Partager cet article

Le Nobel m'a mis les glandes

Livres de Bob Dylan et biographie | Jonathan Nackstrand / AFP

Livres de Bob Dylan et biographie | Jonathan Nackstrand / AFP

Le choix de délivrer le prix Nobel à Bob Dylan n’est pas audacieux. Il est dans l’air du temps, il va de pair avec le recul de la lecture.

Précisons d’emblée une évidence: on peut aimer la littérature et Bob Dylan. Prenons mon humble personne. J’adore Bob Dylan, j’ai écouté certains de ses albums en boucle mais, je l’avoue, davantage pour la guitare, la tonalité de sa voix, son flegme, que véritablement pour la littérarité de ses paroles. Ceci étant, je suis toute prête à croire ceux qui m’assurent de l’extraordinaire qualité de son expression littéraire. Pourtant, son Nobel de littérature m’a mis les glandes, à moi qui me targue de modernité, moi biberonnée au mélange des cultures, classique et pop. Du coup, le fait même que ça me mette les glandes, m’a mis encore plus les glandes. Je me suis dit «merde, ça y est, je suis vieille et décrépie, même les gens du Nobel sont mentalement plus jeunes que moi». Libération annonce le prix comme une «formidable nouvelle», le New York Times vante également cette audace. Et puis je suis allée voir ce que Vice et Pitchfork disaient.


«L'échec du Nobel. Bob Dylan est une légende, mais il ne méritait pas ce prix.»

Les deux sites expliquent qu’il n’est pas question de contester le génie de Bob Dylan. Sur Vice, Bijan Stephen affirme que Dylan est un génie et qu’il ne méritait pas un prix de littérature pour autant, ne faisant pas de littérature. Pour lui, les textes de Dylan sont fantastiques dans leur accord avec la musique et sa voix. Ce n’est donc pas de la littérature, c’est autre chose. Sur Pitchfork, même idée. Se demander si Dylan méritait ce prix c’est très différent de la question «Bob Dylan est-il génial?». Il n’y a pas de Nobel de la musique, ni des arts en général, or le génie de Dylan est indissociable de la musique.

J’ai été rassurée, je ronchonnais donc comme une moyennement vieille. Mais ce qui me chiffonnait, c’était autre chose. Bien sûr, il y avait cette sensation que les membres du jury venaient une nouvelle fois de cracher à la gueule de Philip Roth et, franchement, ça ne me plaît pas. (D’autres écrivains méritent ce prix, Kadaré, Murakami ou Kundera, mais là, ils ont choisi un Américain pour bien nous faire comprendre qu’ils ne voulaient pas le donner à Roth.) Pierre Assouline raconte très bien ce bras d’honneur fait aux écrivains américains.

Mais il y avait autre chose qui me grattait dans ce Nobel. Un peu comme du vinaigre sur une brûlure. En réalité, il fait écho à une angoisse profonde: la peur que la littérature disparaisse. C’est comme si même le jury du Nobel décidait de planter un clou de plus dans son futur cercueil. J’ai l’air alarmiste, mais il ne faut pas se leurrer, la littérature a perdu une part de l’importance qu’elle avait il y a quelques dizaines d’années. Et cela me renvoie à ma propre mauvaise conscience: je lis moins de romans qu’avant. (Mais je lis toujours autant en général si on compte les articles, les posts de blogs, des textes divers etc.)

La littérature a perdu sa place de numéro 1

La cause principale, c’est le manque de temps. Et je ne suis pas une exception. Le nombre général de lecteurs est stable, autrement dit le nombre de gens qui lisent au moins un livre par an. Ce qui diminue, c’est le nombre de grands lecteurs (plus de vingt livres par an) et le nombre d’ouvrages qu’ils lisent. Ils étaient 28% en 1973, et 16% en 2008. Télérama avait publié une très bonne enquête sur le sujet. En quelques chiffres: à Paris, 83 librairies ont fermé entre 2011 et 2014. Peut-être que simplement on achète nos livres ailleurs. Mais «en 2014, trois Français sur dix confiaient ainsi n'avoir lu aucun livre dans l'année et quatre sur dix déclaraient lire moins qu'avant.»

