Monde

Portrait robot d'un djihadiste

Robin Verner, mis à jour le 15.10.2016 à 10 h 51

Une enquête publiée il y a quelques jours par la Banque mondiale a exploré en détail les origines sociales et économiques des recrues étrangères de l'État islamique. Si la figure du djihadiste rejoignant l'EI est longtemps restée environnée de mystère, elle sort à présent de l'ombre pour se dessiner de plus en plus précisément.

Capture d'écran d'une vidéo de propagande de l'Etat islamique.

Capture d'écran d'une vidéo de propagande de l'Etat islamique.

Le 6 octobre dernier, la Banque mondiale publiait un rapport sur les facteurs économiques de la radicalisation islamiste et du recrutement djihadiste à travers la planète. L'étude a combiné deux ensembles de données: les indicateurs économiques des États (tels que le PIB par habitant, le taux de chômage, l'Indicateur de développement humain ou IDH, par exemple) et les informations contenues dans un vaste fichier établi de début 2013 à fin 2014 par l'État islamique sur 3.803 recrues étrangères.

Ce dossier ayant fuité, il a permis d'y voir plus clair sur le profil des djihadistes étrangers. Couplées à d'autres enquête, ces investigations venues de la Banque mondiale permettent ainsi de dresser un portrait-robot de la recrue partant rejoindre le front dans les rangs du «Califat».

État-civil d'un djihadiste

Tout d'abord, le djihadiste a de fortes chances de venir d'Arabie saoudite, de Tunisie, du Maroc, de la Turquie ou de l'Egype. Il s'agit là des cinq plus principaux «fournisseurs» de combattants islamistes étrangers à la Syrie ou à l'Irak. S'il est originaire d'un pays non-musulman, il est très possible qu'il ait grandi en Russie, en France ou en Allemagne, les trois plus gros pourvoyeurs occidentaux.

Bien que l'on observe la présence mineure ou des contre-exemples extrêmes mais très ponctuels de combattants très âgés (comme cet homme de 70 ans), le djihadiste est un jeune homme. La moyenne d'âge retenue de 27,4 ans. Et on est loin des clichés décrivant le «soldat d'Allah» comme un asocial patenté. En effet, un précédent rapport dressé par le Combating Terrorism Center (CTC) à partir de données similaires affirmait il y a quelques semaines que si 61% des djihadistes étrangers se déclaraient célibataires à leur arrivée, ils étaient 30% à se dire mariés, certains entraînant même leur famille avec eux.

Les femmes sont d'ailleurs le parent-pauvre des études consacrées au djihad. Une note des services de renseignement hexagonaux évoquaient pourtant en début d'année la présence en nombre des Françaises au sein de l'EI. Elles étaient alors 220. Pour Slate, le journaliste David Thomson, spécialiste du djihadisme, évoquait un peu plus tard le profil de ces recrues particulières: «L’engagement féminin est souvent plus déterminé que celui des hommes. Dans certains couples, c’est la femme qui est le moteur de la radicalisation, et certaines sont plus favorables aux attentats terroristes que leurs époux.»

Le kamikaze, un cas particulier

L'attrait pour les attentats-kamikazes est significatif parmi les recrues sans toucher la majorité des troupes. Dans les documents en provenance de Daech sur lesquels la Banque mondiale a mis la main, 30% des nouveaux soldats donnent des précisions sur leurs aspirations, l'emploi qu'ils souhaiteraient exercer dans l'organisation. Ils sont très peu nombreux à vouloir un poste administratif.

Tous se font exploser ou se laissent rattrapper par la police les armes à la main. La mort fait partie du projet des djihadistes

La plus grosse part est constituée de volontaires pour le combat et 11,7% des djihadistes ayant répondu au questionnaires se rêvent en kamikazes. Les djihadistes ne l'ont pas toujours été, et l'influence de leur passé socioprofessionnel transparait ici. Ainsi, l'ex-chômeur et l'ancien militaire de carrière semblent les figures les plus enclines à aller au-devant de la mort. À l'inverse, les anciens salariés du privé sont les plus rare à témoigner de cette envie.

La maîtrise de la culture religieuse islamique, la connaissance de la Charia (la Loi musulmane) ont aussi leur influence sur ces objectifs. On remarque que le nombre d'administrateurs augmente, tandis que celui des apprentis-kamikazes chute sensiblement, chez les djihadistes les plus experts dans la foi. Si le rapport n'explique pas cette variation, on peut imaginer que des facteurs spirituels et pragmatico-politiques agissent tous deux dans ce reflux des aspirants au suicide chez les soldats radicaux les plus au fait de l'islam.

