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Comment Hollande a bouleversé l'électorat catholique

Ludovine de La Rochère, présidente de La Manif Pour Tous à Paris le 5 octobre 2014. AFP PHOTO/ ALAIN JOCARD

Ludovine de La Rochère, présidente de La Manif Pour Tous à Paris le 5 octobre 2014. AFP PHOTO/ ALAIN JOCARD

Véritable enjeu électoral en pleine campagne de la primaire de la droite, les manifestants et sympathisants de La Manif pour tous sont appelés à défiler ce dimanche dans l’ouest parisien.

La Manif pour tous (LMPT) a convoqué une manifestation pour ce dimanche 16 octobre, afin de s’opposer «aux nouvelles offensives contre la famille et la société». Parmi les thèmes supposés nécessiter cette manifestation, citons «la filiation, l’identité de l’enfant, la place et le rôle des parents. La politique familiale, la solidarité à l’égard des familles, la liberté des parents. L’éducation, la liberté éducative et la liberté scolaire, la liberté de conscience

Détentrice de la marque «La Manif pour tous», l’association éponyme entend ainsi peser tant sur la primaire de droite que sur la campagne électorale à venir. Cet objectif partagé par l’essentiel des catholiques hier investis dans le combat contre la «loi Taubira», c’est-à-dire contre l’ouverture du droit au mariage aux couples de même sexe, marque le grand retour des catholiques dans la vie politique.

Organisés, dotés d’une vision du monde cohérente, ces catholiques conservateurs ont de solides atouts dans une période de crise, caractérisée par l’effritement ou l’effondrement des familles idéologiques hérités du XXème siècle. Il serait erroné de résumer ce mouvement conservateur à la seule organisation présidée par Ludovine de la Rochère et à ses performances et éventuelles contre-performances dans la rue. Si, à partir de septembre 2012, sa bannière rose et bleue et la figure de Frigide Barjot ont rassemblé un large éventail de catholiques, l’association dépositaire du nom ne représente aujourd’hui qu’une partie des réseaux nés de l’opposition au «mariage pour tous». Ceux qui partagent une même vision d’un ordre social s’imposant aux hommes et ne pouvant donc, en matière de bioéthique ou de famille notamment, être bouleversé par des lois votées par les hommes.

Les changements du monde catholique français

Authentique mouvement conservateur, il est le fruit de mutations d’ampleur du monde catholique français. Un clergé moins nombreux mais dont les membres les plus jeunes participent à un même élan d’investissement dans l’espace public, contraste par son investissement dans la vie médiatique avec la discrétion qu’avaient adoptée leurs ainés.

Qu’il s’agisse de la présence sur internet avec le Padre blog (dont des animateurs ont rencontré Emmanuel Macron) ou des prêtres investis dans l’Observatoire Socio-Politique du diocèse de Fréjus-Toulon, la prise en compte des mouvements de la société, la volonté de mener un combat culturel dans la vie sociale définissent les objectifs et la stratégie de ces prêtres d’un nouveau genre. Soutanes et cols romains rendent visibles nombre de jeunes ecclésiastiques, soucieux de visibilité. Les réseaux sociaux deviennent un terrain d’évangélisation.

Dans le même temps, les jeunes croyants, parfois «tradismatiques» (aux préoccupations traditionnalistes et charismatiques mêlées), pensant par-delà des antiques querelles liturgiques (Rite selon le missel de Paul VI –c’est-à-dire la grande majorité des messes– ou rite extraordinaire, c’est-à-dire ce que l’on appelle communément et improprement «messe en latin») ont non seulement davantage affiché leur foi mais ont développé le souhait d’intervenir dans la vie sociale et politique. Ces laïcs catholiques, plus autonomes qu’autrefois, décomplexés, sont marqués par des expériences spirituelles liées à la «nouvelle évangélisation» lancée voici quatre décennies par Jean-Paul II.

Ce ne sont pas les seules rééditions de La Manif pour tous qui donnent sa force au mouvement conservateur

Ce ne sont en effet pas les seules rééditions de La Manif pour tous qui donnent au mouvement conservateur la force dont il dispose aujourd’hui. Il y a dans toute la société l'imprégnation diffuse d’une vision du monde, dont les écrits de Joseph Ratzinger [1] avaient défini les contours tôt au cours du pontificat de Jean-Paul II. C’est avant tout l’investissement de ses membres dans la vie sociale, au niveau local ou associatif, qui accroit considérablement la puissance d’un mouvement que l’on peut sans peine définir comme conservateur, au sens où l’entendait Karl Mannheim. Décomplexés, les manifestants de 2013 se sont par la suite parfois investis en politique, notamment dans les conseils municipaux élus en 2014, voire dans les nouvelles majorités régionales élues en décembre dernier. C’est ainsi qu’on retrouve d’anciens animateurs, militants ou sympathisants de LMPT, éveillés à la chose publique par le combat contre le «mariage gay» dans des villes comme Tours ou Angers, remportées sur la gauche.

