du pays, mais dans ces deux sphères, sa principale mission consistait toujours à protéger les intérêts des résidents du Kremlin. Avec la création de cette nouvelle agence, nous assistons à un retour aux sources –et cela fait longtemps qu’il se prépare.

Il fut un temps, pas si éloigné, où les dirigeants russes cherchaient à créer une structure de sécurité dépolitisée. Quand l’Union soviétique s’effondre en 1991, la réforme du KGB est devenue une question immédiate et pressante. L’agence n’est alors plus entièrement contrôlable. Le chef du KGB de l’époque, Vladimir Krioutchkov, participe à l’élaboration du coup d’État militaire qui tente de renverser Mikhaïl Gorbatchev au mois d’août. Malgré cela, le nouveau président, Boris Eltsine, n’a pas les idées très claires sur la manière dont il souhaiterait réformer le KGB, et il décide donc de le morceller.

Entrelacs de sigles

Le plus important département du KGB –anciennement baptisé Ministère de la Sécurité; puis, plus tard, Service Fédéral de Contre-espionnage (FSK); puis, plus tard encore, le FSB– se voit confier la seule responsabilité des opérations de contre-espionnage et contre-terrorisme. L’ancien département de renseignement extérieur du KGB est transformé en une nouvelle agence, le Service du Renseignement Extérieur ou SVR. La division du KGB responsable des écoutes illégales et de la cryptographie devient l’Agence Fédérale des Communications et de l’Information du Gouvernement ou FAPSI. Un service relativement obscur du KGB chargé de surveiller des installations souterraines poursuit ses missions sous un nouveau nom: la Direction Principale des Programmes Spéciaux du Président ou GUSP. La branche du KGB autrefois responsable de la protection des dirigeants soviétiques est rebaptisée Système de Protection Fédéral ou FSO et les gardes-frontières soviétiques deviennent le Service Fédéral des Frontières, ou FPS, un service indépendant.

Le principal successeur du KGB dans cet entrelacs de sigles est le FSK –futur FSB. Mais cette nouvelle agence de contre-espionnage se voit privée des activités de renseignement extérieur de son prédécesseur. L’agence ne protège plus les dirigeants russes et ne possède plus de bunkers secrets, qui sont passés sous l’autorité directe du président. Elle ne maintient plus qu’une présence théorique dans l’armée. Dans sa nouvelle incarnation, la mission de l’agence en est ramenée à quelque chose qui ressemble au MI5 britannique: combattre le terrorisme et la corruption.

Mais l’équipe d’Eltsine n’a jamais élaboré une stratégie claire sur la manière de transformer le service secret d’un État totalitaire en organisme de renseignement d’une démocratie.

Mais l’équipe d’Eltsine n’a jamais élaboré une stratégie claire sur la manière de transformer le service secret d’un État totalitaire en organisme de renseignement d’une démocratie.

 

En 1993, dans un décret, Eltsine se lamente en dressant la liste des acronymes des diverses incarnations des agences de sécurité, déclarant que:

«Le système de la Tcheka-OGPU-NKVD-MGB-NGKB-KGB-MB s’avère impossible à réformer. Les efforts de réorganisation des dernières années étaient d’apparence et cosmétiques de nature… Le système d’enquête politique est préservé et pourrait être facilement restauré.»

C’était là un commentaire prémonitoire: au milieu des années 1990, plusieurs composantes du KGB commencent à regagner le giron du FSK, comme le métal liquide de l’androïde tueur T-1000 dans Terminator 2, qui se reconstitue lentement lui-même après avoir été éparpillé façon puzzle…

Un phénix qui renaît de ses cendres

Le premier domaine à lui revenir est la possibilité de conduire des enquêtes sur le sol russe. En novembre 1994, Eltsine rétablit la direction des enquêtes du FSK et place la tristement célèbre prison Lefortovo, où étaient autrefois détenus les prisonniers politiques et qui avait été utilisé lors d’interrogatoires utilisant la torture, sous son contrôle. L’année qui suit voit un changement de nom, tout à fait crucial: le FSK est rebaptisé FSB. Le passage du «K» (Kontrrazvedka, ou contre-espionnage) au «B» (Bezopasnost, ou sécurité) est bien plus que cosmétique; ce nouveau nom est un nouveau mandat pour le FSB, qui devient le garant de la «sécurité» de la Russie.

Au cours des cinq années qui suivent, le FSB va récupérer bon nombre de ses anciennes attributions. Il se voit à nouveau confier la responsabilité de poursuivre les dissidents, qui sont désormais désignés comme des «extrémistes.» et se voit pourvu d’une nouvelle direction du renseignement extérieur, qui fait doublon avec le SVR.

