Partager cet article

Qui est Soraya, la jeune femme agressée sur le plateau de TPMP?

Capture d'écran

Capture d'écran

J'ai discuté avec la jeune-femme dont Jean-Michel Maire a embrassé la poitrine sans son consentement, sur le plateau de «Touche pas à mon poste».

Samedi, Jean-Michel Maire a téléphoné à Soraya. Soraya est la jeune femme à qui lui, le tombeur officiel de «Touche pas à mon poste», a embrassé un sein dans la nuit de jeudi à vendredi, sans son consentement, par surprise, sur un plateau télé. Il voulait en parler:

«Il m’a dit qu’il avait plein de problème depuis, dans sa famille et dans son travail, que sa fille ne voulait pas retourner à l’école, de peur qu’on traite son père de pervers. Je lui ai dit que je porterai pas plainte contre lui, que je ne voulais pas lui prendre de l’argent ni briser sa carrière. Il m’a dit qu’il ne m’appelait pas pour ça, il voulait juste savoir comment j’allais.»

Soraya m’a raconté cela par téléphone dimanche, le lendemain. Elle hésitait. Elle n’allait pas briser sa carrière, non. «Je croise plein de gens qui me disent de l’attaquer –hier encore, en soirée, on m’a dit ça! Mais je ne vais pas le faire.» Elle avait dit à Maire qu’elle allait enregistrer une vidéo, pour dire qu’il était un homme respectueux, même s’il s’était mal comporté, et que tout ceci n’était qu’un jeu, qu’elle était venue pour figurer Kim Kardashian dans un sketch, on dit qu’elle lui ressemble, et ensuite, rien n’avait été méchant…

«Je l’ai enregistrée, la vidéo. Mais je ne l’ai pas mise en ligne. Je voudrais revenir sur le plateau de «Touche pas à mon poste» pour dire tout cela. Je vais téléphoner à Maire pour le lui dire…»

Elle voulait revenir à la télévision.

« –Soraya, pardon… Au fond vous avez envie de vous servir de cette histoire pour réussir? Pour être célèbre?

–Je me dis que c’est peut-être ma chance… J’ai toujours voulu faire de la télévision? Si je peux y retourner, et montrer qui je suis; que je ne suis pas une bimbo…»

Peut-être était-ce sa chance après tout. On va laisser tranquille le cadavre de Andy Warhol. Elle voulait plus que quelques minutes. Elle était dans le chantage en pointillé, une victime pourtant et d’autant plus… Qu’on lui redonne le plateau et…

C’est une petite leçon sur l’incommunicabilité des mondes?

Le monde respectable et le bal des télés

Dans le monde des adultes respectables –au courant du droit, de la définition de l'agression sexuelle, ce qui a eu lieu sur le plateau– une ministre, Mme Rossignol, le CSA, des commentateurs à la pelle, ma compagne, moi-même, on s’indigne de l’agression et du mépris, quand un adulte se croit autorisé, dans le parfum de la gaudriole, à embrasser un sein plantureux, d’une jeune femme objet d’un soir, parce que castée pour ça, pour être la bimbo à gros seins dont on rit, la pouffe qu’on peut…

Dans le monde des adultes de l’entertainment décomplexé mais qui commencent à angoisser, parce que les respectables veulent les bouffer, on amadoue la gamine et on lui téléphone, pour l’attendrir, et faire atterrir l’affaire. Du damage-control sirupeux… Ou bien Jean-Michel a honte, va savoir.

Si Paris valait une messe, que vaut TPMP?

Dans le monde de Soraya, et des bergères qui regardent le bal princier des télés, on se demande, et si jamais? On est les Henri IV des temps modernes. Si Paris valait une messe, que vaut TPMP? Elle était, Soraya, pas bégueule ni cynique, franche, pas bête, quand je lui parlais, s’arrangeant peut-être…

«–J’avais dit non quand il a demandé à m’embrasser. Je ne suis pas une fille qu’on embrasse comme ça! Mais il s’est excusé…

–Après?

