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Le président Hollande est nu et on ne voit plus que le vide

Le 11 octobre 2016 à Strasbourg I FREDERICK FLORIN / AFP

Le 11 octobre 2016 à Strasbourg I FREDERICK FLORIN / AFP

On a cherché un début de pensées dans les dernières confidences parues dans la presse du chef de l'État. Et voilà ce qu'on a trouvé.

Au printemps 2012, François Hollande, fier français, à peine élu, avait décidé de ne pas visiter le championnat d’Europe de football en raison des violations des droits des l’homme en Ukraine, où l’ancienne Premier ministre Ioulia Timochenko était emprisonnée par le pouvoir pro-russe. Ça avait de la gueule? On découvre qu’il y avait peut-être une autre raison: ne pas se commettre avec des footballeurs, certains d’entre eux, ces «gars des cités, sans références, sans valeurs, partis trop tôt de la France», ces jeunes gens «passés de gosses mal éduqués à vedettes richissimes, sans préparation», qui n’ont jamais été «préparés psychologiquement à savoir ce qu’est le bien, le mal».

Ainsi parlait, ce printemps 2012, ainsi parle, quand il se lâche, le président socialiste de la République, contemplant d’un air dégouté une équipe nationale  en proie à «une communautarisation, une segmentation, une ethnicisation», regardant des footballeurs pour lesquels la Fédération devrait organiser «de la musculation de cerveau». Ainsi a parlé, ces dernières années, le président socialiste de la République, à bâtons rompus avec deux journalistes du Monde, de ceux qui forcent le respect dans cette profession parce qu’ils vont au-delà de l’autorisé. Gérard Davet et Fabrice Lhomme, fabriquant de scoops, espionnés sous Sarkozy, n’ont pas apporté grand-chose au métier cette fois-ci, et n’ont pas forcé leur talent, si ce n’est dans l’espièglerie d’un titre. Si un président ne devrait pas parler comme ça, un homme qui parle ainsi doit-il être président? François Hollande leur a fait cadeau de ce qu’on savait déjà. Il n’est pas très intéressant.

L'histoire pour les nuls

On dit souvent que ce président est un monarque étrange, qui parle énormément avec des journalistes, et parle plus qu’il ne travaillerait, et dissoudrait son énergie utile dans des bavardages vains. On peut corriger un peu. Ce qu’il dit, dans ces entretiens divers et variés, n’est pas d’une telle puissance qu’on le supposé épuisé après l’exercice. Le problème n’est pas de parler avec des journalistes. Le sujet est ce qu’on en fait. On lira, ou pas, l’intégralité de ce livre. Il sort aujourd’hui. Le voyeurisme l’emportera? Mais on devine sans peine. On trouvera des commodités de pensée et des banalités de réflexions, qui nous laisserons rêveurs sur l’homme à qui l’on a prêté la mallette nucléaire. Vous me direz justement qu’il y en eut d’autres.

On ne voit rien ici, dans ses phrases footballistiques, que l’expression d’idées reçues et de peurs triviales, au diapason du moment où elles sont prononcées. Ce qu’il dit sur le football, deux ans après les pantalonnades de Knysna, se disait dans tous les bistros de France ou devant les machines à café, quand la France croyait avoir perdu ses Bleus et en décidait, pour une grande partie d’entre elle, que sa diversité abimée en était la cause; c’était le temps où Laurent Blanc prétendait guérir l’équipe de France en lui enseignant la Marseillaise et en lui interdisant de manger halal, et un journaliste écrivait, sur ce thème, un livre au titre mal intentionné: Hollande n’a pas seulement lu L’Histoire pour les nuls, il connaissait aussi Racaille football club. C’était nul, réellement. Ne pas penser un instant que les réalités humaines sont au-delà de quelques scandales, résumer tous les footballeurs issus de l’immigration ou de la culture musulmane –car il s’agit de cela, ce n’était que cela- à la dérive horrible d’un Anelka ou l’insolence de Samir Nasri, être le nez collé à l’actualité…

Il est banal dans l’émotion, dans la commémoration, dans l’interview politicienne, dans l’interview sociétale, banal, en phase, banal

Comme un pays de zappeurs, qui, deux ans après, par la grace de Sakho, déciderait au contraire qu’un enfant noir musulman orphelin du XXe arrondissement était notre salut, il portait d’ailleurs, Mamadou, le nom du Prophète, et deux ans ensuite, on se réconcilierait avec le football par le lutin Griezmann… Et quoi? Un deux, cent, mille footballeurs, que Hollande ne connaît pas, s’il connaît l’histoire du football, en une phrase résumés, dans l’agacement  d’un moment. Être en phase. Ne rien savoir réellement de la société que l’on prétend gouverner, si ce n’est des commodités?

Passer le temps

Nous sommes ici. Cet homme pense banalement, s’il pense ce qu’il dit. Il dit banalement, c’est ce qu’il est: une machine à dire. Ça ne mange pas de pain. Les autres extraits du livre publiés dans la presse en attestent. Il pense comme tous les gens bien intentionnés que des femmes musulmanes rassurées par la République choisiront la liberté et renonceront au voile. Il faut être aussi hystérique et odieux que la droite pour avoir cru que Hollande, incarnation du refus du risque, voudrait voiler Marianne! Hollande ne sait rien du foulard! Que les raisons de le porter soient multiples et compliquées, et que c’est une France changée qu’il faut apaiser, relève d’une finesse qui ne nous regarde pas…

Il y a eu dans cette rentrée plusieurs livres issus de ces entretiens gourmands que le monarque aura accordé, pour des raisons qui m’échappent mais que je devine. Distraire les confrères. S’attirer leur bienveillance. Les orienter vaguement. Leur suggérer quelque méchanceté. S’en faire informer. Va savoir. Passer le temps. Avec Davet et Lhomme, il a bavardé soixante et une fois avec ce que la profession compte de meilleur. J’espère que Fabrice lui a parlé de Joe Strummer, il le connaît bien. J’espère que Joe Strummer nous pardonne de ce qu’est la gauche, de là où il est.

