Culture

À Busan, l'islam inspire une fable pieuse et une comédie irrévérencieuse

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 15.10.2016 à 19 h 28

Au Festival de cinéma asiatique, en Corée, on pouvait voir le même jour «Muhammad messager de Dieu» et «Reward», témoins d’approches très différentes de la religion par le cinéma iranien.

"Mohhammad messager de Dieu" de Majid Majidi

"Mohhammad messager de Dieu" de Majid Majidi

La 21e édition du Festival de Busan (BIFF), qui s’est tenue du 6 au 15 octobre, revêtait une importance particulière du fait des menaces, pas entièrement écartées, ayant pesé sur le plus grand festival d’Asie.

Au sein d’une programmation pléthorique on pouvait être témoin de ces rencontres plus ou moins imprévisibles qui sont un des charmes de ces grandes manifestations. C’est tout particulièrement le cas de deux films iraniens présentés quasi-simultanément.

L’Iran était, comme souvent, une des cinématographies les mieux représentées à Busan. Outre le vibrant hommage rendu à Abbas Kiarostami, qui était souvent venu notamment exercer ses talents de pédagogues auprès de jeunes réalisateurs coréens, et à côté de plusieurs œuvres aux thèmes et sujets variés (neuf nouveaux films dont Le Client  d’Asghar Farhadi, Malaria de Parviz Shahbazi sur la jeunesse en rupture avec le modèle social dominant, Parting de Navid Mahmoudi sur la situation des immigrés afghans), deux films se répondaient de fait autour de la vaste et épineuse question de l’évocation de la religion au cinéma.

L' interdit de figuration

Superproduction annoncée comme le film le plus cher jamais produit par le pays, Muhammad, the Messenger of God est une fresque pieuse et spectaculaire. Majid Majidi, réalisateur pour lequel il conviendrait d’inventer l’équivalent musulman de «sulpicien», y raconte les premières années de la vie de Mahomet. Désigné comme candidat de l’Iran aux Oscars 20127, il bénéficie du concours du grand chef opérateur italien Vittorio Storaro, qui a notamment signé l’image d’Apocalypse Now ou du Dernier Empereur.

Miniature figurant le Prophète  conduisant laprière d'Abraham, Moïse et Jésus

Il s’applique à respecter l’interdit de la représentation du prophète –interdit ajouté par une partie des autorités  mais qui n’est pas dans le Coran et a été jadis transgressé notamment par la miniature persane. Dans le film, le visage du bébé, de l’enfant puis de l’adolescent Muhammad n’est donc jamais montré.

Ce qui est montré, en revanche, ce sont les conflits ayant accompagné la naissance et la jeunesse de futur prophète, aussi bien au sein des tribus arabes qu’avec leurs voisins juifs et chrétiens.

Une imagerie à la fois héroïque et mystique

 

Usant et abusant durant trois heures d’une imagerie à la fois héroïque (chevaux aux galop dans le désert et batailles gigantesques à grand renfort d’effets spéciaux numériques) et mystique (rayons de lumière désignant la sainteté de certains protagonistes, vent et phénomènes célestes surnaturels), le film se place clairement sur les traces de l’imagerie pieuse hollywoodienne, dont il cherche à donner un équivalent.

Il est ni plus ni moins niais et laid que Les Dix Commandements (Cecil B. DeMille, 1956), La Bible (John Huston, 1966) ou La Plus Grande Histoire jamais contée (George Stevens et David Lean, 1965) –et plutôt moins stupide et moins moche que le récent Noé (Darren Aronofsky, 2014).

 

Le réalisateur et scénariste s’applique d’ailleurs à recroiser aussi souvent que possible les souvenirs les plus mémorables de ces blockbusters idolâtres au service d’une religion qui prétendait se dresser contre les idoles –y compris le passage de la Mer rouge dans le film de DeMille, ici transposée en Mahomet domptant les flots furieux - toujours la Mer rouge– comme Moïse, tout en répétant le miracle de la pêche miraculeuse du Christ.

Une douteuse représentation des Juifs

Le film est pourtant loin d’être un objet paisible. En Occident, il est surtout susceptible de faire polémique du fait de sa représentation des Juifs. Habitant de La Mecque, le dénommé Samuel ne se résout pas à ce que les phénomènes miraculeux puissent annoncer la venue d’un Messie qui ne serait pas issu du peuple élu. Il tente par tous les moyens (l’argent, l’épée, la magie) de capturer l’enfant. Au cours d’une scène mémorable, ce qui lui vaut de se faire remonter les phylactères par les vieux sages de la synagogue, qui lui expliquent que son activisme est mauvais pour les affaires.

