Monde

Voici à quoi ressemble un meeting d'un Trump «déchaîné»

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 16.10.2016 à 11 h 07

Depuis la révélation de la vidéo de «Access Hollywood», le candidat multiplie les attaques devant ses supporters, en faisant le squelette de discours où il tente de conjurer la probabilité de sa défaite.

Donald Trump en meeting à Bangor (Maine), le 15 octobre 2016. SARAH RICE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Donald Trump en meeting à Bangor (Maine), le 15 octobre 2016. SARAH RICE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Bangor (Maine)

Il l'a dit en début de semaine après les lâchages en série de dirigeants républicains: maintenant, c'est officiel, Donald Trump est «déchaîné». Depuis le second débat, le candidat enchaîne les attaques si vite qu'une intervention de sa part sans qu'une nouvelle ne surgisse paraît quasiment banale.

En une semaine, depuis la révélation de la vidéo de ses propos dans les coulisses de l'émission «Access Hollywood», Trump a lancé à Hillary Clinton que si ça ne tenait qu'à lui, elle serait en prison, l'a accusée de comploter avec la finance internationale pour détruire la souveraineté américaine, a menacé de poursuivre le New York Times quand celui-ci a révélé de nouvelles accusations de harcèlement sexuel, a estimé qu'une des femmes qui l'accusait n'était pas assez séduisante pour que ça soit plausible et qu'une autre «ne serait pas [son] premier choix», a affirmé qu'il n'était pas impressionné par l'allure physique d'Hillary Clinton, a fait part de ses craintes que l'élection soit «truquée» et, enfin, s'est interrogé, samedi matin dans le New Hampshire, sur la possibilité que Clinton se soit dopée avant le dernier débat.

Une fièvre telle que, ce même samedi, le New York Times s'étonnait d'un Trump «qui accélère un tournant l'éloignant des électeurs indécis ou de la mise en avant d'un message destiné à l'électeur moyen». Un candidat qui «apparaît de plus en plus dévoré par l'idée qu'il a été lésé et prompt à convaincre ses fans que des forces sinistres sont à blâmer pour son déclin».

Un scrutin «truqué»

Après une semaine comme ça, Trump aurait pu se reposer, comme Hillary Clinton, qui n'a pas prévu de meetings ce week-end. Au lieu de cela, le candidat républicain, largement en retard dans les sondages, en avait prévu deux samedi dans le nord-est, dans le New Hampshire, donc, mais aussi dans le Maine, un État en déclin démographique et économique qu'il rêve de faire basculer.

Dans une grande salle de spectacle à moitié vide de Bangor, Trump a déroulé à 4.000 de ses supporters quasiment toutes ses attaques de la semaine –seule celle sur la drogue a sauté, un peu comme le tube récent qu'un groupe de rock choisit de ne pas jouer. Toutes les autres contre Hillary Clinton, une nouvelle fois épinglées sur ses e-mails ainsi que pour de nouvelles révélations publiées par Wikileaks, y sont elles passées: «Hillary Clinton aurait dû être poursuivie, et emprisonnée pour ses crimes.» Mais aussi celles contre son voisin: «Oui, nous construirons un mur, et le Mexique paiera.» Contre les partenaires européens de son pays: «Hillary Clinton veut que nous suivions la route de la France et de l'Allemagne et que nous importions directement du terrorisme aux États-Unis.» Contre l'establishment politique en général: «Nous allons remplacer une classe politique en échec qui a trahi nos travailleurs, dépensé des millions dans des guerres sans fin et sans victoire et détruit nos classes moyennes.»

Trump a répété, surtout, ses accusations contre un processus électoral jugé «truqué», qualifiées par Dan Rather, vieux routier du journalisme américain, de «graves et croissantes menaces envers la stabilité de notre démocratie constitutionnelle». Des attaques qui rappellent qu'il avait déjà hurlé au scandale lors de la présidentielle 2012, déplorant qu'Obama l'ait emporté avec moins de voix que son adversaire... alors même que tous les votes n'avaient pas encore été comptabilisés.

«Hillary est candidate à la présidence dans ce qui semble être une élection truquée, a-t-il lancé à Bangor. Cette élection est en train d'être truquée par des médias corrompus, qui mettent en avant des fausses affirmations et des mensonges éhontés pour la faire élire présidente.» Dans le public, un militant portant un T-shirt «Hillary for prison 2016» se tourne alors vers les reporters du premier rang, ceux qui suivent le candidat au quotidien: «On parle de vous, là.»

«Ou nous gagnons les élections, ou nous perdons le pays»

Il y a quelque chose de désespéré dans cette évocation anticipée d'un truquage, et cette justification par avance de la défaite: «Ou nous gagnons les élections, ou nous perdons le pays. [...] Le retour de l'Amérique commence le 8 novembre. [...] Vous allez vous souvenir de cette élection, et vous dire que c'était de loin le plus important vote que vous ayez jamais effectué de toute votre vie.»

Mon programme économique peut se résumer à trois très beaux mots: des emplois, des emplois, des emplois

Un ton apocalyptique que partageaient ses bras droits venus chauffer la salle. «C'est peut-être notre dernière chance de mettre notre pays sur la bonne voie à nouveau», a ainsi lancé le sénateur de l'Alabama Jeff Sessions, quand l'ancien maire de New York Rudy Giuliani a carrément rapproché la future victoire de son leader de la plus grande surprise électorale de l'histoire américaine, le triomphe de Harry S. Truman face à Thomas Dewey en 1948.

Harry Truman salue sa victoire à la présidentielle de 1948 en brandissant une une un peu trop audacieuse du Chicago Tribune. United Press/Records of the U.S. Information Agency/National Archives.

Truman n'a pas été le seul président à être cité. Comme pour revenir aux sources en enjambant les Clinton mais aussi les Bush, ses ennemis jurés au sein du parti républicain, Trump a enchaîné les clins d'œil à Reagan, vantant la «croissance impressionnante» découlant de ses baisses d'impôts, qu'il veut imiter, où lançant, dans une phrase aux échos reaganiens: «Mon programme économique peut se résumer à trois très beaux mots: des emplois, des emplois, des emplois.»

«You Can't Always Get What You Want»

Des références à une figure tutélaire du parti savoureuses quand on voit à quel point celui-ci est fracturé. Faisant référence au «plaisir» qu'il avait eu à travailler avec deux sénatrices du Maine, Susan Collins et Olympia Snowe, Jeff Sessions a d'ailleurs vu la mention de ces noms très centristes accueilli par une bordée de sifflets de la salle. Quant au très reaganien Paul Ryan, le président républicain de la Chambre des représentants, il s'est fait un plaisir de préciser dans la journée qu'il ne croyait pas du tout que l'élection serait «truquée».

Ces dernières semaines, la famille Reagan s'est très nettement distancée du candidat républicain. Des analystes ont pointé que le 40e président des États-Unis était plus populaire et plus installé que Trump durant sa campagne. Même Barack Obama est allé défendre son prédécesseur en lançant, lors de la convention démocrate: «Ronald Reagan parlait de l'Amérique comme d'“une cité brillante en haut de la colline”. Donald Trump, lui, compare l'état du pays à une “scène de crime” que lui seul peut remettre en ordre.»  Chez Trump, contrairement à Reagan, on vit dans un monde crépusculaire tissé de passions tristes. À Bangor comme ailleurs, le meeting du candidat s'est conclu, dans une sorte d'ironie involontaire, par le «You Can't Always Get What You Want» des Rolling Stones.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (940 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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