Lorsque Poutine arrive au pouvoir en 2000, il semble au départ suivre la route empruntée par son prédécesseur, Eltsine. Sa principale préoccupation, du moins au départ, semble être de minimiser la compétition entre les services secrets ; aussi, en 2003, permet-il au FSB de récupérer les gardes-frontières et la FAPSI –l’agence du renseignement électronique– et lui donne des pouvoirs étendus sur l’armée et la police.

Un outil de recrutement

Mais le président, lui-même ancien officier du KGB, a trop baigné dans les mythes du KGB sur le rôle de la Tcheka dans la société russe pour se satisfaire de voire le FSB réduit à un simple organe de sécurité. Il est déterminé à le voir reprendre de l’ampleur et encourage donc un accoissement de l’influence de l’agence. Le président commence à utiliser le FSB comme principal outil de recrutement pour les postes clés du gouvernement et des entreprises d’État; ses agents doivent définir et personnifier l’idéologie de la nouvelle Russie. Quand en décembre 2000, le directeur du FSB, Nikolai Patroutchev désigne ses officiers comme la «nouvelle noblesse» de Russie –un surnom que les agents de l’ancien KGB n’auraient surement guère apprécié– il le fait sur instruction de son chef.

A la fin des années 2000, il est clair que Poutine a d’autres changements en vue, mais chacun ignore si ces changements vont détruire le FSB ou lui redonner de l’ampleur. Poutine fait savoir qu’il n’est pas satisfait de l’efficacité de l’agence. En 2007, il demande à un autre service, une agence anti-drogue dirigée par son ami personnel, Viktor Tcherkessov, d’enquêter sur les faits et gestes du FSB, avec l’intention, semble-t-il, de le faire tomber. Cette attaque contre l’agence est un échec complet –et Poutine est contraint de limoger son ami. Dans la foulée, il lance une nouvelle agence et lui octroie d’énormes pouvoirs: La Commission d’Investigations, sorte de FBI russe, chargé de procéder aux enquêtes les plus sensibles, des meurtres des personnes critiques du Kremlin, conne Anna Politovskaïa et Boris Nemsov à la poursuite d’activistes politiques. Cette décision s’accompagne d’une expansion des Troupes de l’Intérieur –les unités de l’armée chargées d’opérer au sein du pays– et du lancement d’un département de lutte contre l’extrémisme, au sein du Ministère de l’intérieur. Finalement, cette année, Poutine a créé la Garde Nationale, force importante et armée jusqu’aux dents, chargée de lutter contre la contestation interne.

Poutine a clairement fait savoir que ce dont il a besoin, c’est d’un instrument pour protéger son régime

 

Au cours des années 2000, et durant presque toutes les années 2010, il semble que Poutine ne souhaite répondre aux inquiétudes concernant l’efficacité du FSB qu’en créant de nouvelles agences. Mais cette stratégie, si c’en était bien une, semble avoir connu une fin brutale cet été. Si l’article de Kommersant se vérifie, Poutine a tranché: le FSB va retrouver sa forme originale, celle de l’organe de sécurité le plus puissant du pays.

Une stratégie imprudente?

La chose est méthodique. Il est clair, depuis un bout de temps, que Poutine s’inquiète de son futur politique. Les élections de 2018 qui s’approchent l’ont vu se lancer dans des répressions ciblées, placer des gouverneurs et des représentants en prison, et enlever de vieux amis de positions clés, une manœuvre visant à ce que l’inspirateur de Poutine, Youri Andropov, appelait «l’amélioration de la discipline du travail». Les efforts entrepris pour renforcer les services de sécurité vont dans le sens de ce modèle d’une centralisation du contrôle; ce qui est nouveau, c’est qu’il a décidé que la meilleure manière de les renforcer est de les réunir dans un seul et même gigantesque service, dont le nom inquiétant et la réputation rappelleraient à tout dissident potentiel les pires moments de l’ère soviétique.

Malgré cela le FSB a également perdu quelque chose dans cette transition: on ne parle plus de la «nouvelle noblesse» et la nouvelle agence n’est plus utilisée comme base de recrutement pour les autres secteurs de l’économie et du gouvernement. Poutine a clairement fait savoir que ce dont il a besoin, c’est d’un instrument pour protéger son régime –comme le Politburo pouvait s’appuyer sur le KGB.

Ironiquement, il semble probable que les réformes annoncées ne vont pas vraiment améliorer l’efficacité du FSB –elles pourraient bien faire l’exact opposé. Car l’agence va devoir utiliser des ressources pour éliminer les doublons (au fil du temps, le FSB a développé sa propre branche de renseignement extérieur et nous ignorons comment il pourra la fusionner avec le SVR, par exemple), pour trouver de nouveaux postes aux généraux sans emploi, et pour renommer des départements, réécrire des règlements, et toutes les autres formes de chaos bureaucratique qui accompagnent ces grandes fusions. Voilà qui pourrait bien paralyser les défenseurs du régime pour une période indéterminée –au moment où Poutine en a le plus besoin.

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