Après une bonne dose de clichés antisémites, le vilain Samuel sera pourtant sauvé par le jeune prophète qu’il traquait, et sera lui aussi conquis par la juste lumière du Bien. Logique: il est sans doute juif, mais de ce fait il est lui aussi un monothéiste. Or, ceux qui croient en un seul dieu et se réclament d’Abraham ont droit à la faveur du récit, les chrétiens se rangeant quant à eux, assez étrangement, aussitôt aux côtés des compagnons de celui n’est pas encore le Prophète.

C’est le grand paradoxe auquel est confronté le film: qui sont ces fidèles d’une religion qui n’a pas encore été révélée? Comme les chrétiens ont occulté pendant des siècles, par antisémitisme, que Jésus était juif, le film nie que les membres de la tribu au sein de laquelle est né Muhammad étaient, ne pouvaient être qu’idolâtres.

Ce n’est pas cela qui a déplu aux pouvoirs musulmans qui ont condamné le film, lequel a même fait l’objet d’une fatwa émise par les religieux de Mumbai. Leur problème est qu’il soit iranien (tout le monde parle persan, y compris le prophète!) et issu du monde chiite.

L’objection d’un interdit de principe est d’autant moins recevable que la vie du prophète a déjà fait l’objet d’un film à grand spectacle, Le Message de Moustapha Akkad, tourné en deux versions, une pour le monde musulman et une pour l’Occident, cette dernière avec Anthony Quin, et les deux avec la bénédiction de la Grande Mosquée Al-Azhar.

Le film de Majidi est perçu, non sans raison, comme une arme de soft power dans la lutte entre les sociétés qui se réclament du sunnisme et du chiisme –quand bien même leur conflit est bien plus géopolitique et économique que religieux.

Sans parler de l’Arabie Saoudite, où il n’y a pas de cinéma, il a été bloqué dans plusieurs pays du Maghreb et du Moyen-Orient, pourtant friands de séries télé consacrées aux vies des compagnons et descendants du Prophète.

Une comédie à La Mecque

"Reward" de Kamal Tabrizi

On retournait à La Mecque (avec des visions récebntes très impressionnantes) mais dans une toute autre ambiance avec un autre titre présenté à Busan. En contrepoint de cette fresque dévote, il était en effet particulièrement stimulant de découvrir Reward de Kamal Tabrizi. Peu connu en Occident, Tabrizi est un des réalisateurs les plus populaires d’Iran.

Les manœuvres intéressées auxquelles donne lieu le pèlerinage, et plus généralement les pratiques pieuses

Il parvient à aborder au moyen de comédies aux ressorts appuyés mais jonglant avec la transgression les problèmes les plus aigus de son pays. Ainsi, en pleine guerre contre l’Irak, Leyli est avec moi (1995) interrogeait la pureté des motivations de l’engagement religieux et patriotique sur le front, mise en doute rendue acceptable par les codes du burlesque et des fins toujours moralisatrice et islamiquement correctes.

Ainsi, Le Lézard (2003) jonglant avec le fait que porter un habit religieux et invoquer en permanence le Très-Haut soit garantie de moralité. Autant de succès commerciaux considérables, après des ennuis avec la censure ayant entrainé parfois plusieurs années d’interdiction.

Ce fut le cas à nouveau de Reward, bloqué sept ans mais finalement autorisé –et présenté en première mondiale à Busan. Il met en scène un homme d’affaires sans scrupules envoyé faire le pèlerinage à La Mecque.

 

Construit avec les mêmes ingrédients que les précédents (quiproquos, grimaces, personnages outrés, dénouement halal), il n’en véhicule pas moins une charge critique sans doute peu perceptible aux cinéphiles étrangers, mais visible pour les Iraniens. D’une ironie appuyée à l’encontre des Saoudiens, frustres gardiens des Lieux Saints, il montre surtout les manœuvres intéressées auxquelles donne lieu le pèlerinage, et plus généralement les pratiques pieuses.

Réalisé avant que Ryad n’interdise le Hajj aux Iraniens, mais surtout sous (et contre) le président Ahmadinejad –le titre original signifie «N’acceptez jamais un cadeau du président»– il garde son pouvoir critique aujourd’hui, tout en affichant une liberté de ton envers la religion peu courante dans ces contrées.

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (491 articles)
Critique de cinéma
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