On lit moins qu’avant et cela, dans toutes les couches de la population –et ce mouvement a commencé avant la démocratisation de l’accès à internet. Dès les années 1990, Jonathan Franzen et David Foster Wallace ont beaucoup écrit sur ce désamour pour la littérature. Ils évoquaient leur trouille de jeunes romanciers de vivre dans un monde où ils voyaient l’importance des livres diminuer. Au début de ce qu’on appelle «l’article du Harper’s», publié en 1996, Franzen raconte: «Tout à coup, c’était comme si mes amis qui lisaient autrefois ne prenaient même plus la peine de s’excuser d’avoir arrêté. Une jeune connaissance, qui avait fait des études de lettres, m’a répondu quand je lui ai demandé ce qu’elle lisait ‘Tu parles de lecture linéaire ? Comme quand tu lis un livre du début à la fin ?’»

Télérama avait interrogé le sociologue Olivier Donnat qui a travaillé sur les pratiques culturelles des Français, son constat avait le son de la guillotine:

«Nous vivons un basculement de civilisation, du même ordre que celui qui avait été induit par l'invention de l'imprimerie. Notre rapport au livre est en train de changer, il n'occupe plus la place centrale que nous lui accordions, la littérature se désacralise, les élites s'en éloignent. C'est une histoire qui s'achève.» 

Une histoire qui s’achève, c’est forcément un peu triste. La littérature telle qu’on l’entendait a sans doute connu son heure de gloire, elle survivra, mais en perdant sa noblesse et son prestige, à l’instar du théâtre qui n’est plus l’alpha et l’oméga de la vie culturelle et intellectuelle.

Se plonger dans un roman demande plus d'efforts

Ce Nobel me déprime parce que oui, c’est plus facile d’écouter une chanson de Bob Dylan que de se plonger dans un roman. Je trouve la compétition injuste. Il y a un nombre incroyable de choses qui demandent moins d’efforts que la littérature. C’est ce qu’exprime l’écrivain Gary Shteyngart quand il tweete: «Je comprends totalement le comité du Nobel. C'est dur de lire des livres.»

S’il existe un Nobel de littérature mais pas des autres arts, ce n’est pas un hasard. En 1901, au moment de sa création, il y avait la littérature, et le reste.

Ça a l’air d’une boutade et pourtant, c’est vrai. C’est dur de lire des livres, c’est même de plus en plus dur. Alors si même les membres du Nobel nous lâchent, que reste-t-il? Si la littérature perd le prestige institutionnel qu’elle conservait encore comme une relique du temps où elle régnait sur la vie culturelle, alors quoi? Parce que s’il existe un Nobel de littérature mais pas des autres arts, ce n’est évidemment pas un hasard. En 1901, au moment de sa création, il y avait la littérature, et le reste. C’était sûrement injuste, ou du moins en décalage avec le monde actuel, mais que voulez-vous, c’est dur d’abandonner un de ses derniers privilèges quand on a déjà perdu le plus gros de son influence.

Le choix du Nobel n’est donc pas audacieux. Il est dans l’air du temps, avec quelques dizaines d’années de retard. S’il avait été question d’être véritablement moderne, il aurait fallu attribuer ce prix à un auteur de bande dessinée. La BD questionne le monde actuel et renouvelle les modes d’expression poétique. C’est sans doute l’une des formes d’expression artistique les plus innovantes et ambitieuses de notre époque. Pourquoi ne pas nobeliser Robert Crumb ou Art Spiegelman? En plus, Spiegelman est né en Suède…

La fiction et la poésie sont indissolublement liées à l’esprit humain. Ce qui change au fil du temps, ce sont leurs modes d’expression. Evidemment, la littérature n’y échappe pas. Ce n’est sans doute pas grave, mais quand on a follement aimé quelque chose, c’est douloureux. Alors arrêtez de maltraiter les gens que ce Nobel chagrine, ils ne sont pas forcément d’affreux rétrogrades. Ce sont avant tout des amoureux qui ont peur.

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte