Sciences

Elon Musk n'est pas assez croyant pour coloniser Mars

Temps de lecture : 6 min

Les entrepreneurs de la Silicon Valley veulent explorer l’espace. Mais ne faudrait-il pas y voyager comme des pèlerins?

Elon Musk à Berlin, le 24 septembre 2015 |  
ODD ANDERSEN / AFP
Elon Musk à Berlin, le 24 septembre 2015 | ODD ANDERSEN / AFP

Lors d’une conférence sur la technologie cet été, Elon Musk disait que si l’humanité ne vit pas encore dans une simulation informatique, elle est probablement déjà condamnée. Sinon, nous sommes dans une sorte de réalité basique (ce que la majorité d’entre nous appellerait la «réalité»), dans laquelle une catastrophe –que ce soit le changement climatique, une guerre nucléaire ou un astéroïde– est susceptible de mettre un terme définitif à notre existence sur Terre, expliquait-il.

«Soit nous créerons des simulations indiscernables de la réalité, soit notre civilisation s’éteindra, voilà l’alternative.»

Bien sûr, Musk a évoqué une autre possibilité que celle de l’extinction: quitter notre planète pour en trouver une autre. En tant que PDG de SpaceX, Musk a investi de l’argent et s’est largement impliqué dans le développement de plans pour la colonisation humaine de Mars dans sept ans environ. Mais, bizarrement, il n’a pas encore expliqué si, pour lui, la vie interplanétaire pourrait non seulement se substituer à la mort sur Terre mais aussi à la vie dans une simulation.

Une certaine idée du destin

De manière édifiante, Musk a aussi éludé un aspect essentiel de l’implantation d’une colonie sur Mars: qui sera envoyé pour la construire? Et cette omission a des conséquences directes sur la façon dont il pense le progrès technologique et l’apocalypse mondiale. Musk et ses partenaires de la Silicon Valley ont raison de penser que le destin de l’humanité pourrait reposer sur l’extension de la vie à d’autres planètes. Mais il est difficile d’être d’accord avec la conception que Musk a du destin et de ceux qui doivent l’accomplir lorsqu’il laisse entendre que nous serions déjà coincés dans un monde virtuel.

On peut distinguer deux idées du destin. La première est relativement détachée de ce qui semble être la réalité basique, c’est-à-dire le monde naturel. Les objectifs de la colonisation de l’espace et du progrès scientifique en général –qui doit aboutir à la transformation de nos corps et de nos esprits, non seulement pour augmenter ou changer notre expérience en tant qu’êtres humains, mais aussi créer une rupture complète avec la nature et faire de nous des post-humains– y sont intimement liés. Ceux qui entretiennent ce rêve ont tout intérêt à ce que les premiers colons de Mars se voient comme des pionniers du progrès technologique et se sentent investis d’une mission à accomplir, pour rendre le rêve post-humain aussi réel que possible, aussi vite que possible.

Les prédicateurs zélés de cette vision du monde voient probablement l’urgence comme une fonction de la course de toutes les espèces contre la montre apocalyptique. Sam Altman, le directeur de l’incubateur de start-up Y Combinator, âgé de 31 ans, a un discours représentatif de ce type de personnes.

«Les téléphones nous contrôlent déjà», disait-il à Tad Friend du New Yorker. «La fusion a commencé, et la fusion est le meilleur scénario. Sans fusion nous aurons le conflit: soit nous asservissons l’intelligence artificielle ou elle nous asservira. Dans la version extrême et folle de la fusion, nous pourrions télécharger nos cerveaux dans le cloud.»

Mais, selon Altman, c’est là l’aspect positif du problème.

«Nous devons augmenter les êtres humains parce que nos descendants vont soit conquérir la galaxie soit éliminer toute forme de conscience dans l’univers pour toujours. Quelle époque nous vivons!»

L'autre monde

Si on part de ce point de vue, la mission sur Mars de Musk ressemble à une incitation, un objectif concret qui pourrait aider l’humanité à organiser sa force de production et son imagination autour d’un basculement complet dans la vie virtuelle avant la disparition totale d’une humanité limitée à la surface de la Terre.

Mais il existe un autre rêve beaucoup plus vieux qui a des affinités encore plus profondes avec le cœur et l’âme collectifs de la société. Les êtres humains ont toujours cherché et fait l’expérience d’autres «mondes», ici-même sur Terre. Les traditions humanistes et religieuses héritées d’Athènes et de Jérusalem voient aussi le monde naturel comme une sorte de «réalité basique» contre laquelle se mesure notre histoire collective. Ces traditions permettent d’honorer de vieux mythes et de vieilles hiérarchies sociales et d’en fonder de nouveaux: elles autorisent non pas des tables rases mais de nouveaux départs, qui préservent le meilleur du passé et lui donnent un nouveau terrain où s’exprimer.

