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Le jogging, un vêtement politique que les ados devraient avoir le droit de porter

27 avril 2014. AFP PHOTO/ ALEXANDER KHUDOTEPLY

27 avril 2014. AFP PHOTO/ ALEXANDER KHUDOTEPLY

Si des directeurs pensent que porter un jogging à l'école est un manque de respect vis-à-vis des institutions, je pense, moi, que c'est la vie.

Je/vous/nous apprenions cette semaine qu’un établissement scolaire interdisait le port du survêtement. Et je me dis que des uniformes aux burkinis, la France ne s'est jamais autant intéressée à ce que les gens portent qu'en 2016.

Mais surtout, je me dis que le jogging ne mérite pas ces attaques éhontées. Et je veux lui rendre justice.

C'est vrai que je n'en porte pas beaucoup jamais. Et c'est vrai que j'ai longtemps cru qu'il était un attentat à l'élégance. D'ailleurs, j'ai longtemps eu des velléités de style avec mes enfants: les robes, les petits pantalons en velours et autres jolies chemises… des trucs mignons pour se faire des taches et se rouler par terre.

Mais un jour on est rentrés au CP (oui, j’estime que je suis dans la même classe que mes enfants) et on a eu sport (à l’école on ne fait pas du sport, on a sport, comme on a maths ou français, c’est comme ça.) Donc sport, ou EPS, deux fois par semaines et même trois avec les ateliers de la réforme des rythmes scolaires (ennemis de la réforme, vous ne l’aviez pas vu venir celle là mais oui: un jour de plus avec un sport, c’est un jour de plus en jogging) et j’ai commencé à remiser les jeans et les jupes au fond du placard.

Et j'ai compris: non seulement les joggings ne signent pas la mort du style et de la mignonceté, mais ils méritent d'exister. Je l'ai compris grâce à mes enfants, qui m'ont expliqué, quand j'ai tenté de leur dire telle une grand-mère des années 50 que les robes et les cardigans c'était super:

  • «mais c’est pas important comment on s’habille»
  • «je veux juste ne pas avoir froid»
  • «ce que je veux c’est être à l’aise»

Un vêtement politique

Clairement ils ne partagent pas encore mon affection pour la mode, et une certaine conception des fringues (la recherche de l’esthétique enchante la vie). Mais ils m'ont ouvert les yeux sur l'hypocrisie antérieure de mon projet éducatif: le survêtement est beaucoup plus cohérent que le velours côtelé du point de vue de mes valeurs.

  • Le survêtement est unisexe. Mixte. Non genré. Certes on peut porter un survêt' rose, avec des paillettes, mais en gros c’est comme un jean et même on peut porter le même survêt' fille et garçon.
  • Liberté de mouvement. C’est un super vêtement pour courir, sauter, jouer quand on est petit et même plus grand. Les enfants sont des êtres actifs qui ont besoin de bouger. Pas des petites choses à poser dans un coin pour décorer. (Même si mes enfants décorent très joliment). D'ailleurs c'était aussi l'argument des élèves du lycée Condorcet de Limay qui voulait interdire le port du jogging en classe: «Ce n'est pas stylé, mais c'est confortable».
  • L’habit ne fait pas le moine. On peut être un petit intello en jogging, qui est aussi un super vêtement pour lire, ne rien faire. J’apprends à mes enfants à ne pas juger sur l’apparence, ils sont cohérents et s’habillent comme des profs d’EPS même quand ils ne font pas de sport.
  • La différentiation sociale: certes, on peut toujours s’acheter un survêtement à 100 euros, mais le jogging n’est pas l’apanage de la bourgeoisie, c’est un vêtement démocratique. Les enfants aiment les fringues en polaire et les survêtements.

Point style

Evidemment, la question piège, c'est l'esthétique de la chose. Mais cela fait bientôt 100 ans que les vêtements de sport sont censés rentrer dans le monde de la mode et de l’élégance.

Claudia Cardinale le 5 décembre 1981 à Nice, après son jogging lors d'un Festival du film italien. AFP/AFP/RALPH GATTI

En 1927 la branche sport («Schiaparelli - Pour le sport») de la marque de mode et de haute couture avant-gardiste s'installe au 4, rue de la Paix. Dès 1928, rappelle la maison sur son site «les collections de maille sont complétées par des pyjamas de plage, costumes de bain, ensembles sportswear en tweed, tenues de ski et robes du soir».

Dans les années 70, au début de la mode du running, ce reportage télévisé évoque déjà la mode du jogging, et les hipsters de l’époque vont danser un survêtement...

 

Et ce magnifique sujet de France Roche sur la collection sport de Lanvin en 1984 donne envie de rencontrer des garçons en survêt:

 

Aux dernières nouvelles on en parle encore cette année du «retour du survêtement»: Top cropé, gangsta, peau de pêche… Était-il vraiment parti, va-t-il vraiment revenir? Je laisse la question aux spécialistes.

Le fait de vivre en baskets, de travailler en baskets, ne pose en tous cas déjà plus problème pour beaucoup de femmes.

Les baskets ont devancé le survêtement qui persiste à envoyer un message d’indifférence relative ou en tout cas celui d’un rapport détendu à son apparence (même si c’est toujours plus compliqué et qu’il y a des codes précis et changeant pour les styles, y compris en matière de sportwear).

C’est bien ce que lui reproche Philippe Tournier, secrétaire général du SNPDEN (syndicat des personnels de direction de l'Éducation nationale) interrogé par France Info. Et là on parle de lycéens:

«La liberté des élèves n'est pas infinie. Apprendre que l'on ne s'habille pas n'importe comment, dans n'importe quelles circonstances, fait partie de la formation des jeunes. Aller au lycée, ce n'est pas se promener à la maison après une grasse matinée, c'est aller dans un lieu de travail (…) Chacun sait bien qu'on ne va pas à la plage en smocking, et qu'on ne va pas à un mariage en slip de bain (…). Il y a un travail éducatif à faire auprès des élèves. Il faut leur faire comprendre pourquoi il faut réguler et contrôler sa propre tenue.»

Outre le fait que je n’arrive pas à comprendre comment la même institution qui nous a forcé à mettre si souvent des vêtements de sport fixe un moment, un âge, pour «bien s’habiller», je voudrais attirer l’attention des éducateurs sur un point central –et là c’est la vieille mère que je suis qui parle–: l’adolescence c'est dur, et le corps adolescent, inconfortable, mérite beaucoup de tolérance et de compréhension… Le survêtement est aussi l’ami des garçons et filles peu à l’aise dedans, à une époque où les jeans se portent slim et sont censées coller aux cuisses et aux fesses. A l’adolescence, pouvoir aller en survêtement à l’école peut être une bénédiction.

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