Culture

Claude Lévi-Strauss: l'ordre caché des choses

Patrick Bard, mis à jour le 05.11.2009 à 12 h 36

Patrick Bard, photographe et écrivain, à propos de Claude Levi-Strauss.

A l’intérieur de l’Auyan Tepui, Kavac, Canaïma, Venezuela 2007

A l’intérieur de l’Auyan Tepui, Kavac, Canaïma, Venezuela 2007

Écrivain et photographe, Patrick Bard est l'auteur, avec Marie-Berthe Ferrer d' «Amazone, un monde en suspens» (Seuil). Une exposition consacrée à son travail commence dans quelques jours à Paris., à la Galerie Dupon. Claude-Lévi Strauss a eu une très grande influence sur son oeuvre.

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En avalant laborieusement l'amère potion d'un sandwich de gare aux ingrédients non identifiés me reviennent en mémoire les mots prophétiques de Claude Levi-Strauss: «Nous nous apprêtons à produire la civilisation de la betterave, en masse. Bientôt, notre ordinaire ne comportera plus que ce plat». De mémoire ou à peu près, tant je connais la phrase par cœur pour l'avoir choisie comme exergue de mon livre sur l'Amazone, ce sont les paroles couchées dans les pages de Tristes tropiques. Celles d'un homme clairvoyant, qui dès 1955 décrivait la mondialisation et ses mécanismes peu ou prou telle que nous la vivons aujourd'hui.

La société  de consommation dans laquelle le monde allait s'enfermer.

Décisive, la lecture de ce livre truculent, dont chaque page regorge d'humour et d'intelligence et qui commence par «Je hais les voyages et les explorateurs», aura invité toute une génération à l'errance. Car ce n'est pas là le moindre des paradoxes, ces mots-là contribuèrent à donner le goût de la déambulation à nombre d'aspirants nomades dont je fus. Sans Tristes tropiques, jamais sans doute ne serais-je allé traîner mes guêtres auprès des peuples autochtones des forêts d'Amazonie ni d'ailleurs.

Car Levi-Strauss racontait si admirablement ces voyages dont il avait - du moins l'écrivait-il - le dégoût, qu'il en mettait l'eau à la bouche d'autrui.

Cependant Tristes Tropiques est bien plus que cela. Un ouvrage visionnaire, introduction à une œuvre immense sur le sens et l'ordre caché des choses. L'éclair d'une conscience humaine, universelle, dans la lignée des Lumières.

Ses écrits sur la pensée sauvage, sur les races - Race et histoire, fabuleux texte!— l'humanité en général m'ont éclairé, dès l'adolescence. Ils ont aussi modifié ma perception des choses, ma façon de voir.

«Lévi-Strauss m'a enseigné la forêt»

Comme Levi-Strauss, longtemps je fus adepte de l'austère ordonnancement des causses précévenols, des hauts plateaux désertiques et lumineux. Je ne voyais en la forêt qu'un fatras inextricable, résultat d'une course effrénée vers la lumière et d'une lutte la vie. La fréquentation des peuples autochtones m'a appris que si la pluie semble toujours tomber sans forme, il suffit d'adopter le point de vue adéquat pour en comprendre le sens. Vues du ciel, les gouttes prennent forme. De loin, elles sont une colonne en marche qui relie ciel et terre.

De la même façon, Levi-Strauss m'a enseigné la forêt. Ses écrits m'ont initié à un ordre indiscernable de prime abord. Un ordre qui se donne à voir à la façon d'un vitrail depuis l'intérieur d'une cathédrale. À contre-jour, les lignes des arbres, des branches, la course mortelle du vivant qui pousse sur le vivant se dessine clairement. Ainsi mes photographies sylvestres sont-elles passées d'un incompréhensible chaos à la révélation d'une structure parfaitement harmonieuse.

Plus généralement, mon approche de l'autre a été conditionnée par le fondateur de l'anthropologie sociale. Aujourd'hui sans doute, le Brésil est-il tout autant plongé dans le deuil que nous, tant Levi-Strauss y a fait sens et pèse encore d'incontournable façon.

Qui plus est en cette année de la France au Brésil.

Je me souviens d'avoir écrit les derniers mots de la conclusion de mon très modeste ouvrage sur l'Amazone le jour même des cent ans du père du structuralisme.

En pensant évidemment à lui. Et à Jean Malaurie, lui-même ethnologue, fondateur de la collection «Terre Humaine», chez Plon, qui me racontait il y a quelques années comment il avait commandé Tristes tropiques à Claude Levi-Strauss après avoir entendu de sa bouche le récit de son périple brésilien. «Je ne sais quel est le sens de notre rencontre, avait alors conclu Malaurie dans le café parisien où nous nous étions retrouvés, mais je sais qu'il y en a un».

Le sens caché des choses, encore et toujours...

Dans quelque jour, je tracerai sur les murs d'une galerie parisienne cette même phrase de Tristes Tropiques sur la betterave et la culture de masse. Je l'accompagnerai d'un cri de colère du peuple Kichwa de Sarayaku, en lutte contre l'industrie pétrolière au cœur de l'Amazonie équatorienne: «Nous naissons libres, nous vivons heureux. Nous nous battrons comme des bêtes féroces, nous ne finirons pas en esclavage, Sarayaku libre!».

Car - et il me plaît de penser que la chose aurait plu à Levi-Strauss - l'heure est désormais venue pour ces peuples amazoniens qu'il visitait il y a plus de soixante ans de se lever, de prendre langue eux-mêmes et de mener leur propre combat d'autodétermination, en étant maîtres d'une parole qui peut se passer de la nôtre.

Patrick Bard

Image de une: Patrick Bard, A l’intérieur de l’Auyan Tepui, Kavac, Canaïma, Venezuela 2007

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