Monde

Et si Hillary avait gagné?

DoubleX, mis à jour le 30.09.2010 à 18 h 04

Des journalistes américaines imaginent l'Amérique sous Hillary Clinton.

Hillary Clinton à Moscou, le 13 octobre 2009/ REUTERS Pool

Hillary Clinton à Moscou, le 13 octobre 2009/ REUTERS Pool

Il y a un an, les Obama montaient sur la scène du Grant Park pour revendiquer l'honneur de devenir la 44e Première Famille des Etats-Unis d'Amérique. Qu'en serait-il si les élections avaient tourné autrement, et si cela avait été les Clinton, là-haut, habillés de rouges assortis? Et si cela avait été Hillary, nous assurant que «l'Amérique est un endroit où tout est possible»? A quel point l'année passée aurait-elle été différente sous sa présidence? Nous avons demandé à des journalistes de DoubleX, un site de Slate, opposées à Hillary à l'automne dernier de confesser leurs regrets, et à celles qui l'ont soutenue de révéler les jubilations les plus malveillantes que leur ont inspirée l'année 2009.

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Emily Bazelon: «Elle n'aurait pas ruminé sur l'Afghanistan»

Et si Hillary avait gagné? Et si, il y a un an, une femme vêtue d'un tailleur-pantalon soigneusement choisi (rouge pour symboliser la puissance, ou bleu, c'est plus sûr?) avait remporté la présidence à la place de Barack Obama? Je suis surprise de constater à quel point j'ai du mal à soumettre mon esprit à la gymnastique de cette contre-réalité. Une année, c'est court. Et pourtant, la présidence d'Obama est si enracinée qu'il m'est difficile de la déloger, et l'image d'Hillary est passée de candidate à secrétaire d'Etat arpentant le globe.

Mais franchissons cette barrière mentale: si Hillary était présidente, le spectre des possibles serait totalement différent, comme on dit dans les milieux autorisés. Nous entendrions une voix de femme chaque fois que la présidente s'adresserait aux deux chambres du Congrès ou apparaît à la télévision, ou dans un hôtel de ville quelque part dans l'Indiana. Et cela ferait pour les femmes une différence intangible mais qui pourtant compterait. Notre appréciation des possibilités serait plus grande, le ciel plus haut, le plafond de verre aurait volé en éclat au lieu de demeurer intact en dépit de ses 18 millions de fissures [lors de son discours de défaite face à Obama, Hillary Clinton a regretté ne pas avoir su briser le plafond de verre qui empêche les femmes d'être les égales des hommes, malgré les 18 millions de voix qu'elle avait recueillies lors des primaires].

Plus excitant peut-être: beaucoup d'entre nous auraient commencé à prendre cette nouvelle relation entre sexe et pouvoir comme une chose naturelle (Hillary aurait sans aucun doute suscité l'apparition de l'équivalent des birthers [mettant en doute la nationalité américaine d'Obama] qui auraient refusé d'accepter la légitimité de son élection. Qu'auraient-ils inventé, qu'elle tombe tout droit de Vénus?) Et oui, cela aurait permis d'imaginer plus facilement des femmes chef d'entreprise, présidentes d'université et dirigeantes au pinacle dans tous les autres domaines.

Pour moi, tous ces bénéfices ne constituaient pas des raisons suffisantes pour soutenir la candidature d'Hillary. Les deux points de vue ont fait l'objet de débats tôt et à maintes reprises sur ce site. Parfois, quand je parlais à des femmes plus âgées affichant leur perplexité face au manque d'assurance de femmes comme moi, j'avais l'impression d'être une traîtresse, comme un Petit Chaperon Rouge féministe qui se serait égaré. Je voulais leur donner la garantie qu'elles cherchaient sans pour autant leur donner ma voix. Elles s'en sont remises, je pense — le vote des femmes a aidé à porter Obama. Mais imaginer Hillary présidente me rappelle pourquoi je n'arrivais pas à oublier leurs voix à l'époque. Il était possible d'être une bonne féministe et de voter contre Hillary, à condition d'être une féministe plus compliquée. Il fallait considérer ce "-isme" comme l'un des nombreux constituants de votre personnalité, sans pour autant lui accorder la première place. Je suis totalement pour la complexité, mais parfois c'est fatigant. Et aussi plus difficile à expliquer.

