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Depuis vingt ans, un universitaire américain demandait le Nobel pour Dylan

Bob Dylan en concert à Paris, le 4 juillet 1978. PIERRE GUILLAUD / AFP.

Bob Dylan en concert à Paris, le 4 juillet 1978. PIERRE GUILLAUD / AFP.

Gordon Ball est le premier à avoir nommé le musicien pour le prix Nobel de littérature, qu'il vient de recevoir.

C'est une énorme surprise tant, s'il figurait depuis des années sur les listes de pronostics, son univers paraissait éloigné de celui des lauréats habituels du prix: Bob Dylan a reçu, jeudi 13 octobre, le prix Nobel de littérature «pour avoir créé de nouvelles expressions poétiques dans la grande tradition de la chanson américaine».

Il avait été nommé pour la première fois pour le prix à l'automne 1996 par Gordon Ball, un professeur de littérature du Virginia Military Institute, spécialiste de la Beat Generation. Dans sa lettre de recommandation, ce dernier rappelait que Dylan incarne la modernité musicale, mais est aussi un représentant des grandes traditions classiques:

«Depuis le début des années 1960, M. Dylan, par ses mots et sa musique, a créé un univers artistique quasi-illimité qui a fait le tour du monde et a en fait changé l'histoire du monde. Alors qu'il est bien sûr largement connu comme musicien, cela serait une erreur grossière de négliger ses extraordinaires succès en littérature. En effet, musique et poésie sont liés, et le travail de M. Dylan a aidé de manière très significative à renouveler ce lien vital.

 

L'art de la poésie est peut-être vieux de quinze mille ans, il a survécu principalement à travers sa force orale plus qu'à travers les récents moyens modernes de transmission. Dans notre époque moderne, Bob Dylan a ramené la poésie à sa transmission primordiale par le souffle humain et le corps; dans ses couplets, il a fait revivre les traditions du barde, du ménéstrel et du troubadour.»

En 2007, le même Gordon Ball avait publié, dans la revue Oral Tradition, un long texte où il revenait plus en détail sur les raisons justifiant d'attribuer à Dylan le Nobel, qui constituerait «une forme méritée de reconnaissance pour un accomplissement si extraordinaire». Il y expliquait que l'idée d'une nomination formelle de Dylan pour le prix ne venait pas de lui, mais du journaliste norvégien Reidar Indrebø et de l'avocat Gunnar Lunde. Ceux-ci avaient cherché le soutien d'Allen Ginsberg, qui avait contacté Gordon Ball en lui proposant d'écrire la lettre.

Ball revenait aussi sur l'objection qui ne manquerait pas de surgir si, pour la première fois, un chanteur était couronné du plus prestigieux des prix littéraires («Une icône de la culture populaire, un “homme de chansons et de danse”, épaule contre épaule avec des géants de la littérature? Bobby Zimmermann aux côtés de Jean-Paul Sartre, Albert Camus et Günter Grass?»). Il rappelait que plusieurs lauréats passés du Nobel de littérature, du poète indien Rabindranath Tagore au dramaturge italien Dario Fo (en passant par... Winston Churchill) avaient parti liée avec l'art de la performance, au-delà du simple texte.

Dans un grand exercice de littérature comparée, il citait des paroles de Dylan en faisant l'égal de Tchekhov, Rimbaud ou Faulkner, ainsi qu'une phrase du professeur britannique de littérature Daniel Karlin affirmant que Dylan «a légué plus de phrases mémorables à notre langue que n'importe qui de comparable depuis Kipling». Mentionnant le poète Ezra Pound, qui affirmait que la poésie et la musique sont des «arts jumeaux», ou évoquant la figure d'Homère s'accompagnant prétendument de la harpe et de la lyre, Ball refaisait une nouvelle fois de l'auteur de Blonde on Blonde un homme qui a fait entrer ces deux arts en fusion. Comme il l'affirmait lui-même en 1965, «les mots sont juste aussi importants que la musique. Il n'y aurait pas de musique sans les mots».

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