–Non, sur le plateau, quand Cyril Hanouna le lui a demandé.

–Bien obligé! Il vous a manqué de respect…

–Oui. Mais on avait parlé avant, avant l’émission, ce n’est pas quelqu’un de mauvais… C’est très dur, ce qu’il vit depuis trois jours…

–Soraya, c’est quand même vous la victime… Il ne savait même pas qui vous étiez, juste une fille à gros seins… Pas une personne, mais la fille avec qui on peut rigoler…

–Je comprends ce que vous dites, oui. Mais c’est à moi de montrer que je ne suis pas ça.»

«J'aime bien l'idée que je suis la Kim Kardashian française»

J’ai abordé Soraya par Facebook. C’est un fan de Cyril Hanouna qui m’a envoyé le lien. On sait chez les fanzouzes, en tous cas celui-là, que Soraya ne va pas jouer dans le camp des moralistes. Ils l’ont su. Ça se voit vite, sur son profil. Soraya Riffy. Ce n’est pas son vrai nom, mais un pseudo choisi pour Facebook. Elle donne le sentiment qu’il lui est arrivé quelque chose, et ça ne lui est pas désagréable.

Elle fait un post pour dire qu’elle reviendrait bien à TPMP. Un autre pour dire que Jean-Michel Maire est un gars bien, en dépit de ses «pulsions masculines». Elle a des photos avec les équipes de Hanouna, Enora Malagré, Julien le casteur qui l’avait contactée, et avec Maire, qui lui avait dit, au fait, avant l’émission, qu’elle était une belle femme, tous lui avaient fait des compliments, sur sa ressemblance avec Kim Kardashian, qu’elle devait incarner dans un sketch… «J’aime bien l’idée que je suis la Kardashian française!»

Quand on remonte ses pages, on a des photos d’elles en danseuse, et ses courbes en avant. Mais aussi une photo en famille, avec maman. Et un message plein de respect échangé avec une institution de la scène marseillaise, Sonia Nemer, danseuse orientale et professeur de danse orientale, qu’elle connait depuis qu’elle a dix ans, et qui lui a tout appris.

Opérations

Soraya est une petite fille de Marseille. Elle a 21 ans. Une voix d’enfant. Elle danse depuis qu’elle est enfant. «Danser, c’est ce qui me permet d’exprimer ce que je ressens, quand je suis seule.» Elle est de Pointe Rouge, plutôt un coin bourgeois, la plus petite d’une famille de 6 enfants. Le papa est irakien, la maman algérienne. D’origine. Marseillais. Elle est en aller-retour entre ses identités. Toute gentille, fille du coin, elle fait le Ramadan. Toute de rêves contemporains, dans l’envie d’être… Célèbre? Connue? Vivante? Elle aime qu’on la regarde. Elle dit qu’on la regarde. Elle a plus de deux-mille personnes qui la suivent sur Facebook. Kardashian à son échelle.

Un type étrange lui laisse des messages, où il exprime son envie de l’adorer, «impératrice Soraya». Moi: «C’est un pervers, ça se voit, vous devriez le bloquer. » Elle rit. Elle se fabrique. Elle s’est fait opérer des seins. «J’avais des complexes par qu’ils étaient petits.» Deux opérations, pour atteindre la taille qui a fait rire chez Hanouna. Elle s’est fait refaire le nez. «Il était moche.» Sa famille était d’accord pour le nez, pas les seins. Elle a payé les opérations avec ses cachets de danseuse. Orientale, indienne. Elle a gagné un concours en 2013, à Toulouse, où Sonia l’avait amenée. Elle dit qu’elle est professionnelle. «Je danse dans les bars à chicha. Pas tellement dans les boites de nuit, ça fait une mauvaise image.»

Mais elle a aussi des vidéos où elle twerke à cul mieux mieux. Choisir. «Je ne veux pas qu’on me prenne pour mon physique.