Une contre-prédiction en particulier: si Hillary était présidente, nous aurions soit davantage de soldats sur le départ pour l'Afghanistan, soit il n'en serait pas question. Elle n'aurait jamais pris le temps de ruminer comme le fait Obama, parce que les piques sur la faiblesse et l'indécision l'auraient bien davantage touchée.

Emily Bazelon

KJ DellAntonia: «Aurait-elle commis les mêmes erreurs»?

Réponse courte: Amy Poehler [humoriste américaine qui a fait des imitations d'Hillary Clinton] animerait encore l'émission Saturday Night Live.

Réponse longue: début 2008, j'ai reçu le mail d'un ami me demandant de soutenir Obama. Jusque-là, j'avais été une ardente supportrice d'Hillary, et j'ai dédaigné l'idée de transférer mon allégeance (et mes capacités d'accueil de fêtes au New Hampshire, qui était ce que voulait mon ami) à Obama. Entre autres, j'ai avancé que la dernière chose dont nous avions besoin à la Maison Blanche était l'idéalisme dépourvu d'une expérience sérieuse. Mais les supporters d'Obama ont persisté avec opiniâtreté (je suis diplômée de l'université de droit de Chicago), et je me suis laissé influencer.

Quand vous me demandez ce qui se serait passé si Hillary avait gagné, c'est à ça que je reviens. Oui, nous aurions une femme à la Maison Blanche. Nous bénéficierions aussi de huit années d'expérience indirecte dans le Bureau Ovale. Avec le recul que fournit cette année, je ne peux que me demander: aurait-elle commis les mêmes erreurs? Trop de petites mains sur la réforme du système de santé. La politique de l'autruche vis-à-vis de l'homosexualité dans l'armée toujours en suspens. Aucune décision prise au sujet des soldats en Afghanistan, peu de progrès en politique étrangère, et pas de projet immédiat réalisé permettant de définir une année de présidence. Ce sont peut-être les signes d'une présidence réfléchie dans la perspective du long terme, mais ils peuvent aussi apparaître comme des erreurs de débutant, commises par un homme qui s'intéresse davantage aux politiques qu'il mène qu'à la politique en elle-même.

Mon dégoût de la politique a comme d'habitude justifié en partie mon vote pour le président Obama. Mais en le voyant agir, je ne peux m'empêcher de penser qu'être président est un travail de politicien avant tout. Toutes considérations de couleur et de sexe mises à part, parfois je me prends à souhaiter que nous en ayons élu un.

KJ DellAntonia

Emily Yoffe: «l'ombre de Bill»

Emily B., je suis totalement d'accord avec vous quand vous considérez qu'Hillary aurait pris une décision au sujet des soldats en Afghanistan à l'heure qu'il est car elle n'aurait pas voulu être étiquetée comme une femme qui ne sait pas ce qu'elle veut. Elle se serait aussi attaquée à la réforme du système de santé, qui serait tout autant embourbé dans les querelles que le projet d'Obama actuellement, mais je crois que vous entendriez beaucoup de voix dire «Nous aurions peut-être dû voter pour Obama. Nous savions pourtant qu'Hillary était corrosive et sèmerait la zizanie.»

Est-ce que l'une d'entre vous a déjà entendu des gens — même ceux qui sont frustrés par Obama — souhaiter que ce soit plutôt Hillary? Moi non. McCain était perdant, et nous allions avoir soit un président noir, soit une présidente. Il fallait en écarter un des deux d'abord, et je ne doute pas que nous aurons un jour une femme président. Quand cela arrivera, cela nous semblera aussi décisif historiquement et naturel que d'avoir un président noir. Je suis contente de ne pas avoir à vivre sa présidence aujourd'hui pour la même raison que je ne l'ai pas soutenue à l'époque, et cette raison, c'est Bill. Dans son nouveau livre, le directeur de campagne d'Obama, David Plouffe, raconte qu'Obama a finalement écarté l'idée de nommer Hillary vice-présidente en disant: «Si je la choisissais, j'aurais peur qu'il n'y ait pas que nous deux dans cette relation», (jolie paraphrase de la célèbre description par Diana de son mariage avec Charles).

Quelle ironie mordante qu'Hillary ait été en position de briguer la présidence grâce à son mariage, mais que son arme secrète, Bill, finisse par être un obstacle à son accession à la Maison Blanche. La femme qui deviendra notre première présidente y parviendra sûrement sans un mari pour lui ouvrir la voie. Et cela vaudra mieux pour elle et pour nous tous.