Dans ce grand voyage des civilisations, ce qui commença avec l’exode d’Egypte et la fondation de Rome se poursuivit plus ou moins avec l’arrivée des Pères pèlerins à Plymouth Rock, «la nouvelle naissance de la liberté» d’Abraham Lincoln et se poursuit peut-être encore aujourd’hui. Il ne faut pas forcément être croyant pour penser l’histoire de l’humanité dans des termes essentiellement religieux, comme un voyage multimillénaire qui est loin d’être fini (malgré la sempiternelle crainte de la véritable fin des temps) et qui ne peut être entièrement conçu et connu que par une conscience qui dépasse les capacités de la nature humaine.

En ce sens, ce n’est pas la perspective de porter l’humanité au-delà de ses propres limites dans la colonisation de Mars (et demain, de la galaxie!) qui doit nous exciter. C’est plutôt la poursuite du grand voyage de l’humanité dans lequel des traditions sacrées peuvent être reprises et refondées. Coloniser Mars, ce n’est pas la même chose que de s’essayer à des exercices précieux mais artificiels avec un coach personnel pour atteindre un degré plus élevé de vitalité qui nous était inaccessible auparavant. Si l’humanité réussissait à vivre sur plusieurs planètes, elle n’en romprait pas pour autant avec son passé et n’en serait pas augmentée d’une nouvelle réalité.

Initier un pèlerinage

Nous deviendrions au contraire plus humbles d’avoir à reconnaître la nouvelle et durable mission qui s’offre à nous: créer de nouvelles façons d’honorer notre essence humaine et louer ce qui lui a permis de se perpétuer dans le temps, que nous le nommions nature, Dieu de la nature ou autre chose.

Un geste aussi providentiel serait réparateur pour l’humanité et il est permis de penser que nous avons désormais besoin d’une colonie sur Mars pour y parvenir. À l’évidence, la Terre ne nous invite plus à la contemplation, encore moins au renouvellement de nos besoins spirituels les plus profonds. Elle s’est emplie de gens, de découvertes, d’informations et simplement de trucs à tel point que nous désespérons de trouver ce que F. Scott Fitzgerald appelait le «cœur intact et verdoyant d’un nouveau monde» –l’expérience d’un horizon vraiment ouvert et d’un avenir particulier mais ouvert lui aussi. Ce problème nous renvoie à la possibilité d’une terrible catastrophe, si ce n’est à un apocalypse imminent. En initiant un pèlerinage vers un monde concrètement nouveau, disons le cœur rougeoyant de Mars, nous serions des pèlerins un peu plus éloignés de l’ombre de l’ignorance et de la séparation avec Dieu, et un peu plus avancés dans la voie du progrès.

Partager la promesse séculaire contenue dans le rêve du progrès technologique serait une partie de plaisir pour ceux d’entre nous qui sont convaincus que la religion est une force d’oppression dans le monde. Pourtant, même des athées convaincus sont réticents à l’idée d’un futur ou d’un présent où l’humanité serait docilement enfermée dans une simulation unique imaginée par une poignée de nerds en sweats à capuche et shorts de treillis. Notre notion de la coexistence réelle ou potentielle de la foi et de la liberté est sur le point d’être remise en cause par la question du destin de l’humanité et de Mars. Le débat public qui s’ouvre a besoin de définitions claires qu’on peut examiner et discuter sans avoir fait une thèse de doctorat, même si les singuliers et véritables futurologues trouveront toujours une place pour interpréter ces changements apparemment profonds comme le plan de Dieu pour les êtres durablement humains que nous sommes.

Pour cela, on doit tout de suite se poser des questions gênantes et y répondre, à commencer par celle-ci: vaudrait-il mieux que les premiers colons de Mars pratiquent une religion? La nature et la liberté ne peuvent se défendre toutes seules, en particulier de nos jours, et les gens les plus puissants de la Terre ne les tiennent pas pour acquises. En fait, aujourd’hui comme dans un futur lointain, ces deux idées seront le mieux défendues par ceux qui voient le cosmos comme une réalité surnaturelle. Si nous n’ouvrons pas un chemin au Christ sur Mars, nous n’aurons peut-être plus de raisons de vouloir y apporter la vie.

James Poulos Éditorialiste américain

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