Les territoires perdus du catholicisme de gauche

L’équilibre des forces internes au monde catholique a considérablement changé en quelques années. Le quinquennat de François Hollande a bouleversé des équilibres anciens. L’organisation du pôle le plus conservateur du «peuple de Dieu» (terme que l’on retrouve dans les travaux du Concile Vatican II) et l’affaissement des piliers traditionnels du catholicisme de gauche n’y sont pas étrangers.

Le «mariage pour tous» a été un révélateur et un détonateur d’évolutions profondes. Le nombre de catholiques électoralement fidèles à la gauche a significativement baissé. Compte tenu des taux de participations élevés en leur sein (et malgré des échantillons difficiles à constituer), on peut supposer qu’une part non négligeable d’électeurs hier alignés sur la gauche sont tout simplement passés à droite. Aux élections européennes de 2014, la proportion d’électeurs catholiques de gauche a régressé à environ 16%, un score historiquement bas. Rappelons qu’en 1981, 35% des catholiques avaient voté pour François Mitterrand…

Longtemps pôle de résistance à la poussée du FN, l’électorat catholique tend désormais à s’aligner sur la moyenne nationale

Longtemps pôle de résistance à la poussée du Front National, l’électorat catholique tend désormais à s’aligner sur la moyenne nationale. C’est un argument permettant à La Manif pour tous de peser sur le futur candidat de droite, soumis à la désormais rude concurrence du FN dans les milieux catholiques pratiquants.

Parfois séduits par Marion Maréchal Le Pen, des catholiques conciliaires, qui n’ont jamais flirté avec les courants traditionnalistes et encore moins avec les proches de Monseigneur Lefebvre, prennent des responsabilités au sein du parti lepéniste. Saint Nicolas du Chardonnet, hier paroisse de référence de l’extrême droite (où se tenaient en général les obsèques de la plupart des anciennes figures de la collaboration ou du néo-fascisme), même athées ou agnostiques, tels André Dufraisse – « Tonton Panzer » - ou Maurice Bardèche) n’est plus la référence des catholiques frontistes. Ces derniers ont participé à la normalisation du FN. Un sondage de septembre 2015 démontrait également l’alignement presque exact des catholiques de France sur l’ensemble des Français dès qu’était abordée la question de l’accueil des migrants. Ni plus ni moins accueillants que la moyenne, les fidèles catholiques suivent le mouvement de droitisation de la société française, mouvement d’autant plus important que les émetteurs «de gauche» semblent être tombés en panne.

Attention: Le pape François croit en Dieu!

Jorge Bergoglio, le Pape François, est croyant. Cette révélation devrait amener nombre de personnes à se pencher davantage sur les textes de l’Evêque de Rome. Ainsi son texte «Laudato Si», encensé par la presse et nombre d’écologistes, mérite davantage d’attention qu’une déclaration écologiste de Leonardo di Caprio ou Gwyneth Paltrow, personnalités respectables incarnant à merveille la star écolo des années 2010.

Certes, Laudato Si ne s’adresse pas aux seuls catholiques. C’est là son originalité. Elle s’adresse à «toutes les personnes de bonne volonté». Le Pape conçoit les catholiques comme des acteurs du monde qui doivent aller vers les non catholiques. Aller vers les périphéries, encore et toujours, tel est le mot d’ordre d’un pape fermement décidé à déranger. Le Pape François choisit de répondre à l’urgence écologique, une urgence matériellement vécue par chacun. Si tout le monde est concerné, alors tout le monde doit agir. François développe une implacable dénonciation du consumérisme, du productivisme, de la science mise au service de la marchandisation, d’une conception de l’homme «sans limite»… Le monde catholique est réticent à voir le marché ou la technique s’emparer des moindres aspects de la vie humaine. François définit donc l’écologie intégrale comme la meilleure façon d’amener l’homme à être pleinement lui-même: il doit établir une juste relation à Dieu, à la nature et aux autres.

Comme le souligne Gérard Leclerc, c’est la rupture avec Dieu, les autres et la terre qui engendre lé péché, c’est donc là qu’il faut agir. Laudato Si ne peut se comprendre que si on a à l’esprit que Dieu seul est créateur, ce qui donne à l’homme a une dignité spécifique. Ainsi l’écologie de François échappe à l’habituelle conception que l’on peut s’en fait dans le débat public français. L’écologie intégrale c’est l’écologie environnementale + l’écologie humaine c’est-à-dire une équation correspondant à «Fondation Hulot + Fondation Jérôme Lejeune».

Les récentes déclarations du Pape François relatives aux manuels scolaires français supposés véhiculer une «théorie du genre» ne tiennent pas du hasard. La «différence sexuelle» est «oeuvre du créateur», et fondatrice de l’humanité, selon ce texte. «L’importance centrale de la famille» est rappelée tandis qu’environnement et humain sont les facteurs indissociables du devenir de notre monde.