Emily Yoffe

Dahlia Lithwick: «nous ne parlerions plus de Palin»

Je ne suis pas plus capable que vous d'énoncer des contre-réalités, Emily B., mais il y a une chose que je sais: si Hillary Clinton avait remporté les élections présidentielles de 2008, nous ne parlerions plus de Sarah Palin. Elle n'aurait tout simplement plus d'intérêt. Oh, et les magazines féminins qui consacrent actuellement des quantités démesurées de ressources à la garde-robe de Michelle Obama imprimeraient sûrement davantage de recettes de cuisine. Et puis, Bill Clinton ferait quelque chose de spectaculairement important et de très en vue, quelque part en Suède ou dans le Nebraska rural.

Je suis aussi d'accord pour dire que la cote de popularité d'Hillary - un sondage Gallup d'octobre montre qu'elle est plus populaire qu'Obama - aurait été dans les choux si elle avait remporté les élections. Je ne peux imaginer que les tea-baggers [protestataires opposés aux impôts et à Obama] l'auraient davantage épargnée, et je soupçonne qu'ils auraient même été plus violents. Mais personne n'aurait suggéré de mettre Nancy Pelosi à sa place, non plus.

Nous entendrions bien moins parler de l'écoute présidentielle et beaucoup plus de la parole présidentielle (le mot strident apparaîtrait dans les journaux douze fois par jour). Mais comme le suggère KJ, peut-être avons tous un besoin maladif d'un peu moins d'écoute présidentielle en ce moment, en fait.

Dahlia Lithwick

Hanna Rosin: «davantage confiante dans l'instinct d'Hillary»

J'ai eu un pincement au cœur en lisant la semaine dernière cet article démontrant que la Maison Blanche est un repaire d'hommes. Non que je pense qu'Obama doive jouer au basket dans une équipe mixte, surtout pas, ou qu'il faille plus de gens qui me ressemblent dans son cercle d'intimes, comme le suggérait de façon fort ennuyeuse Dee Dee Meyers. Obama semble aussi familier et post-féministe que moi et tous mes amis. Mais il y a des lois de la nature qu'aucune tentative de parité ou de renouveau féministe ne pourront changer. Et elles signifient que des gars au travail seront toujours ravis d'interrompre leur journée de labeur pour jouer au basket ou regarder un match de foot, et qu'une équipe de filles a toujours l'habitude de faire attention au moral de chacune d'entre elle tous les jours, car c'est ainsi que sont les choses.

Je le sais aujourd'hui, car pour la première fois de ma vie je travaille pour un magazine féminin. Ce n'est ni bien ni mauvais, quoique personnellement je m'y sente mieux, et cela aurait été aussi surprenant qu'agréable d'en voir un reflet à la Maison Blanche.

Cela peut paraître insignifiant, mais Obama est plus «féministe» qu'Hillary sous certains angles qui comptent. Son mariage, pour commencer, s'inscrit davantage dans l'admirable style post-féministe que le couple bancal et tendu d'Hillary. En outre, il a des relations naturelles avec les femmes dans sa vie, ce dont Hillary est absolument incapable en public. Ce point est tout de même assez important pour me faire souhaiter voir un jour une femme président.

Pour ce qui est du fond, c'est du 50-50. Rétrospectivement, je fais davantage confiance à l'instinct d'Hillary qu'à celui d'Obama pour l'Afghanistan et l'Iran. Elle s'est avérée d'une honnêteté et d'une autorité rafraîchissantes dans le cadre de sa diplomatie internationale, alors qu'Obama semble encore être en train de tâter jusqu'où il peut aller. Elle aussi aurait sûrement proposé des idées intéressantes pour le système de santé et l'éducation, et elle a davantage d'expérience et de succès pour convaincre le Congrès. Mais la droite aurait écumé de rage et comploté de façon permanente. Et je ne suis pas d'accord avec toi, Dahlia. Je pense que Sarah Palin aurait été élevée au statut de parfaite anti-Hillary.

Alors voici ma question: qui sera la prochaine présidente? Et si c'était Sarah Palin? Est-ce que mon souhait serait réalisé alors?

Hanna Rosin

Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

Image de une: Hillary Clinton à Moscou, le 13 octobre 2009/ REUTERS Pool

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