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Hors le peuple point de salut, Mélenchon et Macron enfin d'accord

Jean-Luc Mélenchon, le 28 août 2016 à Toulouse | Rémy GABALDA / AFP

Jean-Luc Mélenchon, le 28 août 2016 à Toulouse | Rémy GABALDA / AFP

Jean-Luc Mélenchon a lancé sa campagne présidentielle en mettant en scène le processus participatif d'élaboration de son programme. S'il partage cette démarche avec le mouvement «En Marche!» d'Emmanuel Macron, la comparaison s'arrête là.

La présidentielle 2017 sera-t-elle celle de l'innovation, au moins sur la forme? A défaut d’y voir clair politiquement, avouons qu’en cette période pré-électorale, on est diverti par les efforts des candidats déclarés ou putatifs, qui rivalisent de dispositifs originaux pour se différencier, mobiliser leur base et transcender les clivages. On ne parle pas ici de la primaire à droite, même si le débat millimétré à l’américaine a des airs de science-fiction pour un parti qui, il y a encore quatre ans, voyait s’affronter les prétendants à la direction dans une compétition opaque qui leur vaudra de se ridiculiser devant tout le pays, mais plutôt des candidats à la marge de l’élection.

Dimanche 16 octobre, Jean-Luc Mélenchon est entré en scène lors de la convention de son mouvement, la France insoumise, qui doit le porter à l’élection présidentielle. En février, le magazine Regards, historiquement proche de la candidature Mélenchon, analysait lucidement ce que l’annonce de candidature de Mélenchon au JT de TF1 signifiait pour ses partenaires:

«Il décide (…) de se présenter en s’adressant directement au peuple. D’où son choix d’un média de plus large audience –le 20 heures de TF1. D’où surtout son modèle d’une mobilisation citoyenne "à la Bernie Sanders" dont il fait aujourd’hui sa référence.»

Orphelin du soutien du Parti communiste, Mélenchon a dû repenser sa stratégie de campagne par rapport à 2012. Il ne peut pas se targuer d’être le candidat qui réunit la gauche de la gauche, et il passera cette fois directement par «le peuple» dont il se réclame régulièrement, comme il le théorisait il y a deux ans dans L’ère du peuple. Le nouveau dispositif qui met en scène la démocratie participative lors de sa convention est une traduction de cette stratégie. Alors qu’en 2012 son programme qui faisait déjà la «place au peuple» avait été écrit par six personnes, explique-t-il dans le Journal du dimanche, 100.000 inscrits sur sa plateforme en ligne ont contribué à la rédaction de «L’Avenir en commun», un catalogue de 357 mesures. Mille personnes présentes dont les deux tiers tirées au sort ont participé à la convention sur deux jours à Saint-André-Lez-Lille, avec un rôle actif puisqu’il leur était demandé d’identifier dix mesures emblématiques parmi les 357 mesures.

«Ce mouvement est un prototype. Tout est nouveau. Personne n'a jamais fait cela!», s'enthousiasme le candidat dans l'hebdomadaire, qui s'enflamme pour ces innovations démocratiques rendues possibles par le progrès des technologies de l'information: «Les plateformes internet nous libèrent de contraintes qui autrefois obligeaient à la verticalité des organisations.» D'ailleurs «il ne fallait pas ici prononcer le mot congrès, que refusent les organisateurs», s’amuse 20 Minutes.

Casser les codes: le nouveau code?

Les «civic tech» ou technologiques civiques sont bel et bien dans l'air du temps. Cet idéal d'un programme construit par le peuple et uniquement porté par son représentant a donné naissance au premier candidat à la présidentielle entièrement «crowd-sourcé», pour le moment fictif. Mais du côté des candidats bien réels, l'aspiration donne lieu à des expériences du type de celle de Mélenchon et de sa France insoumise.  «Il y a une volonté de travailler des dispositifs qui ne sont pas classiques», explique le directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon au Monde. «Dans cet événement, retransmis en direct sur YouTube, tout a été fait pour tenter de casser les codes politiques traditionnels», lit-on encore.

Une même volonté de casser les codes s'affirme chez un autre candidat, Emmanuel Macron, qui dans son interview-fleuve à Challenges explique:

«Le système politique, avec ses codes et ses usages, je ne cherche pas à le respecter parce que je ne lui appartiens pas. Ça ne me pose donc aucun problème de transgresser ses codes.»

Avec sa démarche de consultation des Français sur le terrain, Emmanuel Macron va lui aussi, à sa façon, vers le peuple sans emprunter le parcours traditionnel qui consiste à être nommé par un parti. Le mouvement «En Marche!» est l'autre curiosité de cette période de pré-campagne. Voilà un mouvement qui n’est pas un parti et qui prépare une possible candidature de son fondateur avec des meetings qui ressemblent à des conférences TED, et dont le compte-rendu emprunte à l'esthétique des powerpoint de mission de conseil.

Analyse scénographique mise à part, le travail accompli pendant trois mois par les «marcheurs» macronistes est loin d'être négligeable. Le mouvement a recueilli les «témoignages de 25.000 personnes partout en France, issues de tous milieux socio-professionnels», à partir desquels a été construit un diagnostic restitué en trois temps. L’ancien ministre, devenu le centre de gravité de l’attention médiatique, fait durer le suspense, et dévoile progressivement le compte-rendu dans ses meetings de restitution. L’idée: le programme est construit avec «La France qui subit», laquelle doit devenir «La France qui choisit» son destin. Dans cette configuration, le candidat n’est guère plus que le porteur de projet de la communauté, il s’efface devant le diagnostic et les solutions proposées par les «marcheurs».

L'accusation de populisme

Malheureusement, le populaire Emmanuel Macron se voit reprocher par ses détracteurs, comme Mélenchon avant lui, d'«être un "populiste light"... Ils croient ainsi m’insulter car pour eux, vouloir se rapprocher du peuple est la dernière offense», se confie-t-il dans Challenges. Le paradoxe est pourtant que ces appels aux «peuple» sont entendus par des segments assez précis de celui-ci. Emmanuel Macron en appelle à la jeunesse et se déclare de gauche, il plaît surtout... aux plus de 65 ans et aux électeurs de droite! Même s'il a depuis «décollé» dans son propre camp. De même, Mélenchon cuvée 2012 avait tout misé sur les classes populaires, à grands renfort de nostalgie ouvrière, pour finalement faire le plein chez les professions intermédaires de la fonction publique et les classes moyennes intellectuelles.

Enfin, faut-il le rappeler, ces rapprochements dans la manière de construire une campagne ne changent rien au fait que les deux hommes ne partagent rien sur le fond. On ne peut faire plus distant sur le spectre politique entre Mélenchon déclarant hier lors de sa convention que «le libre-échange [...] a un autre nom, c’est l’esclavage!», annonçant une «planification écologique» pour relancer l’économie et un Macron pour qui «l’approche monolithique d'un Etat cherchant à protéger ses citoyens du changement est devenue obsolète», et qui veut évoluer vers un système «où les Français ont la possibilité de choisir leur vie, de s’émanciper». D’ailleurs, note La Croix, le leader de «la France insoumise» a provoqué les huées de la salle de sa convention lors de son «one-man-show sarcastique» en énumérant les idées de Macron.

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