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Toutes les choses géniales écrites par Charlie Brooker, l'homme derrière la série «Black Mirror»

Charlie Brooker, en 2012 | ANDREW COWIE / AFP

Charlie Brooker, en 2012 | ANDREW COWIE / AFP

Longtemps chroniqueur pour le Guardian, le créateur de «Black Mirror» laisse derrière lui beaucoup, beaucoup de choses intéressantes à lire et regarder.

La troisième saison de Black Mirror est désormais disponible sur Netflix. Vous pouvez donc regarder ces six nouveaux épisodes qui présageront à nouveau nos usages extrêmes de la technologie. Mais, avant de vous lancer dans le binge-watching le plus angoissant de votre vie, nous avons décidé de vous présenter quelques-unes des œuvres créées par l'homme à l'origine de cette série-phénomène –celle qui a le mieux selon nous réussi à imaginer ce que vont nous faire faire ces outils. Cet homme s'appelle Charlie Brooker.

Avant d'écrire des séries dystopiques dont les épisodes se veulent de plus en plus prophétiques, Charlie Brooker a longtemps été chroniqueur pour le Guardian. Un emploi qu'il devait à TV Go Home, un site sur lequel il écrivait à la fin des années 1990, jusqu'au début des années 2000, sous un pseudonyme.

«J'ai eu assez de chance pour écrire pour TV Go Home à une période où internet commençait à devenir quelque chose d'important, et j'étais assez nerd pour savoir comment faire un site. C'était le genre de choses qui auraient pu finir dans un million de livres humoristiques mais, parce que c'était sur internet, ça m'a mené à faire des choses pour le Guardian et m'a permis d'obtenir un boulot de scénariste.»

Entre 2000 et 2010, il a ainsi tenu une chronique dans laquelle il s'amusait chaque semaine de la télévision. La chronique s'appelle «Screen Burn» («l'écran brûle») et sur le site internet du quotidien britannique, il est compliqué de retrouver celles antérieures à 2004 mais les autres y sont. Il y a notamment celle-ci, sobrement intitulée «Mes seins sont trop gros», à propos d'un documentaire diffusé sur Channel 4:

«Si Channel 4 était honnête, bien sûr, ils se seraient passés de l'élément “documentaire”, et à la place, ils auraient simplement payé quelques femmes pour montrer leurs seins en face de webcams, auraient diffusé le résultat en direct, et l'auraient appelé “Mes Seins Sont Trop Gros, Ou Trop Petits, Ou De La Bonne Taille –Peu Importe, Regardez-Lez Bouger–EN DIRECT!!!”»

Critique télé, de «Friends» à «Arrested Development»

Brooker y égratigne le monde de la télé avec un sarcasme et un cynisme rafraîchissants. Mais, il sait aussi parfois se montrer enthousiaste face à certains programmes comme les séries Arrested Development et City of Men. Devant le succès de ses écrits, le Guardian a publié une compilation de ses dix chroniques préférées, peu après la fin de l'exercice. On y retiendra notamment ses adieux enamourés à Friends, une série qu'il aurait aimé détester:

«Quand la série a commencé, il y a dix ans de cela, j'étais virtuellement pré-programmé pour la mépriser. Avec ces acteurs propres sur eux et ronflants. Ces articles de journaux sur ces magnifiques coupes de cheveux. Les rires enregistrés. Cette foutue musique de générique. Malheureusement, mon cynisme à toute épreuve a été sapé à jamais quand je suis tombé sur un épisode et que j'ai réalisé que j'étais en train de rire. Peu après, tremblant, j'ai fait vœu de l'éviter à tout prix, au cas où elle mettrait à mal ma vision du monde douillette de misanthrope. Mais récemment, j'ai réalisé que j'étais devenu un fan par osmose. Je pense que c'est dû à l'écriture. Peu importe le nombre d'accusations lancées contre Friends, on ne peut pas nier que c'est drôle. Et captivant. [...] Entre ça et la fin de Frasier, il est difficile d'imaginer comment nos cousins américains pourront nous faire rire à nouveau. À moins de réélire George Bush.»

Une autre blague sur le président américain place le chroniqueur au milieu d'une sérieuse polémique, quelques jours avant l'élection présidentielle américaine en 2004. On peut y lire en conclusion que «le 2 novembre, le monde civilisé priera pour une défaite de Bush».

«Mais la loi de Murphy veut qu'il l'emportera probablement, prouvant ainsi que Dieu n'existe pas une bonne fois pour toutes. Le monde en prendra pour quatre ans de plus d'idioties, d'arrogance, et d'effusion de sang injustifiée, sans divinité bienveillante pour nous surveiller et nous sauver. John Wilkes Booth, Lee Harvey Oswald, John Hinckley Jr.: où êtes-vous maintenant qu'on a besoin de vous?»

Les deux premiers sont respectivement les meurtriers d'Abraham Lincoln, John F. Kennedy et le troisième a tenté d'assassiner Ronald Reagan. Autant dire que cela n'est pas très bien passé auprès des Américains. Le Guardian a publié un article pour s'excuser et supprimé la chronique de son site. Charlie Brooker reviendra sur cet épisode trois ans plus tard, lorsqu'il évoque un documentaire sur les théories conspirationnistes du 11-Septembre. Il explique alors que, non, bien entendu, il n'a jamais souhaité que quelqu'un tue Bush et que c'était une blague –une mauvaise blague peut-être, mais une blague tout de même.