Rente politique ou front culturel? Le dilemme des catholiques engagés…

Outre les militants investis directement dans les partis politiques, comme les membres de Sens Commun, qui s’étaient fixés pour mission de former au sein de l’UMP un courant conservateur organisé, on trouve dans les médias, dans la vie associative, dans les organisations à vocation humanitaire, comme SOS Chrétiens d’Orient, d’anciens militants et activistes de La Manif pour tous. On trouve aussi des catholiques faisant proche d’une réelle réflexivité et d’un certain esprit critique quand il s’agit d’analyser ce que fut LMPT.

Mus par une vision du monde cohérente et un désir de militantisme qui n’est pas sans lien avec la mission évangélisatrice des catholiques de la «génération Jean-Paul II», ils font le choix de travailler à influencer le débat public. Dans ou hors des partis, réclamant ou non l’abrogation de la «loi Taubira», l’année 2013 a été un moment crucial pour cette France catholique et militante.

Désormais influents, maitrisant les techniques de communication et les tactiques militantes, ils forment un groupe qui n’est pas majoritaire au sein de la droite mais qui, par son organisation et sa méthode, emporte quelques batailles culturelles et politiques.

Un enjeu majeur de la primaire

Les réseaux issus de LMPT apparaissent importants aux yeux des candidats à la primaire de droite. Dans ce scrutin où chaque réseau influent compte, les héritiers de La Manif pour tous ne sont pas les derniers des partenaires susceptibles d’orienter un électorat motivé vers les urnes implantées

Le premier débat de la primaire de droite a fait connaître au grand public un candidat, Jean-Frédéric Poisson, député des Yvelines (successeur de Christine Boutin) et président du Parti Chrétien-Démocrate. De prime abord, l’évidence voudrait que Jean-Frédéric Poisson, représentant du parti fondé par Christine Boutin, le Parti Chrétien-Démocrate (PCD), engrange une majorité des suffrages catholiques conservateurs. Or, les catholiques de France qui ont quitté les sacristies pour investir l’espace public, n’ont guère envie d’être de nouveau confinés dans un espace politique marginal. Ils investissent donc différentes campagnes et influent sur différents candidats, en particulier François Fillon ou Nicolas Sarkozy. Alain Juppé, si modéré à propos du mariage pour tous est aussi très indulgent à l’égard des anciens lefebvristes à Bordeaux. François Fillon a, quant à lui, enregistré le soutien de Madeleine Bazin de Jessey, figure de LMPT et de Sens Commun. Nicolas Sarkozy, qui s’intéressa tôt au cours des années 2000 à la question religieuse et en comprit la dimension stratégique, a néanmoins beaucoup hésité sur la question de l’abrogation du «mariage pour tous». Ces voltes faces l’ont fragilisé aux yeux de militants auxquels il déclara que le mot «abrogation» (de la loi Taubira) «ne coûtait pas cher».

Les intellectuels cathos sont de retour…

Nombre d’intellectuels catholiques comme Rémy Brague ou Pierre Manent jouent un rôle de premier plan dans la vie intellectuelle française. On aurait cependant tort de ne pas prêter attention aux jeunes pousses catholiques…. On aurait également tort de penser que le parcours des militants de LMPT aurait vocation à demeurer uniforme ou unilinéaire. Le destin de certains jeunes intellectuels issus du mouvement des Veilleurs, marqués par l’écologie et la contestation du capitalisme, pourrait réserver des surprises. Parmi eux, les rédacteurs de la revue Limite, dont font partie Gaultier Bès, Marianne Durano ou Paul Piccarretta, développent une réflexion et une argumentation originale. Signataires d’un texte violemment critique à l’encontre de Laurent Wauquiez, Président du parti «Les Républicains», président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes et fidèle soutien de La Manif pour tous, surtout ami des autoroutes et ennemi déclaré des réfugiés, ces jeunes intellectuels ne sont pas les seuls à faire preuve d’une large autonomie de pensée et d’une indépendance d’esprit par rapport à ce qui fait, aujourd’hui, la réalité de la droite française. On trouve ainsi, parmi ces jeunes catholiques les animateurs des AlterCathos et du Simone, un café associatif lyonnais, des itinéraires intellectuels originaux et libres, en pointe sur les questions d’écologie ou de libre-échange.

Force sociale et politique, le mouvement né de La Manif pour tous pèse désormais sur l’avenir de notre pays. Longtemps remisés au rang de figurants, les catholiques pratiquants disposent désormais d’atouts non négligeables pour imposer leurs options au sein d’un débat public marqué par les soubresauts de la crise. Ces militants conservateurs, inspirés par un catholicisme identitaire intransigeant, mus le sentiment qu’il mènent une révolution éthique et morale fondamentale, pèseront davantage dans le scrutin présidentiel qu’il y a cinq ans. Un autre acquis du quinquennat de François Hollande en somme…

1 — Joseph Ratzinger, La foi chrétienne hier et aujourd’hui, préface à la nouvelle édition pour l’an 2000 Retourner à l'article

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