Parents & enfants

Si on a déjà cru à tort que vous étiez enceinte, lisez ceci

Béatrice Kammerer, mis à jour le 14.10.2016 à 10 h 33

Ce qui peut apparaître comme une politesse révèle une nouvelle injonction faite aux corps des femmes. Comme si le corps des femmes enceintes était un bien public.

Merrion Square - Oscar Wilde by Danny Osborne | William Murphy via Flickr CC License by

Merrion Square - Oscar Wilde by Danny Osborne | William Murphy via Flickr CC License by

Il y a quelques semaines, Elizabeth Yuko, une féministe spécialiste en bioéthique et chroniqueuse au New York Times, relatait l'expérience banale vécue par les femmes au ventre rebondi: celle de se faire prendre pour une femme enceinte. Très largement partagée sur le web, cette anecdote d'apparence anodine serait, selon cette autrice, révélatrice du regard social porté sur le corps des femmes enceintes. En interrogeant d'autres femmes françaises ayant connu ce genre de quiproquo, j'ai réalisé qu'au-delà des injonctions spécifiques à la grossesse, cette situation était également à la mesure de notre grossophobie, et à l'image de nos préjugés sur le corps des femmes et sur les situations de handicap.

Le corps des femmes enceintes, un bien public

Ce jour-là, lorsque Elizabeth Yuko –qui se décrit comme une femme «bien nourrie»– est montée dans le bus, elle était vêtue d'une robe style empire, cette coupe qu'affectionnent particulièrement les concepteurs de vêtements de grossesse. Un homme lui a proposé de lui céder sa place, ce qu'elle a refusé en prétextant descendre au prochain arrêt. Il a alors insisté sans la moindre gêne, dégainant une injonction à être une meilleure future-mère:

«S'il vous plaît madame, vous ne devriez pas être debout! Chaque dos-d'âne que franchit ce bus peut secouer votre futur bébé et le blesser.»

Ainsi, se demande Elizabeth Yuko, comment se fait-il qu'un étranger ait pu à ce point se sentir responsable du bien-être d'un fœtus hypothétique pour s'être cru autorisé à la sermonner devant un bus entier? Pour elle, ceci s'explique par le fait que le corps de la femme enceinte est considéré dans nos sociétés comme un bien public. De ce fait, ces femmes subissent quotidiennement un ensemble de remarques et de conduites intrusives: des questions sur le terme de la grossesse accompagnées de remarques sur l'adéquation de celui-ci avec la taille du ventre: «vous êtes sûre que ce ne sont pas des jumeaux?»; des supputations de nature ésotérique sur le sexe de l'enfance à naître «vous le portez devant, c'est sûr c'est un garçon!»; sans oublier les attouchements intempestifs du collègue, de la mamie ou de l'inconnue du bus (voir sur le sujet le très bon article de Nadia Daam, ou encore ce genre de vidéo tout à fait éloquente).

Le phénomène semble encore plus marqué aux États-Unis où, dans certains États, les droits de la femme enceinte ne pèsent pas lourd face aux droits des fœtus: des futures mères cocaïnomanes ou ayant tenté de se suicider avec des produits toxiques ont été traînées en justice pour avoir donné naissance à des enfants non «viables», d'autres femmes ont également été conduites de force par des policiers à subir les césariennes qu'elles refusaient. 

Une bienséance bourrée de préjugés

Il est des pays où faire un high-five est malpoli, d'autres où il n'est pas particulièrement mal vu de roter, il existe aussi des règles implicites qui fixent dans chaque culture la distance à laquelle il est convenable de se tenir les uns des autres. Bref, à chaque société ses règles de bienséance qui, malgré leur caractère aléatoire sont une façon comme une autre de montrer qu'on souhaite prendre soin les uns des autres. Dans notre société, il est considéré comme convenable (au-delà de l'aspect purement légal) de céder sa place assise dans les transports en commun aux personnes susceptibles d'en avoir besoin: personnes en situation de handicap, âgées ou encore femmes enceintes. D'ailleurs, lorsque l'on demande aux femmes que le badaud a pris pour enceintes comment elles ont vécu cette méprise, elles sont nombreuses à saluer d'abord une intention louable: «Je me dis que c'est des gens bien, des gens polis, ils font l'effort de me lâcher leur place»; «J'aime savoir que celle qui en aura besoin après moi aura une place

Le «problème» dans cette règle de bienséance est qu'elle suppose l'explicitation de notre jugement sur l'apparence de l'autre –est-il gros? maigre? jeune? âgé? valide? En situation de handicap?– autant d'informations que notre cerveau analyse en permanence et qu'il utilise au quotidien pour ajuster au mieux nos comportements. Malheureusement, ces jugements sont aussi révélateurs de nos préjugés et discriminations et nous n'aimons guère les voir exposés au grand jour. C'est ainsi que de nombreuses femmes qu'on a pris pour enceintes refusent de détromper leur interlocuteur: «En général, je ne dis pas aux gens qu'ils se trompent, je n'ai pas envie de les mettre dans l'embarras»; «J'étais vexée mais j'ai pris la place qu'on m'offrait pour ne pas mettre la personne mal à l'aise». Et effectivement, la confusion est généralement manifeste lorsque la méprise est révélée: «Une fois qu'on leur a dit qu'on n'était pas enceinte, les gens s'excusent et deviennent encore plus lourds», à tel point que les femmes en viennent parfois à se justifier:

«La dame a été très embarrassée et je lui ai dit que ça ne me vexait pas, que j'étais très consciente que mes poignées d'amour puissent porter à confusion.»

Les ravages de la grossophobie

Que les femmes décident ou non de révéler leur état de non-grossesse, la majorité des échanges révèlent la grossophobie de notre société, c'est-à-dire le fait qu'être gros est majoritairement vu comme une chose triste, affligeante, voire honteuse, et ce, indépendamment de ce qu'en pensent les personnes concernées. La violence de cette grossophobie ambiante transparaît des excuses maladroites des badauds détrompés, mais aussi de bien des remarques que les femmes se font à elles-mêmes: «Sur le coup, je me suis dis “oh merde c'est arrivé, je suis donc vraiment grosse, mon corps est vraiment déformé, j'étais mortifiée”»; «Je ressentais vraiment de la gêne, de la honte, et même comme une humiliation. Un sentiment d'injustice aussi… envie de hurler “et les mecs qui ont un gros ventre, on ne leur dit pas qu'ils sont enceints eux?!”».

Certaines vont même jusqu'à adopter des pratiques d'évitement qui impliquent contrainte et contrôle du corps: «Désormais, je fais attention à la manière dont je m’habille (j’évite les vêtements trop moulants notamment) et à ma posture (j’ai tendance à me tenir cambrée ce qui accentue l’effet)»; «La situation ne se répète plus depuis que je me suis acheté des culottes sculptantes» ; «Les jours où je veux que ça n'arrive pas, je rentre le ventre et je me tiens droite.»

Pour de nombreuses femmes, la gêne et la honte qu'elles ressentent malgré elles les mettent en colère, à raison. De quel droit devraient-elles s'excuser de leur silhouette et déballer leur vie personnelle pour en justifier les contours? Selon l'historien Georges Vigarello, l'obsession de la minceur est loin d'être l'apanage d'une société contemporaine qui n'aurait plus à craindre les famines. Bien au contraire, dans son ouvrage Les métamorphoses du gras publié en 2010, il montre que, depuis la condamnation du péché de gourmandise jusqu'au diktats modernes de la médecine et de la mode, les personnes grosses ont depuis des siècles subit critiques et stigmatisations sociales. Pour autant, si la désirabilité de la maigreur semble relativement ancienne en Occident, les canons de la beauté n'en ont pas moins beaucoup évolué avec les siècles. C'est ainsi que la redondance de peintures datant de la fin du Moyen-Âge où les femmes arborent un petit ventre rebondi (comme par exemple ici ou ici) peut laisser entendre qu'à cette époque, cela a pu être considéré comme tout à fait charmant.

Arrêtons de penser à la place des autres

Outre la grossophobie, un autre problème majeur avec nos règles de bienséance dans les transports reste que le besoin qu'ont les individus de s'asseoir (ou non) est loin d'être toujours apparent. Il y a par exemple de très nombreux cas où les personnes sont en situation de handicap sans pour autant être utilisateur de fauteuil roulant ni titulaire d'une canne blanche; leur handicap «invisible» n'en est pas moins réel. Il y a également d'autres cas où la station debout peut nous être momentanément pénible, parce que nous sortons d'une mauvaise grippe, parce que nos règles sont douloureuses et que nous attendons que l'anti-douleur fasse effet ou encore parce que nous venons de nous tordre la cheville. Enfin, il y a réciproquement de nombreux cas de personnes âgées et de femmes enceintes en pleine forme ou du moins qui ne manifestent aucun désir de s'asseoir, et c'est leur droit! Finalement, lorsque nous offrons notre place à une personne qui ne l'a pas sollicitée, nous pensons un peu à sa place, sans véritablement avoir pris en considération ce qu'elle souhaitait vraiment. Sans le vouloir, nous faisons preuve de paternalisme, pire encore, nous nous immisçons dans sa vie, dans son intimité, et parfois nous faisons des dégâts…

Parce que la grossesse est un sujet sensible, intime, avec lequel chacune a sa propre histoire, attribuer à tort une grossesse à une femme peut être terriblement douloureux: «Une fois, une femme m'a dit “vous attendez un heureux événement?”, je lui ai dit que non et suis allée travailler la gorge nouée. Elle ne pouvait pas le savoir, mais j'avais vu la semaine précédente mon gynéco qui m'avait appris que nous allions devoir avoir recours à une FIV»; «Pour moi, c'est intrusif et douloureux parce que j'aurais aimé avoir des enfants et que… ben non» ; «À l'époque, je vivais très mal mon célibat et la perspective d'un enfant semblait s'éloigner de moi alors c'était vraiment une torture d'entendre ça.» Peut-on vraiment évoquer la possibilité d'une grossesse avec légèreté et inconséquence, en sachant qu'environ un couple sur cinq rencontrera des problèmes de fertilité, qu'une femme sur quatre vivra une fausse couche, que près d'1% des parents seront concernés par un deuil périnatal, ou encore que chaque année 200.000 femmes décideront d'interrompre leur grossesse? Avant de demander à une femme si elle est enceinte, peut-être ferions-nous mieux de tourner sept fois notre langue dans notre bouche et de garder nos supputations pour nous-même.

Mais alors comment faire? Comment manifester notre désir d'être respectueux des besoins de chacun? Comment faire preuve de civisme? Quelles nouvelles règles de bienséance faut-il inventer pour construire une société plus douce, moins intrusive, moins normative? Certaines des femmes qui m'ont raconté leurs péripéties m'ont expliqué comment elles guettaient le regard des femmes qu'elles pensaient enceintes, prêtes à bondir de leur siège si celles-ci semblaient vouloir formuler une demande. Pour ma part, ces échanges m'ont convaincue de ne pas changer ma manière de faire actuelle, et qui consiste très basiquement à me lever chaque fois qu'il n'y a plus de place assise disponible. Je me dis ainsi qu'il appartient à chacune et chacun de juger s'il en a suffisamment besoin pour la prendre.

Béatrice Kammerer
Béatrice Kammerer (41 articles)
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