-Votre physique?

-Qu’on me prenne pour une bimbo qui ne pense rien… »

Faire de la télévision

Je n’allais pas non plus me mettre en burqa pour me cacher!

Soraya

En 2014, elle a passé un bac secrétariat, mention bien. «J’étais la meilleure du lycée.» Elle est rentrée en BTS de techniques de gestion, au lycée Daumier me dit-elle, quand des enseignants l’ont prise en grippe, «à cause de mon physique». Pas les seins, pourtant refaits, mais les fesses rebondies qui ne devaient rien qu’à la nature, «je tiens ça de ma mère», et les cambrures les perturbaient. «Pour être décente je venais en jogging -des leggings dominos de décathlon. Ça n’allait pas. Je leur ai dit que je voulais bien me mettre en tailleur, mais que j’allais ressembler à Nabilla! Et que je n’allais pas non plus me mettre en burqa pour me cacher!»

Elle a quitté le lycée Daumier. Elle a voulu y revenir. Ils l’ont baladée. Elle a repris une autre formation. Vraiment, pour travailler plus tard, ou en attendant. Elle poste sur facebook, elle étudie «dans le médical», elle dit ainsi, elle danse oriental, elle rêve, elle a passé un bac, elle fait ramadan, elle a un copain mais c’est compliqué, ils sont «parfois ensemble, parfois pas.»

Je réexplique tout ça pour qu’on comprenne bien. La fille à gros seins qui faisait rire chez Hanouna a cinq frères et soeurs, une mère, un bac pro, des études, fait Ramadan, un garçon dans sa vie, une passion pour la danse, un air sérieux. Jean-Michel Maire, savez-vous? La fille à qui vous avez embrassé un gros sein, avant d’essayer de l’attendrir, et de la corrompre en lui faisant miroiter un peu plus de gloire, a cinq frères et soeurs, une mère, un bac pro, des études, fait Ramadan, elle a un garçon dans sa vie, une passion pour la danse, un air sérieux, et aussi, savez vous? Elle regarde ce que vous êtes, vous autres de la télévision bonnarde.

«J’ai toujours voulu faire de la télévision», me dit Soraya. Et qui dit télévision dit «télé-réalité». «J’aime la télé réalité -mais moins maintenant -on les réduit à leurs rôles, à leur physiques…» Évidemment. Elle s’est présentée pour participer aux «Princes de l’amour», et aux «Marseillais». Ça ne s’est pas fait. Mais les dossiers circulent dans les boites de casting, et c’est ainsi que Soraya a été appelée pour figurer Kim Kardashian dans une pochade des 35 heures de Baba, Cyril Hanouna, et c’est ainsi qu'une agression sexuelle a eu lieu sur un plateau télé, et c’est ainsi que peut-être, si ça se trouve, elle deviendra célèbre, si Jean-Michel Maire et sa bande y trouvent un refuge, face à la meute décente.

A la fin, quand je la laisse (elle doit m’envoyer des photos de spectacle, peut-être), elle m’interroge.

«–Vous en pensez quoi?

–Que vous devriez faire de la danse et terminer vos études, et laisser tomber tout ça. Vous n’avez pas envie d’être la fille à gros seins des plateaux, qui sera là pour faire rire, pour des années?

–Je pourrais montrer autre chose?

–A votre place, je ne rappellerai pas Maire… Ni personne. Je laisserais tomber.»

J’ai quatre enfants, il m’écoutent de temps en temps. J’ai rarement eu autant envie que l’on suive mon conseil qu’en parlant à Soraya, qui a l'âge de mon grand fils. Reine d’un jour au corps de bimbo et à la conscience hésitante, devant le gâteau empoisonné de nos distractions.

Mise à jour: À sa demande, nous avons enlevé une précision sur les études que suit actuellement Soraya et nous avons enlevé son vrai nom qui figurait dans une première mouture de l'article.

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte