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Moqué, caricaturé… Jean-Frédéric Poisson s'est fait un nom

JOEL SAGET / AFP

JOEL SAGET / AFP

Le président du parti chrétien-démocrate et député des Yvelines a émergé de profondeurs médiatiques hier soir. Avec un programme différent de ses concurrents et un ton posé et calme qui tranche avec la tension du plateau de TF1. Dans l'euphorie, c'est le moment de réhabiliter cet homme original... que les médias vont s'empresser de dépeindre en affreux réactionnaire.

Et soudain, Poisson creva l'écran. Pas au point de dissiper les blagues assez nulles des commentateurs du débat d'hier soir, qui se contentaient depuis l'annonce de sa candidature à ironiser sur son nom de famille. D'ailleurs, le député des Yvelines avait donné le change, en s'affublant lui-même d'un logo en forme de poisson comme signe de ralliement.

Mais voilà: l'air du temps a changé. Et la présence de Poisson vendredi matin au micro de Jean-Jacques Bourdin sur RMC ne laisse aucun doute: cet homme suscite un intérêt. Au-delà de son prénom mais aussi pour son profil et ses opinions.

«Hier soir, il y avait six candidats et quelqu'un d'autre. Il y en a sept ce matin. Je pense ne pas avoir à rougir du plateau d'hier», se régale-t-il de bon matin. Un bon résumé de sa prestation même si, admet-il, le format du «débat» n'a pas vraiment permis de parler politique mais a surtout viré à la guerre de chiffres, sur le déficit et l'emploi notamment. Il n'empêche: selon un sondage Kantar Sofres pour Le Figaro, LCI et Public Sénat réalisé avant et après l'émission, Poisson obtient 37% d'opinions favorables. Soit un bond de 29% en une seule soirée. Et ce n'est pas la seule statistique que le bonhomme a affolée.

Le nouveau combustible

La question «Qui est Frédéric Poisson?» a elle aussi bondi de... 10.500% hier soir lors du débat entre les prétendants de la droite (et du centre, mais visiblement celui-ci n'était pas invité à participer), selon Google Trends.

Le système médiatique est ainsi fait: il a besoin de combustible pour fonctionner (et de s'enflammer pour des inconnus sans vraiment connaître leurs idées), surtout quand les ténors s'avèrent décevants, comme Alain Juppé, sur la réserve et plutôt confiant, ou comme François Fillon, sur la défensive et n'assumant pas toujours ses désaccords et ses clashs récents avec Nicolas Sarkozy, dont il fut le Premier ministre pendant cinq ans.

Face aux six candidats LR, Poisson a donc fait entendre un son de cloche différent (aucun jeu de mot malicieux pour un candidat qui vante les racines chrétiennes de la France).

Dans cette primaire où ceux qui sont en tête des sondages ont tout à perdre quand d'autres posent des jalons pour le futur en espérant d'éventuels postes de ministres, Poisson est l'outsider qui a tout à gagner. Il est donc resté courtois, quand la plupart des candidats étaient tendus ou agressifs. Le successeur de Christine Boutin n'a pas hésité à se démarquer de ceux qui avaient vécu le «naufrage du Titanic en mai 2012», rappelant qu'il était le seul sur le plateau à avoir créé son entreprise. Un argument suffisant pour dire qu'il n'est pas du «sérail»? Il apprend aussi l'arabe depuis deux ans et a lu le Coran (Alain Juppé, lui, ne l'a pas fait...).

«Ni libéral, ni atlantiste, ni fédéraliste»

Fils de prolos, titulaire d'un doctorat en philosophie et d'un master en droit social, viré de huit collèges et lycées dans sa jeunesse, Poisson n'est ni énarque, ni polytechnicien. Et n'a pas réponse à tout. Même si idéologiquement, c'est certainement le plus original de tous. Le plus difficile à classer sur l'échiquier, sauf si l'on se contente de le désigner comme un réactionnaire patenté. «Moi, je ne suis ni libéral, ni atlantiste, ni fédéraliste», pose-t-il dans Libé, s'affichant en cousin éloigné issu de la province et au physique de rugbyman (il est pilier). Mais attention: Jean-Frédéric Poisson n'est pas, quoi qu'on puisse en penser, le Jean-Michel Baylet (candidat PRG à la primaire PS de 2011) de la primaire de la droite. Il n'est pas là pour faire de la figuration mais pour faire avancer ses idées plus que des pions ou glaner des circonscriptions.

Tous les candidats sont libéraux? Poisson plaide pour une meilleure redistribution des richesses. Il défend les syndicats qu'il ne veut pas attaquer «aveuglément». Tous les candidats défendent l'Europe ou veulent la transformer? Poisson rappelle que la règle des 3% fut votée avec le traité de Maastricht en 1992, auquel il s'est opposé (Fillon aussi d'ailleurs, mais l'ancien Premier ministre et fidèle de Séguin a visiblement la mémoire plus courte). Et surtout, que «tout le monde s'en fout» chez des électeurs qui n'y comprennent pas grand chose...

Non-dit

Tous les candidats font assaut de laïcité face à l'islam politique et au burkini, signe de soumission et tentative de grignotage d'une nouvelle liberté dans l'espace public? Poisson se méfie de cette police du vêtement et rappelle que la laïcité, c'est d'abord la neutralité de l'État. À la fois souverainiste et attaché à la liberté d'entreprise, Poisson n'a pas voulu se mêler des débats qui agitent la droite et font penser parfois à une dissertation de prépa littéraire: intégration ou assimilation? Identité heureuse (faux-nez d'une société multiculturelle) ou défense de la culture française?

Si ces concepts sont importants, ce n'est pas ainsi que les Français évoquent les problèmes d'une société qui leur échappe et dont ils observent, fatalistes, la transformation. Enfin, l'homme veut rompre avec l'idéologie de Mai 68 et abroger le mariage pour tous (il sera d'ailleurs présent dimanche à la Manif pour Tous), ce qui devrait lui apporter quelques voix quand on sait à quel point les autres candidats, François Fillon excepté, ont tiré un trait sur cette mesure (une «réforme de civilisation», disait-on à l'époque) pourtant essentielle dans une partie de l'électorat de droite.

S'il a crevé l'écran, Poisson n'a pas tout dit. Ses liens avec la Syrie, lui qui faisait partie d'une délégation qui a rendu visite à Bachar el-Assad? Son combat contre l'avortement, sur la base de ses convictions de catholique pratiquant («l'avortement n'est pas un droit fondamental», plaide-t-il)? Sa défense du droit du sang «comme mode d'attribution principale de la citoyenneté»? Ou encore sa volonté d'en finir avec le cordon sanitaire qui exclut le Front national, sans qu'on sache s'il plaide pour une alliance ou pour la fin d'une diabolisation qui n'a jamais fonctionné?

«Le FN, qui siège dans toutes nos instances démocratiques, doit donc être considéré comme un parti comme les autres», expliquait-il dans Valeurs Actuelles mi-octobre.

Poisson vient de gagner le droit d'être considéré comme un candidat comme les autres. Peut-être l'une des seules bonnes nouvelles de la soirée d'hier.

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