Des gens pensent alors que le Guardian appelle au meurtre du président américain, rappelle-t-il dans l'Evening Standard, en 2015:

«C'était terrifiant. La police m'a dit d'ouvrir mon courrier dans une pièce à part avec des gants et une paire de lunettes pour me protéger les yeux. Dans ces moments, on se dit “J'aurais aimé ne pas écrire ça”, ce qui est exactement ce que ces personnes veulent.»

Quelqu'un lui a même écrit pour lui dire qu'il allait faire passer un fusil de sniper à la douane et le tuer, a-t-il confié récemment au Guardian. La lettre le menace et explique qu'il va devoir marcher près des immeubles, rester sous les arbres, et zigzaguer.

«Celle-là m'a touché. Ça compte comme un retour de lecteur?»

Témoin et éditorialiste?

En parallèle de «Screen Burn», il publie à l'époque également d'autres chroniques, toujours dans le Guardian, dont «Supposing», dans laquelle il se lance dans des introspections («Imaginons que je sois trop vieux pour MySpace») ou des critiques, («Imaginons que le subversif Banksy soit en fait tout nul»), pour traiter de différents sujets. Mais «Supposing» s'était arrêtée bien avant «Screen Burn», et Brooker en avait profité pour écrire d'autres chroniques toujours pour le quotidien.

Charlie Brooker a continué à donner son avis dans le Guardian après la fin de «Screen Burn», en 2010, (Grace Dent l'avait remplacée quelques mois avec une nouvelle chronique TV OD, avant de quitter le guide TV du quotidien), toujours de façon hebdomadaire, jusqu'en 2013. Depuis, ses contributions sont plus irrégulières. Sa dernière en date remonte à mai 2015, après les élections législatives britanniques et la reconduction de David Cameron à la tête du pays.

Au total, 639 de ses chroniques publiées dans le Guardian sont disponibles sur le site du quotidien britannique. Au moment où il dit «adieu» à «Screen Burn», Brooker remarque qu'il devient de plus en plus étrange d'écrire une chronique sur la télé, alors que, petit à petit, il est «l'un d'entre eux: un de ces nombreux visages qui apparaissent sur votre écran, et qui gâchent gentiment vos soirées».

Quatre ans plus tôt, il avait lancé son émission «Screen Wipe», sorte d'adaptation de ses chroniques publiées dans le Guardian, dans laquelle il parlait de la télévision et de ses coulisses. Dans le tout premier épisode, il s'adresse directement au spectateur: «Vous avez déjà déterminé à ce moment précis si vous m'aimez ou non, même si ça ne fait que 25 secondes que vous me voyez à l'écran».

«Screen Wipe» a duré cinq (courtes) saisons, mais le concept a ensuite été décliné: Charlie Brooker a ainsi animé «Newswipe» à partir de 2009, où il s'intéressait plus particulièrement au journalisme, depuis son canapé. Le premier épisode critique de manière efficace la façon dont les JT couvrent les massacres. Un psychiatre explique qu'il ne faut pas les couvrir en direct, ne pas montrer de photos du suspect, ne pas diffuser le son des sirènes de la police... Précisément tout ce que font les médias dans ce cas-là. Cet extrait est généralement reposté sur les réseaux sociaux dans les heures qui suivent de nouvelles fusillades largement couvertes par les médias.

Brooker fait chaque année une compilation critique de l'année passée vue par les médias, diffusée généralement dans les jours qui précèdent la nouvelle année. Un résumé de douze mois, qui n'a pas grand chose à envier à L'Année du Zapping (à l'exception de la durée de l'émission) et que l'on vous recommande donc de regarder.

Depuis 2012, il anime également régulièrement l'émission «Weekly Wipe» dans laquelle il s'attaque aux programmes, films, jeux récemment diffusés ou publiés, et revient sur la façon dont tout cela a été commenté par les médias.

Et pour ceux qui préfèrent les jeux vidéo, Brooker avait aussi décliné son programme pour un épisode spécial sur l'industrie, diffusé en septembre 2009.

Créateur de séries

En même temps qu'il continue d'étriller la télévision, Charlie Brooker s'est lancé dans l'une des plus belles mini-series que les Britanniques nous ont offerts ces dernières années: Dead Set. Prenez le «Loft», ajoutez une invasion de zombies qui arrivent pour se restaurer pendant une émission, et des candidats protégés par leur maison, mais qui n'ont aucune idée de ce qui se passe à l'extérieur. Concluez le tout en cinq épisodes allant de 45 minutes pour le premier à 25 pour les quatre autres, et vous obtenez un chef d'œuvre.

Enfin, depuis décembre 2011, il s'occupe donc de Black Mirror, dont la troisième saison arrive ce vendredi 21 octobre sur Netflix. Dans les deux saisons précédentes (et un épisode spécial pour Noël 2014 avec Jon Hamm de Mad Men), Brooker a inventé un concept brillant, écrit ou co-écrit six épisodes, et commencé, dans le premier, par dérouler l'histoire d'un Premier ministre britannique qui doit décider s'il doit (ou non) copuler avec un cochon en direct à la télévision pour sauver la princesse de Galles (ce qui est fou, c'est que l'épisode est écrit et diffusé bien avant les allégations sur le passé de David Cameron). 

Depuis, notre présent semble de plus en plus coller au futur dystopique inventé par le cerveau de Brooker depuis 2011. Comme le note ce journaliste du Monde dans une série de messages publiés sur Twitter:

George Orwell, Aldous Huxley, préparez-vous. S'il continue à ce rythme, un autre dystopiste risque d'être régulièrement cité à vos côtés dans les années: un Anglais à l'accent britannique marqué, un certain Charlie Brooker.

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