Dans une interview au Monde, le politologue spécialiste de l'islam Olivier Roy, analysant le parcours des terroristes islamistes responsables d'attentats en France, développe ainsi:

«Tous se font exploser ou se laissent rattrapper par la police les armes à la main. La mort fait partie du projet des djihadistes. Ce comportement n'est ni islamiste ni salafiste [pour les salafistes, seul Dieu décide de la mort].»

De plus dans un mouvement obsédé par l'eschatologie et soucieux de bâtir une société totalitaire sous l'égide de la tradition, le savant a une valeur politique que l'homme peu versé dans les principes religieux n'a pas. Il a donc sans doute plus de chance d'être incorporé dans l'administration, que ce soit à un poste d'idéologue quelconque ou de policier par exemple.

Le djihadiste est au moins aussi instruit que son prochain

Mais les connaisseurs de l'islam ne sont pas nombreux parmi les recrues. Le 15 août dernier, l'agence de presse américaine Associated Press publiait une enquête portant sur 3.000 documents détaillant le pédigree religieux de 4.030 étrangers. À son arrivée sur les terres de l'EI, l'expatrié est interrogé sur ses connaissances islamiques. Il en ressort que si 24% peuvent se prévaloir d'une connaissance «intermédiaire», 5% s'enorgueillir d'une connaissance «avancée», et cinq personnes se vanter d'avoir mémorisé le Coran dans son intégralité, ils sont 70% à n'avoir qu'une connaissance «basique» des textes musulmans.

Est-ce à dire que le djihadiste-type est un ignare? Pas du tout et le rapport de la Banque mondiale insiste bien sur ce point. Il est même plutôt bien loti en termes d'instruction. 69% des recrues ont déclaré disposer au moins d'un niveau d'éducation secondaire dont 25,4% disant être allés à l'université. 15% ont interrompu leurs études avant le lycée et moins de 2% sont analphabètes. Les auteurs de l'étude assurent ainsi:

«Les pays d'Europe et d'Asie centrale, ainsi que d'autres pays membres de l'OCDE, produisent des recrues qui affichent des niveaux d'instruction analogues à ceux de leurs concitoyens. En revanche, celles du Moyen-Orient, d'Afrique du nord et de l'Asie du sud-est et de l'est ont un niveau d'instruction sensiblement supérieur au niveau caractéristique de leur région.»

Le djihadiste n'est pas un personnage de Zola

Mais cette instruction très correcte n'handicape pas l'explication, bien au contraire, elle fait partie intégrante de l'équation de la radicalisation. La corrélation d'un bon niveau d'éducation et du manque d'intégration socio-économique est pointée par ces experts. Ceux-ci concluent que les pays les plus riches selon le PIB par habitant sont les plus susceptibles de susciter des recrues en nombre. Mais c'est alors que la face sombre de ce développement économique intervient:

Un grand nombre était bien installé dans la vie active, avec une famille et des salaires corrects voire supérieurs à la moyenne nationale

«La pauvreté n'est pas un facteur de radicalisation menant à l'extrémisme violent. L'examen des indicateurs de l'intégration économique montre en revanche une forte association entre le taux de chômage masculin et la propension d'un pays à fournir des recrues étrangères à Daech.»

Dans nos colonnes, le reporter de RFI David Thomson, également l'auteur du libre Les Français jihadistes, rejettait lui aussi l'explication d'une radicalisation par la pauvreté mais ne mettait pas en avant pour autant le phénomène du chômage:

«Pour les hommes, on a clairement une majorité de personnes qui ont grandi dans les quartiers populaires français, ce qui ne veut pas dire qu’on ait une majorité de personnes désocialisées. Au contraire, un grand nombre était bien installé dans la vie active, avec une famille et des salaires corrects voire supérieurs à la moyenne nationale, avant de tout quitter pour partir en raison de leurs convictions religieuses ou politiques.»

Ce rapport du CTC, évoqué plus haut, rendait encore un dernier son de cloches en expliquant que 65% des recrues étrangères du «Califat» avaient un emploi peu qualifié et, ou précaire.

Il est indubitable que le djihadiste «classique» esquissé ici prête à discussion. Un portrait-robot n'est, après tout, qu'un schéma composé de traits quasi-géométriques. Mais à le regarder bien en face, ce djihadiste, jeune, généralement célibataire sans être en rupture de ban, éprouvant des difficultés dans son intégration socio-économique, disposant d'un bon niveau d'instruction mais pas très religieux, frappe par son extrême banalité.

On ne peut que peiner à se le représenter mitraillette à la main dans la lointaine Syrie ou en Irak. Lui-même doit avoir du mal à se faire à l'idée. Selon l'étude du Combating Terrorism Center, 90% des recrues étrangères de l'EI avouent n'avoir jamais pratiqué le djihad armé par le passé.

Robin Verner
Robin Verner (75 articles)
Journaliste
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