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Pourquoi la Turquie fait peur aux Français

Ariane Bonzon, mis à jour le 05.11.2009 à 12 h 57

Peur de «l'agenda islamique» pour les uns, acte définitif du décès de l'Europe politique pour les autres...

«Y a pas de doute là-dessus ! Ne cherchez pas midi à quatorze heures: aux yeux du Français moyen, un Turc est un Marocain comme les autres, voilà tout!». Venu d'Istanbul pour participer à un débat organisé à l'Assemblée nationale fin octobre dans le cadre de la Saison de la Turquie en France, l'intellectuel Cengiz Aktar n'est pas du tout d'accord avec Olivier Ferrand. Le jeune Président du think tank Terra Nova est en effet convaincu que si la candidature turque fait peur aux Français, ce n'est pas parce que c'est un pays musulman: «C'est ce que j'ai pu observer au moment de la campagne électorale  des Européennes. En province, raconte Ferrand,  les gens n'opposaient pas la dimension religieuse de la Turquie». L'universitaire Deniz Akagül, le député vert Alain Lipietz, Huguette Meunier-Chuvin, responsable pour la partie française des débats d'idées à la «Saison», partagent en revanche l'approche de Cengiz Aktar: « Les Français hostiles à l'entrée de la Turquie ne peuvent pas dire qu'ils ont peur de l'islam, suggère cette dernière.  Ils sentent bien que ce ne serait «politiquement pas correct». Car la France n'est-elle pas le pays d'Europe qui compte le plus grand nombre de musulmans, sans doute 4 millions?».

Selon cette historienne, qui assiste à toutes les conférences de la «Saison», le public utilise des chemins détournés pour afficher cette crainte «récurrente»:

«comme c'est difficile à dire de but en blanc, les Français ne disent pas: "on a peur de la Turquie parce que c'est l'islam" mais ils posent des questions sur l'éventuel agenda (islamiste, Nda) caché du gouvernement turc; ils s'inquiètent  de ce que les épouses du Président Gül et du Premier ministre Erdogan soient voilées; de l'autorisation du foulard à l'université qui révèle en fait des problèmes de la France actuelle... La forme est préservée mais sur le fond, on sent bien que beaucoup de Français sont plus que réservés sur l'adhésion d'un grand pays musulman à l'Union européenne ».

L'actuel gouvernement turc ne cache d'ailleurs pas son souhait de remettre un peu plus de religieux dans la société et dans la vie publique. Et pratique la politique de la main tendue avec le monde arabe et l'Iran. Deux mouvements qui peuvent nourrir la confusion dans l'opinion publique française. L'ancien ambassadeur français à Ankara François Dopffer est catégorique: «L'épouvantail turc et musulman a été utilisé à des fins électoralistes et de façon parfaitement cynique. Certains de nos hommes politiques se sont servis des Turcs, dont le nombre d'immigrés est assez faible en France, pour dire des choses qu'ils n'auraient jamais osé dire à propos des Algériens, Marocains ou autres Arabes».

Amalgames contre agenda politique interne

Une analyse que partagent, en privé, des diplomates ou élus locaux, tel par exemple Didier Quentin, député-maire UMP mal à l'aise avec les amalgames qui ont parfois été faits. Le message subliminal a eu son efficacité. En juillet dernier, dans un restaurant parisien, un diplomate turc confiait en privé son désarroi devant l'attitude d'Alain Juppé, Bernard Kouchner et Pierre Lellouche, opposés à l'intégration de la Turquie dans l'Union européenne, après en avoir été de fervents supporters. «A qui peut-on faire confiance en France, maintenant?» s'épanchait-il. Réponse d'un des responsables de la Saison de la Turquie: «On peut dire ce qu'on veut sur le positionnement de l'UMP et du gouvernement vis-à-vis de la Turquie mais le résultat est là: on a réussi à réduire l'influence de l'extrême droite. Nous aussi avons, plus prosaïquement, des impératifs de politique interne! ».

«Croit-on sérieusement que la Turquie va instaurer la charia, s'interrogeait François Dopffer dans L'imbroglio turc (...) envoyer des bataillons de prêcheurs en Europe et y devenir le cheval de Troie de l'islam ? C'est un fantasme (...) C'est plutôt l'inverse que les islamistes devraient redouter : que l'européisation de la Turquie les marginalise et mette fin au rêve de restauration d'un pouvoir politique ouvertement religieux». La position de l'ancien diplomate ne doit pas masquer que la difficulté à répondre sur la question de l'islam vient aussi du côté turc. Si la Plateforme de Paris, proche du puissant mouvement du religieux et charismatique Fetullah Gülen, propose des rencontres entre chrétiens, juifs et musulmans, nombre d'intellectuels turcs délaissent, eux, le terrain et écartent d'un revers de main tout débat sur l'islam au nom de la laïcité, inscrite dans la Constitution de la république turque, depuis 1937.

Où en est la laïcité en Turquie?

Libéraux et sociaux-démocrates turcs sont en réalité embarrassés. Ils savent bien que la laïcité «a la turca» si souvent invoquée par les partisans français de la Turquie est en vérité plus un problème qu'une solution. Le brillant constitutionnaliste turc Bülent Tanör, décédé il y a quelques années, ne disait pas autre chose quand il expliquait qu'«en matière de laïcité, la Turquie a cent ans de retard sur la France. La Turquie vit actuellement ce que vivait la France sous le Concordat de 1801, c'est-à-dire qu'il n'y a pas encore en Turquie de véritable séparation entre L'Eglise et l'Etat. En Turquie, l'Etat contrôle la mosquée».

Plus abrupte est l'écrivain stambouliote Murat Bilge: «Nous les Turcs n'avons toujours pas réglé le problème de la cohabitation entre le mausolée d'Ataturk (synonyme de la république, Nda) et la mosquée».

Ces politiques français qui craignent la mort de l'Europe fédérale

Mais la candidature de la Turquie soulève une autre peur chez les Français. Plutôt au sein de l'élite politique cette fois, laquelle craint que l'adhésion de la Turquie signe l'arrêt de mort de l'Europe politique. Quittons Paris pour Istanbul, le palais du Luxembourg pour celui de Ciragan, l'Association Turquie européenne pour l'Institut du Bosphore. Tout juste fondé par la Tusiad, l'équivalent turc du Medef, ce nouvel espace de réflexion tenait son premier séminaire les 22 et 23 octobre. Objectif: travailler au rapprochement entre la France et la Turquie.

Parmi les personnalités françaises invitées, beaucoup soutiennent l'adhésion turque à l'Union européenne: la sénatrice Catherine Tasca, l'ancien Premier ministre Michel Rocard, les députés socialistes Pierre Moscovici et Laurence Dumont, le député UMP Thierry Mariani. Quelques journalistes français, connus pour suivre de près le dossier turc, sont également de la partie: Alexandre Adler, Bernard Guetta et moi-même. «Si vous voulez faire bouger les choses en France, tance le chroniqueur de France Inter à l'adresse de nos hôtes turcs, c'est Valéry Giscard d'Estaing, Robert Badinter, Jacques Julliard, Hubert Védrine et tant d'autres encore qui devraient être là, en face de vous, c'est eux que vous devriez inviter et convaincre.

Car eux, ce qui les inquiète, c'est qu'avec la Turquie dans l'Union européenne, il n'y ait plus d'Europe fédérale possible. Voilà ce que craint l'élite politique française!». Autrement dit, l'adhésion turque signifierait la fin du rêve d'une Europe puissance. Un rêve, très français, bien peu partagé par les petits pays, nouveaux venus dans l'UE.

La part d'irrationnel

Ces derniers n'ont eux «ni l'envie ni la capacité de jouer les gendarmes du monde», selon les propos de Michel Rocard aux yeux duquel l'Europe politique, au sens d'Europe fédérale, est désormais une «chimère». Que la Turquie y soit ou pas, l'élargissement à 27 aurait  déjà  rendu quasiment impossible toute prise de décision à l'unanimité. Et l'application du traité de Lisbonne,à partir du 1er décembre, ne changerait  fondamentalement pas  la donne. C'est pourquoi, explique l'ancien Premier ministre, la Turquie y a désormais sa place: au moins pourra-t-elle nous aider à élargir la zone d'influence de l'UE.

«Rocard partage avec l'ancien ministre allemand des affaires étrangères, Joshka Fischer, l'idée d'une «Europe-monde», une sorte d'Europe — société des nations qui pourrait s'étendre presqu'à l'infini, explique Olivier Ferrand qui a consacré un livre à L'Europe contre l'Europe. Comme un vaste ensemble régi par un certain nombre de lois communes dans le domaine économique ou des droits de l'homme par exemple sans vraiment  porter atteinte aux souverainetés nationales». Une Union européenne «faiseuse de paix» dont refusent de se contenter les fédéralistes français.

Le constitutionnaliste Guy Carcassonne, également présent à Istanbul, a un espoir pour sortir de l'impasse: «On peut très bien imaginer que les six pays fondateurs de l'Europe forment un premier noyau très intégré tandis que le reste de l'Union européenne serait uni par des liens plus lâches.
Dans ce cas, la Turquie aurait sa place».

Les peurs françaises à l'égard de l'adhésion turque comportent leur part d'irrationalité. Comment expliquer autrement que la Pologne et l'Espagne, deux pays très catholiques, comptent au nombre des pays les plus favorables à l'adhésion de ce grand pays musulman? De même, si seulement 35% des Français sont favorables à l'adhésion turque, ils seraient «jusqu'à 63%  à la considérer comme possible pour autant que la Turquie ait réalisé les réformes nécessaires», précise malicieusement Deniz Akagül. A peu près autant de Turcs se prononcent pour l'adhésion de leur pays à l'Union européenne.

Mais une grande majorité d'entre eux craignent que cela ne se fasse jamais. A chacun ses peurs.

Ariane Bonzon

Image de une: manifestation en faveur de la laïcité en Turquie, à Ankara, en mai 2009. REUTERS/Umit Bektas

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