Dans un autre livre de confidences exclusives, réalisé dans les mêmes conditions, dans le même quinquennat, avec deux journalistes purement politiques, Karim Rissouli et Antonin André, François Hollande s’est montré également banal, mais dans un autre registre. Non plus sociétalement, mais politiquement, dans des considérations de cuisine et de tactique qui forgent son univers professionnel. Dans ces «Conversations privées», il ne parle pas d’islam. Juste une fois, en politicien tactique, pour dire que Nicolas Sarkozy veut centrer l’élection présidentielle sur cette question. Il ne parle pas de football. Ce qui a eu l’air si important pour lui, chez Lhomme et Davet, ne l’était pas chez Rissouli et André.

L’explication est lumineuse. Rien n’est important pour François Hollande, si ce n’est son acte suprême: répondre à des questions qu’on lui pose. Il est ce qu’on lui demande. Nos confrères du Monde lui parlent football, il dit football. Nos confrères d’Europe et de France télé ne lui en parlent pas, il ne dit rien. Au fond, on devrait lire ces livres si l’on s’intéresse à Davet, Lhomme, Rissouli, André… Eux font leur métier, intrinsèquement, à partir de ce qu’ils sont.

Platitude des «sans-dents»

Il y avait chez d’autres politiques, à ce niveau de pensée, une cohérence de mots, de verbe, de style et le style, c’est l’homme, on nous l’a appris. Quand De Gaulle jaspinait avec Michel Droit à la télévision, c’était son mot, il n’était pas autre que le commandeur écrivant ses mémoires.

Rien de tel chez François Hollande. Ou plutôt: seul le rassemble la banalité de ce qu’il exprime, mais cette banalité se transmute en fonction du lieu de l’expression. Il est banal à facettes, banal dans l’émotion, dans la commémoration, dans l’interview politicienne, dans l’interview sociétale, banal, en phase, banal. À la limite? L’indécent politique, déjà chef de la gauche, qui voulait faire rire ou taquiner son aimée en utilisant à propos d’être humains moins favorisés que lui par la fortune ou la naissance l’expression imagée de «sans-dents» est plus vrai, plus bizarre? Même pas. Juste banal aussi, puisque chaque mâle archaïque, quand il fait la roue, fait le transgressif pour la femme. Ça aussi, ça tombe des mains, quand on a finit de s’énerver.

François Hollande, tel qu’il nous apparait cette semaine (il faut sérier les moments, ne pas chercher trop de temps long ici) est typique de lui-même. Il y a ce vieux SMS que Valérie Trierweiler dévoile, et elle a bien raison de le dévoiler, tant celui qui l’écrivit, par allusions et confidences, la méprise et la mine, mais laissons. Il y a ces propos de tables avec Davet et Lhomme. Et une parole qu’il veut politique, celle-là voulue, relue sans nu doute, soupesée, dans l’Obs, cet hebdomadaire que des socialistes ont souvent voulu considérer comme leur Journal Officiel, et François Hollande, dans son registre «de campagne», se pose en viril et en homme-roc, en chef prêt au combat, et en est si content qu’il le twitte, son entretien que l’Obs célèbre d’une photo en pleine cover, dont la solennité est telle que j’y interroge de l’ironie.

Hollande à facettes

En décembre dernier, Matthieu Croissandeau, le directeur du journal dans un éditorial glacé, avait exécuté la déchéance de nationalité et l’homme qui la proposait.

«Mais plus que tout, c'est l'opportunisme d'une telle décision qui paraît aujourd'hui misérable. Que le chef de l'État se saisisse de l'émotion des Français pour renier ses principes et jouer aux apprentis sorciers dans l'espoir de coincer la droite et préparer 2017 en dit long sur la façon dont il compte gérer la fin de son mandat. Tout n'est pas permis en politique. À moins de vouloir ancrer une bonne fois pour toutes dans les têtes l'idée que la parole politique n'a plus aucune valeur…»

François Hollande n’est rien; rien qu’une réaction aux questions qu’on lui pose; rien qu’une réaction circonstancielle

C’est amusant, la vie; après ça, tout était dit, mais comme on n’arrête pas le film, Matthieu Croissandeau, ayant justement qualifié ce régime, est allé avec d’autres faire son métier et recueillir des mots déterminés qui, à l’arrivée, quand on en a fini, ne sont aussi que la banalité d’un pouvoir abimé, qui se grime déterminé, c’est le jeu.

Laissons ici, et regardons. Trois occurrences de mots Hollandais, trois banalités, voire quatre, concomitantes, et il en est d’autres. Politicien avec Rissouli, social-graveleux avec Trierweiler, sociologue de comptoir avec Davet, va-t-en-campagne avec l’Obs. Que choisir? Que se dire? Comment chercher cet homme, que l’on voudrait autre, qui par fugacités, dans des émotions nationales, avait été juste? Le reste du temps, François Hollande n’est rien; rien qu’une réaction aux questions qu’on lui pose; rien qu’une réaction circonstancielle; rien qu’une réponse, enveloppante, épuisante d’être convenue. Je me dis qu’il est forcément autre chose. Qu’il est forcément un homme de devoir et un stoïque, et que tous ces mots de rien ne sont qu’un masque et une protection de sa tâche et de ce qui le déchire, si nous sommes tous déchirés. Que je ne le verrai pas. Que cela m’indiffère. Que ce n’est pas dommage, parce qu’à un moment, chacun choisit sa vie.

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